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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Saâd Chraibi

Cinéma. Lettre ouverte au roi...

Saâd Chraibi, cinéaste marocain,
réalisateur de Femmes et femmes,
Soif, Jawhara, Islamour. (DR)

En moins de 15 ans, notre pays a perdu les 3/4 de ses salles et 85% de ses spectateurs.


Votre Majesté, je n’aurais certainement pas eu l’audace de vous adresser ce courrier si le sujet de cette lettre ne constituait pas une préoccupation pour un nombre important de citoyens marocains et si la solution de ce problème avait trouvé son chemin par les voies normales. Il s’agit du secteur cinématographique marocain; et particulièrement des deux phénomènes qui le gangrènent depuis
plusieurs années : la disparition progressive des salles de cinéma et la prolifération croissante des films piratés. Deux phénomènes intimement liés entre eux.

Décentralisons, décentralisons
Majesté, notre pays vit un paradoxe illustré par les chiffres suivants. En 1995, le Maroc comptait 250 salles de cinéma en activité, 24 millions de spectateurs par an, 3 à 4 longs métrages produits par an, 5 millions de dirhams d’aide à la production et 12 millions de CD et DVD vierges importés. En 2008, le Maroc compte 60 salles de cinéma en activité, 3 millions de spectateurs par an et 12 à 15 longs métrages produits par an, 60 millions de dirhams d’aide à la production et 180 millions de CD et DVD vierges importés. En moins de 15 ans, notre pays a perdu les 3/4 de ses salles et 85% de ses spectateurs. Par contre, il a multiplié par 4 les longs métrages produits, par 6 le montant de l’aide à la production et surtout par quinze le nombre de CD et DVD vierges importés.

Aujourd’hui, plus nous produisons de films marocains et plus nous les diffusons dans les festivals au Maroc et à l’étranger et moins nous avons la possibilité de les montrer à leurs destinataires légitimes : les spectateurs marocains. Des villes comme El Jadida, Safi, Essaouira, Taroudant, Tiznit, Tan Tan, Laâyoune, Ouarzazate, Khénifra, Azrou, El Hajeb, Taza, Guercif, Berkane, Nador, Larache, Chaouen, Ksar El Kébir, Sidi Kacem, Salé pour ne citer que celles-ci, ne disposent d’aucune salle de cinéma ! Cette situation a fait l’objet de mille et une réunions, de mille et une études, de mille et un diagnostics sans jamais trouver la ou les solutions adéquates. Tous les intéressés et le public marocain vivent le même malaise. Ils l’expriment chaque fois qu’ils en ont l’occasion, dans les rencontres professionnelles et à travers les médias, mais n’arrivent pas à mettre en place les solutions qu’il faut. Les départements étatiques concernés, le ministère de la Communication et le Centre cinématographique marocain, n’ont cessé de multiplier les hypothèses de solutions sans que cela ne se traduise par un résultat concret.

Un fonds d’aide pour les salles
Majesté, étant un intervenant dans ce secteur depuis trente ans et observateur assidu de son évolution, j’ai formulé des propositions qui, à aujourd’hui, n’ont pas trouvé d’écho et que je me permets de formuler auprès de vous, sachant tout l’intérêt et tout le soutien que vous avez toujours apportés au monde de l’art et de la culture.
Pour les salles, je propose de prélever 10 millions de dirhams par an du Fonds d’aide à la production et les consacrer à la rénovation de 5 salles existantes et fermées, chaque année, à raison de 2 millions de dirhams par salle. Ce qui nous permettrait de gagner 5 nouvelles salles par an. Je propose ensuite d’équiper les 70 complexes culturels existants dans le pays par du matériel de projection cinéma, avec un coût moyen de 500 000 dirhams par complexe et organiser une projection de films marocains par jour et par complexe. Ce qui permettra de voir 70 films/jour dans toutes les régions du royaume. Je propose enfin de demander au ministère de l’Habitat d’inclure dans les cahiers des charges de tous les grands complexes immobiliers nouveaux, la construction d’une salle multifonctions de spectacle par complexe.

Pour la piraterie, je propose d’instaurer une taxe à l’importation des CD et DVD vierges de façon à équilibrer leur prix à la vente et freiner leur prolifération. Je propose également de recenser et formaliser tous les intervenants dans la vente illégale de ces CD et DVD en les structurant dans des circuits contrôlés. Majesté, ces propositions sont réalistes et réalisables. Elles ont besoin d’une décision et d’une volonté qui n’ont pas pu se mettre en place jusqu’à présent. J’ose espérer qu’elles trouveront l’écho souhaité auprès de Votre Majesté.

 
 
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