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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Zoé Deback

Rétro. Le commandeur des croyants, 40 ans après

D’après le chercheur américain,
le roi ne constitue pas
un pouvoir central fort. (AFP)

Le livre-culte de Waterbury n’était pas un brûlot politique mais une thèse sociologique. Retour sur une œuvre longtemps interdite et aujourd'hui enseignée à l'université.


Etonnant quand on y pense : le livre considéré comme une référence sur le Maroc, Le Commandeur des Croyants - La Monarchie marocaine et son élite, était une simple thèse de doctorat. Celle d'un jeune Américain qui a résidé à Rabat de septembre 1965 à mai 1968. Après sa formation dans les universités de Princeton et Columbia, cet étudiant
prometteur obtient une bourse pour apprendre l'arabe et part en Egypte pour un an. Tout naturellement, il prévoit de faire là-bas sa thèse, mais après une escale à Casablanca, il décide de demander une bourse de doctorat pour étudier l'élite politique marocaine. Cette thèse, soutenue en 1968, devient un livre, publié aux Etats-Unis en 1970. Dans l'avant-propos, Waterbury explique que son choix du Maroc, plutôt fortuit, convenait bien à la conjoncture de l'époque : l'intérêt des chercheurs américains se portait sur les zones d'Afrique du Nord anciennement colonisées par les Français, moins étudiées que le Moyen Orient. D'après ce qu'il nous a confié, il ne regrette pas son choix : “J'ai le souvenir d'une expérience fantastique. En 1965, malgré l'enlèvement de Ben Barka, le Maroc vibrait. Politiquement, il était en ébullition. Et tout m'a paru extraordinairement beau. La luminosité, la propreté des villes et la dignité des gens m'ont impressionné”.

Portes ouvertes
Grâce aux bonnes relations entre le Maroc et les Etats-Unis, le jeune doctorant voit s'ouvrir des portes qui sont fermées aux chercheurs marocains. Il consulte des archives qui leur sont inaccessibles, et interviewe facilement plusieurs personnalités du régime. Et il a la chance d'être guidé par plusieurs sommités, comme Rémy Leveau, politologue et spécialiste du monde arabe. Ainsi, la traduction française, publiée par Presses universitaires de France en 1975, est préfacée par l'historien Charles-André Julien, considéré comme un ami du Maroc (il fut conseiller de Mohammed V). Pourtant, cela n'empêchera pas l'ouvrage d'être interdit. Pour la version arabe, parue au Liban en 1982, les traducteurs marocains ont même choisi des pseudonymes. Pourtant, l'ouvrage est loin de critiquer le régime. Simplement, explique l'historien marocain Mustafa Bouaziz, son approche objective était en elle-même un sacrilège : “Toute étude scientifique qui prétendait expliquer rationnellement la suprématie royale en remontant à l'époque où s'est mis en place le pouvoir monarchique, et qui évoquait le roi comme un acteur politique parmi d'autres, était interdite”.

Malgré la censure, l'ouvrage constitue rapidement un événement dans les milieux universitaires, notamment en raison de sa précision et de sa richesse documentaire. Mais le succès du jeune chercheur doit aussi beaucoup à ses qualités d'observateur. Car son enquête fouillée sur le terrain, typique de la sociologie américaine, n'avait à l'époque aucun équivalent dans les sciences sociales marocaines, comme le rappelle Abdelhay El Moudden, politologue et directeur du centre de dialogue des Cultures de Rabat: “La sociologie politique et l'anthropologie n'étaient même pas enseignées, et il a fallu attendre la fin des années 80 pour voir émerger des politologues comme Mohamed Tozy”. L'autre révolution réside dans une théorie explicative totalement nouvelle au Maroc, issue des études anthropologiques américaines. “Quand je suis arrivé au Maroc, très peu de travaux de sciences politiques existaient et l'approche juridique dominait, nous a expliqué Waterbury. Mon livre était le premier de l'approche dite comportementale de l'action politique.” Waterbury s'inspire de la théorie de la segmentarité, telle qu'utilisée par Ernest Gellner pour décrire les sociétés tribales.

Diviser pour régner
En gros, l'idée est que, même en l'absence d'un pouvoir central fort, une société tribale est stable, grâce à une opposition complémentaire entre les différents “segments” du groupe (les branches de la tribu, unies par un ancêtre commun). Face à l'agression d'un groupe plus éloigné, les conflits entre les branches proches disparaissent et font place à une alliance. Ce jeu des alliances est très fluide et dépend de la situation et des degrés de parenté. Un arbitrage de ces conflits internes est toutefois nécessaire : c'est classiquement le rôle des représentants religieux. Concernant le Maroc, Waterbury part du constat que les élites traditionnelles sont réduites à quelques familles liées entre elles par des alliances, et qu'elles ont donc des conduites analogues aux principes du modèle segmentaire. à savoir : fluidité des relations d'amitié ou inimitié selon la situation, multiplication des alliances, tendance à privilégier la stabilité en évitant les coups audacieux. Il remarque également que la monarchie, malgré son autorité religieuse et symbolique, ne représente pas un pouvoir central fort. Le roi ne peut pas compter sur la loyauté absolue de “fidèles”, mais seulement les contrôler par un certain nombre de stratégies politiques. Il démontre alors très concrètement que le pouvoir royal, lors de son émergence, puis une fois installé, a su jouer avec adresse des oppositions entre les diverses factions politiques pour asseoir sa domination. La monarchie joue le rôle d'arbitre face aux tensions internes entre les “segments”, mais aussi, au besoin, crée ces tensions pour mieux affaiblir les opposants. En somme, une illustration très détaillée de l'adage “diviser pour régner”.

Une théorie obsolète ?
La censure de Hassan II n'a pas apprécié cette analyse, trop éloignée de la propagande officielle qui fait de la monarchie un élément absolu, éternel, donc indiscutable. Pour les mêmes raisons qui font que le roi ne l'a pas apprécié, Le Commandeur des Croyants, qui circule sous le manteau dès 1975, séduit toute une génération d'intellectuels. Pour certains il fait figure de livre-culte, “notamment pour les penseurs d'extrême-gauche, puisque son analyse objective, désacralisant la monarchie, allait dans le même sens que les thèses qu'ils soutenaient”, nous explique Bouaziz. Et ce, alors que Waterbury ne fait même pas référence dans son étude à la notion dominante dans la sociologie des années 70 : la théorie marxiste des classes. En parallèle, la théorie explicative de Waterbury est critiquée dès le début. Avant tout, les chercheurs marocains apprécient modérément que le comportement de leur élite soit comparé à celui des structures tribales. “Même si Waterbury n'utilise pas son idée comme outil idéologique, cela évoquait le genre de théories que des penseurs colonialistes auraient pu avancer”, nous explique El Moudden.

Les sciences sociales marocaines ont réagi en démontrant que la théorie de la segmentarité était insuffisante pour expliquer la dynamique de la société marocaine. “Pour plusieurs chercheurs éminents, comme Paul Pascon ou Abdallah Laroui, cette approche “a-historique” n'est pas solide”, estime Mustafa Bouaziz. “Elle est séduisante pour décrire le contexte politique des années 60, mais à la manière d'une photographie. Elle n'explique pas le processus qui y a amené. De plus, en ne parlant que du facteur de coercition, elle néglige le facteur d'adhésion qui a permis de construire l'Etat”. Quarante ans après, la théorie de la segmentarité semble obsolète, et pourtant cela n'enlève rien aux qualités empiriques du livre, qui est toujours incontournable pour qui s'intéresse au système politique marocain. Son étude est même obligatoire dans plusieurs cursus universitaires de sciences politiques. Selon El Moudden, “On fait toujours référence à Waterbury pour sa notion d'une élite marocaine homogène et très réduite en nombre. Sa fameuse idée que “tout le monde connaît tout le monde” est toujours d'actualité”.

Après le Maroc, l'Egypte
La célébrité de Waterbury au Maroc est immense et son nom toujours associé à son premier ouvrage. Mais qu'est devenu le jeune homme qui a “pondu” une thèse si brillante ? “En 1970-1971, je suis revenu au Maroc pour étudier la bureaucratie. J'ai réalisé 200 interviews en neuf mois, mais cette étude ne fut jamais publiée. Après cela, la censure de mon livre s'est appliquée et je ne pouvais plus faire de recherches dans le pays”, raconte-t-il. Il dit se sentir au Maroc “comme chez lui” et y revient à plusieurs reprises, dans les années 70, pour des vacances, puis ponctuellement pour des conférences : “En 1986, je suis revenu pour une rencontre du Conseil de Recherche en Sciences Sociales de New York, dont Abdallah Hammoudi était membre, puis en 1997, je pense, invité par la fondation Abderrahim Bouabid”. Mais toute sa carrière est désormais consacrée au Moyen-Orient. Il signe ou cosigne une quinzaine d'ouvrages, dont la moitié traite de l'Egypte. Il s'installe même au Liban en 1984 pour devenir doyen de l'Université américaine de Beyrouth. Par ailleurs, il a assez vite délaissé les interprétations politiques “culturalistes” pour se reconvertir en économie politique.

D'ailleurs dans l'introduction d'une autre publication, L'Egypte de Saddate et Nasser - Economie politique de deux régimes, il dit avoir pris conscience des limites de l'approche utilisée au Maroc, après avoir retrouvé ailleurs des caractéristiques qu'il avait cru être des particularités marocaines, car liées à la culture du Makhzen. Finalement, aucun de ses ouvrages postérieurs n'aura le retentissement du premier. Comme l'explique El Moudden, qui a rencontré Waterbury, “le point culminant de sa carrière scientifique a été Le Commandeur des Croyants, qui est arrivé à un moment où la question de l'élite était cruciale. Par la suite ce fut plus difficile pour lui de se faire une place parmi les “stars” de l'économie politique”. Qu'il se console, au Maroc, Waterbury est encore une “star” ! Sa dernière visite, à l'Université de Rabat en janvier 2005, l'a bien montré. A l'occasion de la révision de la traduction arabe du Commandeur des Croyants (cette fois publiée au Maroc avec les noms véritables des traducteurs), l'amphithéâtre était plein à craquer. Si une analyse vieille de quarante ans a toujours autant de succès, disent les mauvaises langues, c'est peut-être parce que les élites marocaines sont réellement caractérisées par leur immobilisme… Waterbury a une autre explication à la postérité de son œuvre : “Les questions intéressantes ont la vie longue, et si j'en ai posé dans ce livre, alors il a peut-être une valeur dans la durée. Mais j'espère qu'après moi, beaucoup de gens y auront apporté des réponses plus intéressantes”.



3 Questions à Waterbury.
‘‘Les Marocains ressentaient révérence et cynisme envers le roi’’

Comment expliquez-vous que le jeune Américain que vous étiez ait réussi à produire une œuvre de référence sur le Maroc, en un temps aussi court ?
J'étais tout de même présent pendant deux ans et demi pour mes recherches, et à cette époque les Marocains étaient incroyablement ouverts. Rappelez-vous qu'Alexis de Tocqueville a écrit son livre extraordinaire, De la démocratie en Amérique, après seulement une année là-bas. Par ailleurs, même si au départ j'avais un seul contact, John Cooley (journaliste américain). Comme il était apprécié à l'UNFP, il m'a tout de suite présenté Abderrahman Youssoufi (militant d'opposition, devenu Premier ministre en 1998) et André Azoulay (devenu conseiller de Hassan II puis de Mohammed VI). C'est aussi grâce à lui, je pense, que j'ai connu Ali Yata (fondateur du parti communiste), Abdallah Ibrahim (fondateur de l'UNFP, président du gouvernement en 1959), ainsi que Mahjoub Ben Seddik (leader syndical). Je connaissais aussi Mohamed Guessous (idéologue de l'USFP) de l'Université de Princeton.

Quelles expériences ont forgé votre vision des élites marocaines ?
J'ai vraiment été frappé, tout au long de mon séjour, par la révérence authentique que la plupart des Marocains ressentaient envers le roi, couplée à une sorte de cynisme, leur faisant dire par exemple : “ Si nos factures d'électricité augmentent, c'est parce que Sa Majesté le roi joue au golf la nuit”.

Le Maroc et vous, c'est de l'histoire ancienne ?
Je me tiens au courant dans l'ensemble des événements marocains. Mais par manque de temps, je n'ai pas pu lire toutes les études qui ont été publiées ces dernières décennies. Je dois admettre que j'en ai terminé avec le Maroc. Avec une société si jeune et qui change si vite, le Maroc que j'ai connu s'est complètement transformé. Il faudrait une personne beaucoup plus jeune et énergique que moi pour capter ces réalités nouvelles.



Plus loin.
Faut-il brûler le livre de Waterbury ?

Personne ne peut contester le caractère incontournable et essentiel du livre de John Waterbury pour comprendre l'évolution politique du Maroc postcolonial. Le Commandeur des Croyants est un ouvrage riche en informations et pertinent dans l'analyse des mécanismes de fonctionnement de l'Etat marocain après l'indépendance. Toutefois, c'est l'héritage du livre et son influence sur des générations de chercheurs, de militants politiques et de lecteurs qui semblent poser problème. La thèse du livre et ses idées ont été souvent utilisées à mauvais escient pour expliquer la durabilité de la monarchie et de l'Etat au Maroc.

L'explication de cette immuabilité présumée du système politique marocain à travers des éléments culturels s'est transformée par la suite en une sorte d'essentialisme. Une forme de génétique politique, où la culture de la soumission et l'atavisme pour l'immobilisme seraient inscrits irrémédiablement dans l'ADN du corps politique et social marocain. L'image d'Epinal se présente ainsi : le Makhzen, pouvoir central, omnipotent et omniprésent, s'alimente d'une élite qui se complaît dans le statu quo malgré l'impression de tension entre ses composantes, et d'un peuple régi par des lois ancestrales de soumission et de sujétion. Comme toute image d'Epinal, on y retrouve des éléments de vérité, mais la complexité de la réalité n'est pas totalement rendue. Les transformations économiques du pays, l'émergence de nouveaux acteurs politiques et sociaux, les contraintes internationales, l'apparition de nouvelles élites… ne sont pas prises en considération dans ce schéma de lecture de la vie politique marocaine. Au dogmatisme des études marxistes sur le Maroc expliquant tout par la nature des structures économiques, se sont substituées les explications culturalistes. L'usage qui a été fait du livre de John Waterbury a fortement contribué à l'ancrage de ces explications.

Abdellah Tourabi

 
 
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