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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Selma Mestiri,
correspondante au Moyen-Orient

Irak. Lancer de babush

Montadhar Al Zaïdi est devenu un
“héros” pour de nombreux arabes.
(AFP)

Devant les caméras du monde entier, un jeune journaliste irakien a jeté ses chaussures sur le président américain, l’une des personnalités les plus protégées au monde.


Il est journaliste, Irakien, et il a 29 ans. Montadhar Al Zaïdi est devenu, en l’espace de quelques secondes, un “héros” pour de nombreux arabes, le temps de jeter avec force l’une de ses chaussures, puis l’autre, en direction du président américain George W. Bush lors d’une conférence de presse à Bagdad le 14 décembre. “Voilà le baiser de
l’adieu, espèce de chien !”, a-t-il crié avant d’être maîtrisé puis emmené manu militari par les services de sécurité irakiens. Un geste sans précédent qui lui a valu, d’après ce qu’a affirmé son frère aux médias, d’avoir été frappé par la police, qui lui aurait cassé un bras, des côtes, et lui aurait infligé des blessures à l’œil et à la jambe.

Assassinat symbolique
Non content de montrer des réflexes remarquables en esquivant les projectiles, M. Bush a très vite minimisé l’incident. “Ne vous inquiétez pas. Merci de vous excuser au nom du peuple irakien”, a-t-il dit à des journalistes qui tentaient de rattraper le coup. “Cela ne m'a pas dérangé. Et si vous voulez tout savoir, c'était une chaussure de taille 10”, soit 44, a-t-il plaisanté. La scène surréaliste a aussitôt été diffusée par les médias du monde entier, suscitant l’enthousiasme et l’hilarité dans le monde arabe. Le jeune journaliste de la chaîne irakienne Al Baghdadiya, basée au Caire, a été célébré partout. A Bagdad ou à Najaf, des centaines de personnes sont sorties dans les rues en criant “Bush, espèce de vache, félicitations pour la chaussure !” et “Bush, écoute bien, on t'a frappé avec deux chaussures”. Au Liban, le Hezbollah l’a qualifié de héros, tandis que Aïcha Kadhafi, la fille du chef de l’Etat libyen, a décidé de le décorer en lui décernant “l’ordre du courage”. “Une chaussure est entrée dans l'Histoire”, a affirmé le quotidien égyptien d’opposition Al Wafd. Le journal Rose El Youssef a, pour sa part, qualifié le geste d’“assassinat symbolique du président de la plus grande puissance mondiale”. Toujours en Egypte, les blagues ont commencé à fleurir dès dimanche soir : “Le chiffre d'affaires de l'entreprise ayant fabriqué les chaussures du journaliste est monté en flèche”, selon l’une. “La marque Bush fait désormais concurrence aux grandes marques internationales de chaussures”, d’après une autre. Et plus de 200 avocats de plusieurs nationalités se sont déclarés prêts à défendre le journaliste.

Contre l’occupation
Originaire de la région de Nassiriya, à 350 kilomètres au sud de Bagdad, mais né dans la capitale irakienne, Montadhar Al Zaïdi travaillait depuis trois ans pour Al Baghdadiya. “Il n'avait pas de liens avec l'ancien régime (de Saddam Hussein). Sa famille a été arrêtée sous Saddam. C'est un homme fier d'être arabe, un jeune homme ouvert d'esprit”, a affirmé l’un des responsables de la chaîne, ajoutant qu’il avait été arrêté à deux reprises par les Américains par le passé. Le jeune homme a aussi été kidnappé en plein centre de Bagdad en novembre 2007 par des inconnus puis relâché au bout d’une semaine. Diplômé de l’Université de Bagdad, il vivait seul dans un appartement de deux pièces dans le centre historique de la capitale. D’après un journaliste de l’AFP qui a pu visiter son appartement, sa bibliothèque compte des livres politiques et religieux en arabe et en anglais et une photo de Che Guevara trône dans la pièce. “Comme toute notre famille, il détestait l'occupation et considérait que Bush avait détruit l'Irak et tué les Irakiens”, a affirmé son frère Durgham. Sa tante, qui habite dans le même immeuble que lui, a confié que Montadhar “voulait depuis longtemps frapper Bush avec une chaussure. Il a donc réalisé son rêve”.

Jusqu’à 7 ans de prison
D’après certains de ses collègues, le journaliste, qui serait communiste, avait en effet prévu son geste de longue date. Il “nous avait prévenus depuis au moins sept mois qu'il lancerait ses chaussures à la tête de Bush devant des journalistes s'il avait l'occasion d'être en face de lui”, a assuré l’un de ses confrères du bureau de Bagdad d'Al Baghdadiya. “Il déteste les soldats américains. Il déteste Bush”, a affirmé un autre. Selon un troisième collègue, Jihad Al Roubaï, “c'est vraiment un patriote sur toutes les questions liées à l'Irak”. Patriote ou pas, le jeune homme risque gros. Transféré le 16 décembre devant la justice, le journaliste risque, en vertu du Code pénal irakien jusqu’à sept ans de prison pour “offense à un chef d’Etat étranger.

Le président Bush a tenu à faire savoir par sa porte-parole qu’il ne nourrissait aucun ressentiment à l’égard du journaliste. “Le président croit que l'Irak est un pays souverain, un pays démocratique, ils suivront la procédure qui est la leur”, a dit Dana Perino, qui elle-même arborait un bleu sous l’œil après avoir été bousculée après l’incident. S’il échappe à la prison et se remet de ses blessures, le journaliste ne devrait pas avoir de soucis à se faire pour son avenir : une chaîne libanaise notoirement anti-américaine, la New TV, a d’ores et déjà proposé de l’embaucher, assurant que son salaire serait décompté dès la seconde où il a lancé la première chaussure.



Insolite.
Toi aussi, envoie ta chaussure

Plus qu’une mésaventure, le lancer de chaussures contre le président américain, geste particulièrement humiliant dans le monde arabe, vient rappeler, si besoin est, combien George W. Bush est peu apprécié. Accusé notamment de soutien inconditionnel à Israël et d’avoir monté des arguments de toutes pièces pour attaquer l’Irak, le président américain termine ses deux mandats en battant des records d’impopularité. Même aux Etats-Unis, il est passé devant Richard Nixon et Harry Truman dans le classement des présidents les plus impopulaires, devenant une épine dans le pied de John McCain pendant la campagne électorale pour l’élection présidentielle. Ce qui explique les blagues et autres jeux de mots qui se sont multipliés sur Internet après l’incident. Un jeune Britannique a même lancé un jeu en ligne pour que les internautes puissent eux aussi s'essayer au lancer de chaussures virtuel sur George Bush. En deux jours, plus de 1,4 million de chaussures ont réussi à atteindre le président selon le compteur du site, qui ajoute “Bien fait !”. Le nom du jeu – “Sock and awe”, littéralement “chaussette et effroi” – est un jeu de mots en allusion à l'opération militaire américaine “Shock and awe” (“choc et effroi”) lancée en 2003 contre l'Irak de Saddam Hussein.

 
 
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