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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ayla Mrabet

Sortie. Casa vue d’en bas

Driss Roukh (DR)

Casanegra, 2ème long-métrage de Nour-Eddine Lakhmari, est dans nos salles depuis le 24 décembre. Interdit aux moins de 12 ans, mais là quand même. Retour sur un film qui marque le cinéma marocain d'une pierre blanche.


Au commencement était le silence. A Tanger comme à Casablanca, au cœur des salles obscures, on s'enfonce dans son siège, on tape un peu dans celui du type de devant, pour qu'il baisse un peu la tête, parce qu'on veut voir tout l'écran. Même si rien n'est encore projeté. L'avant-
première de Casanegra est là, enfin. Les lumières s'éteignent, l'écran s'illumine, et les centaines de prunelles caressent avec curiosité le générique de début, où les noms s'inscrivent, avec bon goût, sur des néons d'immeubles Art Déco du vieux Casablanca. Le nouveau Casanegra. Première scène. Adil et Karim courent, la police aux trousses. Le ton est donné, l'un a la tempe en sang pendant que l'autre lui hurle d'accélérer. Karim et Adil sont jeunes, fauchés, touchants. Ils survivent et végètent dans l'antre de la ville, se donnent des airs de gros durs et froncent les sourcils, se prêtent l'épaule sans se le dire, s'insultent et s'aiment.

Karim vivote comme il peut, le visage fermé, dans son costume trop grand pour lui, défraîchi, qu'il garde pour se donner une contenance. Il fume, à longueur de journée, peut-être parce qu'il entretient un petit commerce de cigarettes au détail, peut-être pour cultiver un petit air de gangster sentimental. Adil, lui, est frêle et impulsif, rêveur et meurtri, à mi-chemin entre le niais et le naïf. Il garde son rêve dans sa poche, une carte postale de Malmö, envoyée par un oncle. La Suède, la neige, les femmes à la peau blanche, “b'hal l'bayd mkesher”, son contrat de travail qui l'attend. L'un n'arrive plus à rêver et l'autre s'y réfugie, dans le songe, quitte à se faire traiter de “hmar, kambou, kidar”. De toute façon, ils vivent tous les deux la même histoire, ou presque, envasés dans le ventre de Casa, avec ce petit goût d'amertume et d'échec collé au palais.

Casa, cette héroïne
“Hello hello, my name is Zrirek… Hello hello, I am from Casablanca”. Zrirek chantonne, s'habille en survêtement vert, parce que dima Raja, parce que c'est une crapule décontractée. La terreur des petites gens du quartier, souriant et un peu zinzin quand même, tient sa valise d'une main, Nico de l'autre. Nico, c'est le chien-chien de Zrirek, qui se sent une âme de mémé quand il s'en occupe, son Yorkshire aux élastiques verts, parce que dima Raja, forcément. La valise, elle, contient le symbole de l'intimidation made in Zrirek, entre arme à feu et arme blanche. Un “chenioul”. Une chignole, quoi. Une perceuse, dont la musique réveille ceux qui doivent de l'argent au truand et qui lorgne de sa tête tournante l'œil ou le genou des endettés. Et comme Zrirek is from Casablanca, lorsqu'il croise moul detail et son pote, il leur propose de les payer contre quelques petits services sanglants.

Welcome to Casanegra, dans sa crasse et sa poésie. Le Casa de Nour-Eddine Lakhmari, c'est cette mère ingrate, cette ville qui poignarde et soigne, que ses enfants aiment et accablent. Ce sont ces plans incroyables de la bête féroce, tellement belle quand elle dort, monumentale lorsqu'elle s'éveille, s'emplit, crache sa fumée, son bruit, son injustice. Casanegra, c'est le personnage de Driss Roukh, incroyable et méconnaissable, ivrogne fulminant qui s'acharne sur ce qui reste de sa femme, qui bave et hurle, se branle et pleure. C'est aussi “Au tout va bien”, ce cabaret bas de gamme des bas-fonds, c'est sa gérante, la Casablancaise, sa poigne d'homme et son amour de femme.

C'est l'usine de conditionnement de poisson, cette scène où on sent l'odeur de la poiscaille, les rhumatismes au genou de l'ouvrier élimé, qui écaille 8h par jour, depuis trente ans peut-être, pour 50 dirhams la journée. C'est tout ça Casanegra. Ses mots crus, parce qu'on ne se complimente pas en arabe classique dans la rue, ses monstres humains, ses poubelles, son architecture qu'on oublie, trop occupés à regarder ses pieds, ses amitiés intenses et violentes. Casanegra, c'est cette déclaration d'amour illisible qu'on garde quand même, comme Adil, dans la poche intérieure de la mémoire. And the winner is Casa, Negra ou pas.



Mention bien.
Le coup de force de Lakhmari

Avec Casanegra, généreusement primé à Dubaï et à Tanger, le réalisateur marocain d'Oslo signe bien plus qu'un second long-métrage. Nour-Eddine Lakhmari, cinéaste passionné et cinéphile devant l'éternel, boucle en beauté les cinquante ans du cinéma marocain. Le film est novateur, sincère, percutant. “Casablanca est un musée négligé”, se désole le réalisateur du film Le regard et de la saga télévisée El Kadia. “Une ville perdue à cause de ces gens qui ne pensent qu'à construire et vendre”. Quant au titre du film, le réalisateur d'origine safiote revient dans ses souvenirs d'enfance. “Ma mère me disait toujours, viens, on va à Dar El Baïda. Plus tard, lorsque j'ai voulu m'y installer, elle m'a dit que ce n'était plus la même ville. Que c'était devenu Dar El Kahla”. “Pour Casanegra, j'ai fait un casting sauvage”, aime à répéter le réalisateur. Et c'est tout à son honneur. Nour-Eddine Lakhmari a frappé fort avec Driss Roukh et le grand Mohamed Benbrahim, impressionnant et enfin reconnu à sa juste valeur dans le rôle de Zrirek.

Sans oublier l'apparition de feu Hassan Skalli, à qui le film est dédié. Quant aux acteurs principaux, ils sont indéniablement justes, frais, spontanés. Anas El Baz et Omar Lotfi ont de la gueule, du caractère. Et surtout, surtout du talent. “C'était important pour moi de faire redécouvrir Casa à travers des visages encore inconnus”, explique Lakhmari. Anas El Baz, qui campe le rôle de Karim, avait fait ses essais pour celui d'Adil. Et le Adil de Casanegra, Omar Lotfi, est passé en moins de 24h du rôle de figurant à celui de personnage principal. La complicité des deux acteurs, même après le film, est devenue naturelle. Anas El Baz, qui, vingt-quatre heures avant la cérémonie de remise des prix de Dubaï, pleurait à chaudes larmes en se posant des questions existentielles sur sa destinée, s'il n'aurait pas mieux fait d'être architecte, médecin ou autre travail “sûr”, sait maintenant qu'il a fait le bon choix. Omar Lotfi, lui, se prépare à jouer dans Julius Cesar, pièce de théâtre mise en scène par Zitouni Bousserhane. Leur histoire, la vraie, sera sûrement moins noire, plus belle, que celle qu'ils jouent. En tout cas, ils sont bien partis.

 
 
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