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Par Abdellah Tourabi
Analyse. Apocalypse daba
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Dans la théologie, la fin des temps
est liée à la désintégration politique
et morale de la communauté
musulmane. (DR)
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Proche, très proche. La fin du monde a toujours été considérée comme imminente dans l'imaginaire musulman. L'idée a influencé des historiens et des théologiens musulmans et a fortement imprégné des mouvements politiques en terre d'islam.
Le 20 novembre 1979, à l'aube, l'imam de la grande mosquée de la Mecque s'apprête à diriger la prière du fajr. Derrière lui se tiennent des milliers de fidèles, venus pour accomplir leur pèlerinage. Pour eux, nul |
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besoin de moyen mnémotechnique pour se rappeler de la date de cet événement. Toute la oumma musulmane célébrait ce jour-là, le 1er mouharam 1400, le début du 15éme siècle selon le calendrier musulman. Soudain, des centaines de personnes armées pénètrent le sanctuaire, sortent des fusils et des munitions dissimulés dans de fausses sépultures et prennent en otages les pèlerins. Le chef de ce groupe, Jouhayman Aloutaybi, soldat de la garde nationale saoudienne, s'empare du microphone et se lance dans un long prêche messianique : il fustige la corruption du régime saoudien et montre du doigt la perversion et la décadence morale qui rongent le monde musulman. Pour lui, il n'y a pas de doute : la fin des temps est proche.
Jouhayman déclare devant les milliers de pèlerins, ahuris, que le Mahdi, le messie de l'islam, est de retour. Le Mahdi annoncé n'est autre que Mohamed Abdellah Alqahtani, le beau frère de Jouhayman. Pendant des jours, les hommes du messie, perchés en haut des minarets du sanctuaire mecquois, repoussaient les assauts des forces spéciales saoudiennes. Il a fallu une intervention d'un commando du GIGN, corps d'élite de la gendarmerie française, pour déloger les insurgés. Le Mahdi déclaré a été tué, ainsi que la majorité de ses affidés, et Jouhayman Aloutaybi a été arrêté et condamné à mort par décapitation.
Cet épisode de la prise de la Mecque par le groupe de Jouhayman s'inscrit dans une tradition messianique bien ancrée à l'intérieur de l'islam. En s'appuyant sur un corpus de versets coraniques et de hadiths, des oulémas et des historiens musulmans ont toujours cru apercevoir des signes de l'apocalypse dans les événements de leur temps. L'apocalypse dans l'Islam (Fayard, 2008) de Jean-Pierre Filiu tente de décrire et d'analyser cette idée de l'imminence de la fin des temps dans l'histoire musulmane et ses différentes manifestations. Du messianisme chiite aux salafistes radicaux, d'Ibn Khaldoun à Sayed Qotb, et du Maroc à l'Afghanistan, ce livre dresse un tableau riche en détails et en références autour de cette question.
L'apocalypse dans le texte
Le Coran évoque très peu la question de l'apocalypse. Les versets consacrés à cette question ont plutôt un rôle pédagogique : ils alertent les musulmans sur le caractère imprévisible et imprédictible de l'arrivée de l'apocalypse, et les incitent à s'y préparer par la consolidation de la foi et les bonnes actions. La description des signes de l'apocalypse et son déroulement est infiniment plus exubérante et plus riche dans l'évangile, qui a inspiré une pléthore d'uvres artistiques et littéraires autour de cette question. Mais les hadiths et la tradition prophétique fournissent un récit apocalyptique plus large et plus précis. Toute la production théologique sur l'apocalypse et les manifestations messianiques qui émaillent l'histoire de l'islam trouvent leur fondement dans cette tradition prophétique.
Les récits sur Almassih aldajal (l'antéchrist), le retour de Jésus et l'apparition du Mahdi, les grands signes de la fin des temps, existent dans ces textes attribués au prophète. Le nom donné à cette catégorie de hadiths indique la hantise qui les animait : Ahadith Al Fitan (les hadiths de la discorde). Dans cet esprit, la fin des temps est liée à la désintégration politique et morale de la communauté musulmane. L'éloignement des musulmans de leur religion, la tyrannie des gouverneurs et la corruption des murs sont considérés ainsi comme les signes annonciateurs de cette fin du monde fortement imminente.
Une affaire politique
Après la mort du prophète Mohammed, les musulmans ont commencé à détecter les signes de l'apocalypse dans les événements politiques qui ont marqué les premières années de l'islam. L'assassinant du calife Ali, le transfert de la capitale de l'empire islamique vers Damas, les frasques et la corruption de certains califes omeyyades, ainsi que le terrible sort réservé à Hussein, petit-fils du prophète, ont été interprétés comme des indications de la fin des temps. Les différents protagonistes recouraient aux textes religieux relatifs à l'apocalypse pour donner une légitimité et de l'appui à leurs positions. Comme le note Jean-Pierre Filiu, durant ces générations de conflits, la tradition prophétique été sollicitée par tous les partis qui y ont puisé inspiration, argumentation et thèmes de ralliement. Le chiisme s'est même construit pendant cette période autour de la question de la fin des temps.
Produit de différents traumatismes (assassinat de Ali et massacre de son fils Hussein), le chiisme puisait dans l'apocalypse une espérance pour un monde meilleur. Dans l'imaginaire chiite, le monde est conçu comme foncièrement hostile et régi depuis des siècles par des tyrans et des gouvernants illégitimes. Le retour du Mahdi permet de mettre fin à cette situation en répandant la justice et la lumière dans le monde, après avoir été rempli d'injustice et d'obscurité, selon la fameuse formule messianique. Quand le président iranien Ahmadinejad prétend que le Mahdi soutient son message devant les membres de l'ONU en 2005, il ne fait qu'exprimer cette pensée messianique solidement ancrée dans le chiisme. La sollicitation de la figure du Mahdi à des buts politiques est une donné constante dans l'histoire musulmane.
L'histoire du Maroc, par exemple, regorge de personnages qui ont utilisé cette figure pour propager leurs idées et renforcer leur pouvoir. Ibn Toumert, fondateur spirituel de la dynastie des Almohades, s'est déclaré Mahdi de son temps. Grâce à cette qualité, il a pu s'allier des tribus berbères, afin de mettre fin à la corruption des princes almoravides. Quelques siècles plus tard, les Saadiens utiliseront le même registre messianique pour prendre le pouvoir et basculer l'ordre établi.
L'interprétation des signes de la fin des temps est également utilisée pour déchiffrer et décrypter les grands événements qui secouent le monde musulman. Le déferlement des armées mongoles au 13è siècle et la destruction de Bagdad ont été considérés comme la réalisation de la prophétie apocalyptique du déchaînement des peuples de Gog et Magog. Ces interprétations existent toujours aujourd'hui et fournissent à de nombreuses personnes des grilles de lecture pour comprendre notre monde. L'abondance des livres récents sur ce sujet confirme la persistance de ce réflexe.
L'antéchrist, les juifs et les soucoupes volantes
Si l'apocalypse était un film, l'antéchrist serait le méchant, le monstre, le vilain. Un mélange de Terminator, Frankenstein et Hannibal Lecter. Comme dans la tradition chrétienne, l'antéchrist est représenté dans les récits musulmans comme une figure absolue du mal et de l'imposture. Il est décrit sous des traits hideux et monstrueux, qui font correspondre la laideur physique à la corruption morale du personnage. Dans les récits apocalyptiques musulmans, l'antéchrist sera à la tête d'une armée nombreuse et forte, qui devrait affronter, dans une bataille finale, les forces réunies des musulmans conduites par Jésus ou le Mahdi, selon les différentes versions.
L'antéchrist symbolise ainsi la force arrogante et injuste, l'intelligence démoniaque et maléfique et l'ennemi ultime des musulmans. Des qualités que des auteurs et théologiens musulmans ont pu apercevoir et identifier chez beaucoup d'adversaires et ennemis. Actuellement, certains auteurs de best-sellers sur cette question, comme l'Egyptien Saïd Ayoub, n'hésitent pas à affirmer que l'antéchrist est juif. Comme le remarque Jean-Pierre Filiu, les théories antisémites du complot et les références occidentales du genre, comme Le protocole des sages de Sion, sont mobilisées pour valider cette explication. La figure de l'antéchrist permet d'y projeter la puissance militaire, la domination et le pouvoir insaisissable et tentaculaire qu'on attribue aux juifs. Dans cet esprit, le conflit israélo-palestinien ne peut trouver de solutions politiques, car il est écrit qu'une bataille finale entre juifs et musulmans aura lieu, et annoncera la fin des temps. Ces idées ressemblent aux conceptions apocalyptiques de certains fondamentalistes chrétiens, notamment aux Etats-Unis, qui soutiennent Israël.
Pour ces derniers, cette partie de la terre abritera l'Armageddon, le combat final et ultime entre les forces du bien et du mal, du messie contre l'antéchrist. Dans ce genre de littérature, abondante dans les librairies du monde arabe, la tentative de localisation de l'antéchrist donne libre cours à des explications et des théories parfois farfelues. Il n'est pas rare d'avoir lu ou aperçu dans une librairie la couverture de livres qui expliquent que l'antéchrist se cache dans le triangle des Bermudes. La présence de l'antéchrist explique ainsi la disparition mystérieuse d'avions dans ce secteur. Certaines théories, qui relèvent plutôt de la science-fiction, voient dans le triangle des Bermudes une base pour les soucoupes volantes, qui patrouillent pour le compte
de l'antéchrist. |
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Zoom.
La fin des temps et les islamistes marocains
Un détail dans l'allure de certains kamikazes du 16 mai 2003 à Casablanca semble être lié à l'idée de lapocalypse. Parmi les membres de ce groupe, certains portaient de longs cheveux qui arrivaient jusqu'au niveau des épaules. Ces jeunes kamikazes étaient influencés dans ce choix par un hadith décrivant des cavaliers avec de longs cheveux qui apparaîtront à la fin des temps pour combattre les impies et les infidèles. La dimension apocalyptique est très forte au sein du salafisme jihadiste et sa vision du monde. Les attentats du 11 septembre et la guerre en Irak ont nourri l'imaginaire de ces groupes radicaux et des textes religieux ont été mobilisés à cet effet. Ainsi, un hadith évoquant, parmi les signes de la fin des temps, la guerre pour une montagne d'or que recèle l'Euphrate, a été interprété comme une prophétie qui annonçait l'invasion américaine de l'Irak pour le contrôle de son pétrole.
Le jihad contre les régimes considérés comme illégitimes, contre les juifs et les croisés, coïncidait ainsi avec un ultime combat où un groupe d'irréductibles fidèles portera l'estocade finale au camp du mal. La dimension messianique est également présente dans la pensée d'Al Adl Wal Ihsane. La vision politique de Cheikh Yassine a été construite à partir d'un hadith, prédisant la succession des régimes qui vont gouverner le monde musulman. Selon ce hadith, la mort du prophète sera suivie par un califat, auquel succédera une monarchie héréditaire. Cette dernière disparaîtra au profit d'une tyrannie, qui ne fera que précipiter, de par ses injustices, le retour du califat. La voie prophétique, le livre politique le plus important de Cheikh Yassine, fait référence à ce hadith. Pour les membres d'Al Adl, l'histoire de l'islam a validé ce scénario prophétique et le retour du califat serait inéluctable et proche. Qwoma (le soulèvement) des musulmans serait le déclic et le moteur de la réalisation de cette dernière phase. |
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