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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait. Un certain regard

Hakim Belabbès. (DR)

Professeur de cinéma au Columbia College de Chicago, le réalisateur reste très attaché au maroc, où il tourne tous ses films, du documentaire au film d'auteur.


Avec un regard aussi clair, il devait bien voir les choses d'une manière particulière. Les artisans, par exemple. Aux yeux de Hakim Belabbès, ce sont des artistes, et plus encore : “Des œuvres d'art”. Une vision qu'il expose dans Ces mains-ci (Herfat bouk hayt ghelbouk), son dernier film coproduit par la SNRT. Les artisans de Bejaâd, sa ville natale, se
présentent tour à tour devant la caméra, à travers un cadre tenu à bout de bras, avant de retourner à leur tâche de tous les jours et de toute une vie. Une histoire de rire, de sueur, de poèmes et de poussière, où Hakim Belabbès, oiseau rare du cinéma d'auteur marocain, s'interroge sur cet humour du quotidien chez les artisans. Une tragicomédie où menuisier-philosophe, coiffeur-poète et forgeron-cinéphile “rient de leur destinée” pour mieux la supporter.

Deux ans après le Muhr de Bronze de Pourquoi la mer ?, conte fantastico-réaliste sur les pêcheurs d'infortune de la médina casablancaise, Hakim Belabbès a été à nouveau sélectionné en section “documentaire” du Festival du film de Dubaï, clos le 18 décembre. Le genre de section qui manque encore au Festival de Marrakech, en profite pour glisser le cinéaste, perplexe et las de ce “débat débile” excluant le documentaire du “vrai” Septième art. “Et si on laissait les gens travailler leur manière d'envisager l'image, au lieu de s'arrêter à des histoires de 35 mm !”, lance-t-il, l'impatience pointant dans son débit doux et monocorde, chatouillé d'accent anglais.

Instants de vérité
“Fiction, non-fiction…ces notions ne traversent même pas l'esprit. Ce qui compte, c'est l'histoire que l'on raconte. Et je ne crois pas en l'art narratif classique, début, intrigue, dénouement. L'histoire me dicte comment elle voudrait être racontée. L'important, ce sont les moments forts, les instants de vérité”. Déconstruction de la narration linéaire et chevauchement réel-fictif : une signature apposée à chaque film de Hakim Belabbès, volontiers inspiré par le cinéma de l'Iranien Kiarostami. Dans Les Fibres de l'âme (2003), le cinéaste filme la vraie circoncision du fils d'un ancien camarade de classe. “Cette année-là, la fête de circoncision collective pour les familles modestes de Bejaâd n'a pas eu lieu car le gros de l'argent est allé à la Palestine, peu après la seconde Intifada.

J'ai proposé à mon ami de lui organiser la cérémonie. Je ne voulais pas fabriquer”. Trois ans plus tard, sur le tournage de Pourquoi la mer ?, Hakim Belabbès se jette - littéralement - à l'eau pour filmer son protagoniste, un “non-acteur”, en plein ramassage de filets dans les courants froids d’El Hank. “Un jour de repérage pour ce film, à l'aube sur la corniche, j'aperçois un bonhomme en train de pêcher avec sa bouée, apparaissant et disparaissant dans les vagues. Quand j'ai vu son visage, je me suis senti presque comme devant Marlon Brando. Sa présence, ses gestes, ses cicatrices… j'ai voulu rendre justice au langage de ces pêcheurs, à leur vie”.

Toujours instinctif et souvent improvisé, le cinéma de Hakim Belabbès a bien un fil directeur : un questionnement constant sur la famille, le destin, le choix, l'éloignement et le retour aux origines, présent dans tous ses films, de Chuchotements (2000), court-métrage sur un homme en quête de son enfance, au documentaire Trois anges aux ailes cassées (2001), sur des enfants défavorisés et la relation avec leurs parents et aux Fibres de l'âme, racontant entre autres le rêve interdit d'un fils de potier qui veut devenir sculpteur. Sa filmographie est obstinément enracinée à Bejaâd (à l'exception de Pourquoi la mer ?, commandé par la SNRT) et ce, dès Un nid dans la chaleur (1996, pour sa thèse), premier film intimiste résonnant comme une demande de pardon à sa famille, quittée il y a vingt ans pour vivre sa vie aux Etats-Unis.

Tout pour la liberté
Une vie aux airs de rêve américain, des couloirs du Columbia College et de la School of Art Institute à la maison familiale de Logan Boulevard, dans le Chicago du début 20ème siècle. Etudes, diplôme, festivals, mariage, enfants, stabilité, respectabilité. “Malgré tout ça qui aurait dû le combler, je sais que mon père aurait préféré que je reste à Bejaâd, m'occuper d'un petit business, se remémore Hakim. Mais la vérité, c'est que si j'avais pu étudier le Septième art à Bejaâd, j'y serais sûrement resté. Mon rêve américain était plutôt un rêve de cinéma”.

D'autant que tout avait commencé là, dans la petite salle dont son père était propriétaire. “N'est-ce pas ironique que mon père qui m'a initié à cet art ne soit pas vraiment d'accord avec mon envie d'être cinéaste… Si encore j'allais fabriquer des films commerciaux, qui font beaucoup d'entrées, de recettes, réfléchit Hakim Belabbès. Mais je n'ai aucune intention de m'enrichir avec mon cinéma”. Une pub Tide par-ci par-là, il a donné. “Je me suis pas retrouvé…”.

L'enseignement en part time, quelques docus et films institutionnels subviennent aux besoins. Mais Hakim reconnaît être poursuivi par les “rêves de son père”, disparu l'été dernier. “Ces derniers temps, je me réveille le matin avec la trouille de l'avenir, peut-être parce que c'est les Etats-Unis, que mes filles grandissent et devront un jour aller à l'université, que je me dois d'être garant de ma famille.” Le cinéaste se reprend, parfois, à regretter ce jour où, alors qu'il finissait de tourner Ces mains-ci (quand les personnages, assis dans le cinéma Caméra de Bejaâd, confient leurs rêves d'avenir), il reçoit un coup de fil de Columbia College lui proposant un poste permanent comme professeur. Prestige et sécurité assurés. Mais Hakim décline l'offre : “Je me suis dit que si je signais, jamais je ne retrouverais la liberté et les occasions de vivre les moments que je vivais ce jour-là”.

Home sweet home
Le Bejaâdi américain poursuit donc ses allers-retours entre deux “homes”, d'autant plus fréquents que, pour monter ses films tournés dans la fournaise estivale de sa ville natale, Hakim aime se retrouver à Chicago, par moins six degrés un jour de novembre enneigé. “ça me donne le recul nécessaire”. Ces voyages “ressemblaient de plus en plus à ceux que je faisais en autocar entre Rabat et Bejaâd par la route de Rommani et Zhailiga, quand j'étais à la fac, avec ce sentiment d'euphorie à l'aller puis d'amertume, parfois de paralysie, au retour”.

Mais si, aux yeux du cinéaste, Fullerton avenue, Facets Cinemas et The Blue House restaurant sont des coins devenus aussi chers que Derb El Kadrienne, la forêt de Sid El Ghazaoui ou le hammam de Sid El Arbi à Bejaâd, son rêve est définitivement bejaâdi. “Le rêve américain ne veut pas dire grand-chose pour moi sinon s'approprier des choses matérielles. Mon rêve est tout simplement le même que ceux des héros dans mes films, je rêve de dignité”. Comme dans Toujours prêtes (1997), documentaire sur trois femmes marocaines de la résistance contre le protectorat, ou dans Un berger et un fusil (1998), sur le résistant marocain Ahmed El Hansali, dans Un témoin (2001), moment dans la vie d'une vieille femme sans logis et atteinte du syndrome de Parkinson, ou dans Raconte à l'eau (2002), sur des petits vieux et vieilles dans un “foundouk” après que des inondations ont détruit leur maison.

Mais ces documentaires ont un prix. “Je suis poursuivi par le dilemme éthique de voler l'image de quelqu'un, d'utiliser leur identité ou leurs drames pour faire un film. Il y a quelque chose de malsain des fois et je me demande souvent “de quel droit ?””. Pour Hakim, seule la pureté de ses intentions peut le faire pardonner. Ce que comprendra peut-être un jour, il espère, le gamin circoncis des Fibres de l'âme. Ce qu'a compris, il espère aussi, Moui Fatna, cette femme qui a perdu son mari et ses deux fils, pêcheurs d'infortune dans Pourquoi la mer ? “Je peux jeter toute la pellicule du film et ne garder que les dix minutes de son témoignage à la fin, et j'aurai fait mon travail”. Ces derniers temps, depuis la disparition en mer d'un personnage de Ces mains-ci qui rêvait de partir en Espagne et dont l'épouse parcourt les morgues de la région pour faire son deuil, Hakim Belabbès songe à faire un film sur “ceux qui restent” derrière le hrig.

“Je raconte, donc j'existe”
“Ce qui m'intéresse, c'est de partager ces moments qui me rappellent mon humanité”. L'homme poursuit donc son destin cinématographique avec cent projets en tête, entre Maroc et Amérique, entre réel et fiction : une série itinérante sur les artisans du royaume pour Al Aoula, une comédie noire, Finding Faris, sur une jeune fille américano-palestinienne dont le promis au mariage se fait attendre, une fiction sur l'amour interdit entre deux Roméo et Juliette d'Imilchil, un documentaire sur un quartier de Chicago où des membres des Black Panthers ont fondé une microsociété d'accueil pour des anciens prisonniers… “Je raconte, donc j'existe”, résume Hakim, se rappelant le cours d'un ancien prof de philo : voir l'extraordinaire dans les plus ordinaires des choses. Et, reprenant le poète Yates : “Je cherche à capturer, et non fabriquer, cette 'terrible beauty', cette magie du quotidien.

La magie existe tous les jours dans la vie de tout le monde, et surtout dans la vie des Marocains, peuple de halqa qui se raconte de manière extraordinaire”. Avec Cinemaat, la société de production cofondée en 2006 avec le cinéaste Ali Essafi, Hakim veut montrer que “le cinéma appartient à tout le monde, que tout le monde peut se raconter en images, surtout avec la technologie actuelle”. L'idée : donner à qui veut les outils pour faire des films, qui seraient ensuite projetés pour les familles dans le cinéma Caméra ressuscité. C'est son père qui applaudirait.


BIO EXPRESS

1961. naissance à Bejaâd
1983. licence de littérature à la fac Mohammed V de Rabat
1988. départ pour les Etats-Unis
1993. master de Beaux-Arts au Columbia College de Chicago
1996. Un nid dans la chaleur.
2001. Les Fibres de l'âme.
2006. Pourquoi la mer ?
2008. Ces mains-ci.



Enfance.
Le cinéma de papa

Au cinéma Caméra de Bejaâd, les grilles sont du même vert que les portes et fenêtres dans la médina. Mais elles sont fermées depuis plus de sept ans, et l'intérieur menace ruine. Comme beaucoup de petites salles du royaume, il a vécu un âge d'or, années 50, années 60. Une belle époque que Hakim, fils du propriétaire, a connue de très près. “Je vendais les billets, je m'occupais des lumières de la salle quand le film allait commencer. C'était mon endroit préféré”. Délaissant les beaux sièges en cuir pour se blottir dans un coin derrière l'écran, il voit les films à l'envers mais tombe amoureux de Sophia Loren et Najlae Fathi, encaisse les coups de Raging Bull. “Avant de rendre les copies des films à la maison de distribution, Mustapha, le projectionniste, gardait des bouts de pellicule en souvenir”. Deux bobines de 35 minutes en chutes de chefs d'œuvre cinéphiliques ou populaires. “Si une semaine on n’avait rien à projeter, on passait ça”. Une chose est sûre : c'est là, dans ce cinéma, que Hakim s'est senti poussé les ailes pour l'Amérique. “A chaque film qui commençait par un survol de l'Atlantique, l'arrivée sur Manhattan avec vue sur la statue de la Liberté, je me disais “Je veux être là ! Pour moi l'Amérique ça a toujours été ça, apprendre le cinéma”.



De Bejaâd à Chicago.
Hakim l'Américain

Après une licence de littérature américaine et africaine à Rabat, Hakim Bekabbès obtient une petite bourse pour aller en France, s'imaginant suivre les cours de cinéma de l'Idhec (actuelle Femis). “Je me suis retrouvé en littérature africaine à Lyon”. De retour à Bejaâd pour son service civil, il enseigne pendant deux ans, met de côté dans les 30 000 DH, demande un visa, s'envole pour New York en pensant qu'un prof d'anthropologie américain proche de son père pour avoir fait sa thèse sur l'islam marocain à Bejaâd, l'y attendra. “Il était en fait en Ecosse”. Le cousin d'une copine de Bejaâd l'invite à Chicago. Arrivé un 18 décembre 1988 avec 100 dollars en poche et des mocassins fins du Maârif, Hakim le Bejaâdi pense que les Américains sont fous, à virevolter sous la neige, des cadeaux de Noël plein les bras. Il frappe aux portes du Columbia College et de l'Art Institute (où il enseigne aujourd'hui), on lui demande un “portfolio”. “Mais je n'avais encore rien fait”, se souvient-il. Jusqu'à ce que, marchant dans les rues de Chicago, il découvre le “Community film workshop” : “Où James Taylor, un vieil afro-américain qui donnait des cours de 16 et 35mm pour trois fois rien, m'a pris sous son aile jusqu'à ce que je sois accepté en doctorat à Columbia”. Quatre ans plus tard, Hakim retourne à Bejaâd pour son film de thèse : Un nid dans la chaleur.

 
 
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