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Par Najib Akesbi
Agriculture. Etat de non droit fiscal
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Najib Akesbi, économiste,
professeur à l'Institut
agronomique et vétérinaire
Hassan II à Rabat. (AIC PRESS)
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Mohammed VI a prolongé jusquau 31 décembre 2014 lexonération dimpôt des revenus agricoles. Une faille dans lEtat de droit (fiscal) qui reconduit une situation malsaine et contreproductive.
Pour la deuxième fois consécutive, lexonération totale des revenus agricoles, en vigueur depuis 1984, vient dêtre prorogée, cette fois jusquen 2014. Cette décision royale, annoncée par Mohammed VI dans son discours du 20 août dernier, laisse pour le moins perplexe tout |
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observateur objectif. Elle va à lencontre des bonnes intentions récemment rappelées sur la nécessaire bonne gouvernance, la lutte contre léconomie de rente et le souci déquité entre les citoyens. Plus encore, elle dessert les intérêts stratégiques du secteur agricole puisquelle y reconduit une situation malsaine et contreproductive.
Quand le roi décrète
Pour comprendre la gravité et lenjeu dune telle décision, il est nécessaire den rappeler les origines et le contexte. Il faut pour cela remonter au début des années 80, lorsque, prenant prétexte de la succession de plusieurs années de sécheresse, le puissant lobby agraire obtint la suspension du paiement de lancien impôt agricole. Cet essai sera transformé par Hassan II en 1984 : le défunt monarque, qui nhésitait pas à se reconnaître grand propriétaire terrien, décrète alors lexonération des revenus agricoles de tout impôt direct présent ou futur, et ce jusquau 31 décembre de lan 2000. Si lon ajoute à cela, au niveau des impôts indirects, la détaxation en amont des principaux intrants et matériels agricoles, et en aval des produits frais, force est de constater que pour lessentiel, le secteur agricole bénéficie depuis plus dun quart de siècle dun traitement de faveur qui le met quasiment hors du champ de limpôt.
A lapproche de lan 2000, les mêmes lobbies allaient à nouveau se mobiliser pour revendiquer la prolongation de la période dexonération, se réfugiant cette fois derrière un simple discours de Hassan II datant de 1992, dans lequel il promettait dallonger la période dexonération jusquen 2020 ! Entre ceux qui voulaient définitivement tourner la page dune situation anachronique et ceux qui voulaient encore en prendre pour 20 ans, larbitrage, qui ne peut en la matière être que royal, se contenta de couper la poire en deux : ce sera dix ans de plus ! Mais, avait-on ajouté, promis juré, cest la dernière fois, et en 2010, retour automatique à létat de droit fiscal
Cette fois, cest un discours royal qui va se charger de couper court à toute possibilité de contestation ou même de simple discussion. La monarchie exécutive dans toute sa splendeur : le monarque décide, informe, et met à exécution
Quant à lintendance, elle suit : le gouvernement inscrit la décision dans le projet de Loi de Finances, et le Parlement enregistre et adopte, quasiment à lunanimité puisquil sagit dune instruction royale. Cest donc reparti pour 2014
Est-ce raisonnable? Est-ce acceptable?
Une défiscalisation inefficace et inéquitable
A vrai dire, ce débat a déjà eu lieu à plusieurs reprises, et on ne risque aujourdhui que de se répéter, tant largumentaire accablant cette défiscalisation agricole est maintenant connu, voire admis, y compris par une partie de ceux-là mêmes qui en profitent. A tel point que même le document de synthèse du Rapport du Cinquantenaire, ou plutôt sa version qui a été publiée après avoir été apurée de tous propos politiquement incorrects, a reconnu les méfaits de cette défiscalisation. Cest ainsi quà la page 192, on peut y lire : La terre semble avoir cessé dêtre un outil ordinaire de production. Elle est devenue un objet de spéculation immobilière, due dans une large mesure à la recherche de placements défiscalisés, une valeur refuge où se pratique une agriculture spéculative, ou faisant lobjet doccupations dagrément, alors même que le Maroc dispose dune SAU (Surface agricole utile) limitée.
Ces propos sont suffisamment clairs pour quil soit nécessaire de les commenter
En tout cas, lexpérience est aujourdhui là pour témoigner dun bilan tout à fait négatif. Cette politique na en effet été ni efficace ni équitable. Selon ses défenseurs, la défiscalisation de lagriculture devait y promouvoir linvestissement et la modernisation, et, partant favoriser lamélioration du rendement et laccroissement de la production. Or, au vu de létat de lagriculture marocaine à lissue dune période dexonération aussi longue, état reconnu déplorable par les responsables eux-mêmes, on peut difficilement soutenir quune telle politique ait produit les effets qui en étaient attendus. Pire, cette politique a été pervertie et, comme laffirme le Rapport du Cinquantenaire, elle a conduit à faire de la terre agricole un lieu de rente, de spéculation, voire dagrément
dans un pays où les terres cultivables font cruellement défaut.
Même si l'on adhère à lidée d'une certaine capacité incitative de l'avantage fiscal, le paradoxe dans le cas de l'agriculture marocaine est qu'en la mettant quasiment hors du champ de limpôt, l'Etat s'interdit précisément de recourir à un tel outil de politique économique pour orienter le développement du secteur dans le sens souhaité. Il faut être soumis à l'impôt pour être éventuellement sensible à son allègement. Autrement, on n'est simplement pas concerné... Tant qu'à faire, ne vaut-il pas mieux fiscaliser normalement les revenus et les profits agricoles et, si nécessaire, accorder des avantages fiscaux ciblés à l'amont, destinés à réduire le coût de certains facteurs considérés essentiels, à charge pour celui qui en bénéficie de sinscrire dans la perspective des objectifs visés ? Inefficace, et même néfaste, cette défiscalisation de lagriculture est aussi scandaleusement inéquitable.
Inéquitable entre les secteurs dabord car on comprend mal comment un secteur qui représente près de 15% du PIB ne contribue quasiment guère aux ressources publiques, alors que la participation demandée à dautres peut être autrement conséquente. Inéquitable entre les catégories socioprofessionnelles ensuite car on ne voit pas au nom de quoi, à revenu égal, un artisan, un commerçant, un industriel ou encore un salarié paieraient limpôt et pas lagriculteur. Inéquitable entre les classes sociales enfin car on voit mal au nom de quelle vision de la justice sociale, fiscale- imposer plus ou moins lourdement un petit salarié ou un petit entrepreneur et pas le gros producteur agricole auquel une seule récolte peut rapporter des milliards ! Entendons-nous bien : ce sont les gros agriculteurs qui sont au premier chef concernés par la défiscalisation des revenus agricoles, et non la grande majorité des petits agriculteurs dont les conditions de vie sont déjà difficiles. Ceux-là ne seraient pas touchés pour la simple raison que, très souvent, ils sont trop pauvres pour disposer de revenus pouvant atteindre le seuil minimal dimposition (relevé à 28?000?DH pour 2009). Ils seraient donc dispensés du paiement de limpôt, mais en toute légalité et non en raison dune quelconque faveur qui leur serait accordées.
Assez de la politique du sacré !
Nous sommes là face à une décision royale dont on est fondé à se demander si elle ne relève pas des prérogatives naturelles du gouvernement et du Parlement, même dans une monarchie exécutive. Même si lon admet, dans le cadre constitutionnel actuel, lidée des domaines réservés, on ne voit pas ce qui pourrait justifier la sacralisation dune question aussi ordinaire que celle de la fiscalité agricole, du moins tant que celle-ci ne remet en cause ni lintégrité territoriale ni la religion du pays
Il faut donc le dire tranquillement mais clairement : il nest pas sain pour la monarchie de simpliquer à ce point et de cette manière dans des affaires courantes comme celles de la fiscalité. Cela lest dautant moins quand, par ailleurs, chacun sait que les domaines royaux matérialisent précisément ce modèle des grandes exploitations agricoles quil nest ni juste ni efficace dexonérer depuis si longtemps de toute contribution conséquente aux charges publiques. Honnêtement, qui peut empêcher le commun des citoyens de penser au conflit dintérêts ? Qui peut prétendre quon est là dans un modèle de gouvernance exemplaire ? Qui, au fond de lui-même, ne reste pas convaincu que le sous-développement de ce pays est dabord celui de son système politique ? |
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