N° 355
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Voyeurs

Karim Boukhari

Souriez, vous êtes sur Facebook. Ou Youtube. Le premier est un loft où chacun étale son intimité en se prenant pour le roi people, le deuxième est une agence de presse audiovisuelle où tout le monde est tour à tour filmeur, regardeur, transcripteur, inquisiteur, penseur. Dans un pays où les sondages d’opinion sont aussi rares que les gouttes de pétrole, cela peut toujours servir. Pour draguer. Dire qu’on est beau et gentil, que Dieu est grand, que la mariée a le chignon qu’il faut, que l’on a quelque chose à dire, et que, en général, marre, y en a vraiment marre. Cela s’appelle “échanger”, oui maman, tu sais, le genre de choses que tu tentais désespérément d’interdire à tes gosses : “Il ne faut pas parler
ou voir des choses haram, mes enfants”. Sexe, religion et n’importe quoi sont les trois moteurs qui font tourner ce petit monde parallèle où le peu de gens normaux ressemblent à des Martiens. Ils rappellent aussi le contenu de nos têtes, avec les mots de tous les jours, mais sans le correcteur automatique. Au Maroc, pays où l’on lit si peu, Facebook et Youtube sont ce champ où tout le monde jette tout et broute tout. Pour le meilleur et pour le pire. Quand on demande : “Mais, mon ami, vous arrive-t-il de lire ? De suivre l’actualité ? De faire des rencontres ?”, la réponse même pas cynique peut être : “Oui, sur Facebook”. Et Youtube. Le monde, la vie, l’histoire, l’information, tout est corrigé par ce miroir aux alouettes, royaume de la confusion, de la tchatche…et du n’importe quoi. Cela s’appelle aussi l’avenir. Mesdames et messieurs, bienvenue en 2009.


Allah, Al Watan…

Al Malik, bien sûr. Et Al Qods. Le roi est sacré, il est inutile de vous expliquer pourquoi. Parce que, point à la ligne ! Il se trouve qu’Al Qods aussi. C’est suffisamment complexe et, là, on peut se montrer plus disert. La Palestine. A chaque fois qu’un gosse tombe sous les balles, c’est un peu de notre corps, une certaine idée de nous, un idéal et un rêve, arabe et marocain, qui s’écroule. C’est énorme. Que nos amis amazighs nous permettent de laisser de côté l’épineuse différenciation berbérité - arabité, nous sommes dans un pays où les gens se définissent d’abord arabes avant d’être marocains. Tout nous conforte dans cette vérité sondée par le trio de chercheurs Tozy – El Ayadi – Rachiq (L’Islam au quotidien, 2007).

La pièce musulmane dans notre cerveau peut sommeiller quand le sang coule en Bosnie ou en Tchétchénie, elle rougeoie de tout son feu quand le juif en (face de) nous entre en jeu. Il en va ainsi de notre nature. On compatit silencieusement lorsque les musulmans d’Europe prennent des coups, on défile dans les rues, le cœur gros comme ça, la rage aux dents, quand une balle juive perfore un corps arabe… Vous lirez sans doute des tonnes de littérature sur cette forme éternelle de mélancolie arabe, le massacre que vous savez et cet extraordinaire pouvoir fédérateur de toute mauvaise nouvelle venant d’Al Qods, notre centre du monde. Dommage que très peu parmi nous sont capables d’arrimer l’arabité à l’universalité. En plus simple, de dire : “Que l’on défile aussi dans nos rues le jour où un kamikaze décime des gosses israéliens”. Ben oui, rappelez-vous, on est bien arabes, amazighs, musulmans, marocains. Et citoyens du monde !


Golden boy

La cabale montée contre Khalid Oudghiri, ou ce qui y ressemble (lire article p.26), est un délicieux cas d’école, un gâteau merveilleusement marocain. Il y a encore quelques mois, l’homme était confortablement vissé sur le trône d’Attijari, premier groupe bancaire du pays. Oudghiri ? Il boxait dans la catégorie des poids lourds, celle des champions de la finance, alignés au service de Sa Majesté (et du pays, quand même) : les Bakkoury, Bendidi et tant d’autres. Mais que s’est-il donc passé pour que le golden boy qui a si bien scellé le mariage BCM – Wafabank dégringole si loin du sommet de sa montagne ? Comment, après avoir gagné et fait gagner beaucoup d’argent à ce qu’on appelle “la banque du roi”, l’homme peut-il se retrouver, comme on le voyait venir sans trop y croire, sous le coup d’un vulgaire mandat d’amener ? Oudghiri se tait, ses accusateurs cultivent le mystère, alors on est bien obligé de prêter l’oreille au téléphone arabe.

La rue dit : “C’est le Maroc?!”. Les pots-de-vin ? Allons, Oudghiri n’est peut-être que la victime d’un règlement de comptes, un geste d’humeur, une peau de banane sortie de la poche d’un membre de l’entourage royal. C’est ce que dit la rue. C’est hallucinant de légèreté, mais ce n’est pas si bête. On a tellement connu de champions révélés par la gestion d’affaires royales, encensés puis cloués au pilori et éjectés comme de vulgaires corps étrangers pour mauvaise gestion ou, plus prosaïquement, pour un oui, un non. Un gâteau marocain, on vous dit.

 
 
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