N° 355
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Par Amal Baba Ali

Rencontre. Une œuvre d’art en cash

L’artiste-peintre a mis près
d’un an pour réaliser, en 1983,
la toile de 4 mètres sur 3. (DR)

Peu connu du grand public, Ahmed Ben Yessef a pourtant signé la toile de fond du billet de 100 DH illustrant la Marche Verte. Histoire d’une volonté royale.


Nous détenons tous, sans le savoir, une œuvre d’art dans le porte-monnaie… grâce à Hassan II. Le billet de 100 DH reprend, sur son verso, une toile de l’artiste-peintre Ahmed Ben Yessef, une figure méconnue du grand public marocain, mais dont la réputation n’est plus à faire à l’étranger. Pourtant, rien ne destinait cet artiste, tétouanais de
naissance et sévillan de résidence, à illustrer l’un des premiers billets colorés du royaume. Nous sommes en 1983. L’épopée de la Marche Verte est encore vive dans tous les esprits. La ferveur patriotique s’empare des artistes qui se sont lancés dans une compétition non déclarée pour encenser à qui mieux mieux le fameux “génie hassanien”. Théâtre, musique, littérature... tous les genres artistiques sont mis à contribution pour revivre “autrement” la Marche Verte… à l’exception de la peinture. Le souverain cherche alors à immortaliser les moments forts de cette tranche de l’histoire du Maroc à travers une œuvre picturale aussi pittoresque que son événement, d’autant que le souverain est en quête d’un chef d’œuvre pour commémorer ses 25 ans de règne.

Quelques tentatives ont été réalisées mais aucune n’a réussi à séduire Hassan II. De son côté, Ahmed Ben Yessef, étoile montante dans la galaxie artistique internationale, expose en Espagne et aux Etats-Unis, où ses tableaux s’arrachent au prix fort.“J’ai été contacté par Ahmed Bennani, homme de confiance de Hassan II et gouverneur de Bank Al-Maghrib à l’époque. Il m’a demandé un tableau résumant l’esprit de la Marche Verte”, se rappelle Ben Yessef. L’artiste ne se fait pas prier et quitte son atelier de Séville pour rallier le Maroc. “C’était pour éviter de heurter les sentiments des amis espagnols que j’ai décidé de m’atteler à mon œuvre dans ma résidence à Tétouan, surtout qu’à cette époque les relations entre les deux pays n’étaient pas au beau fixe”, se défend-il.

Un mini-Maroc
Conciliant, Ben Yessef tient alorsà mettre l’accent sur les valeurs pacifistes de la Marche Verte. “J’ai imaginé le tableau avant de le peindre. Je me suis lancé corps et âme, car au-delà de l’aspect artistique, cette œuvre portait une valeur historique. Le défi était aguichant”, se souvient-il, non sans nostalgie. Sur le tableau, une huile sur toile d’une dimension de 4 mètres sur 3, l’artiste essaye de reproduire toutes les franges de la société en brossant quelques portraits de Marocains.

A droite, l’homme riche est représenté vêtu d’une jellaba blanche. A sa gauche, le pauvre a le visage dur et les joues creuses. Au premier plan, une petite fille s’accrochant à son père et une femme arborant, entre les mains, le portrait du roi (un portrait jeune et vigoureux dans le tableau initial, remplacé, sur le billet imprimé, par un autre où Hassan II semble avoir pris un coup de vieux). Sans oublier l’intellectuel avec des lunettes et une coiffure hippie. Ahmed Ben Yessef fait également un clin d’œil aux pays arabes qui ont pris part à la Marche Verte en représentant leurs drapeaux, flottant derrière celui du Maroc. Une colombe, symbole de la paix, survole la foule. Dans son bec, le Coran a remplacé la branche d’olivier. “Vu que le livre saint était l’emblème de la Marche Verte”, précise l’artiste.

Pour que le mythe perdure
La réalisation de cette toile prend près d’un an à Ahmed Ben Yessef. Impatient, le wali de Bank Al-Maghrib lui rend des visites fréquentes. “Hassan II avait donné ses instructions pour que personne n’intervienne dans mon travail. Il avait une grande considération pour la créativité”, lance Ahmed Ben Yessef, admiratif. Et il ne sera pas déçu. Dévoilée en grand pompe devant le souverain, l’œuvre le fait vibrer. Sous le charme, le roi demande d’en faire cadeau à tous les chefs d’Etat et ordonne que l’œuvre soit imprimée sur un billet afin de vulgariser la Marche Verte et pour que le mythe perdure.

En 1986, les billets de 100 DH mis en circulation arborent la toile. Lors de l’édition de nouveaux billets, l’artiste sera conseiller auprès de Bank Al-Maghrib et son tableau inspirera le nouveau design des coupures. L’artiste se montre discret sur sa rétribution, préférant plutôt parler du cadeau offert par Hassan II : une canne convertible en pinceau et palette que Ahmed Ben Yessef garde toujours et exhibe avec grande fierté à ses hôtes. La fameuse toile, elle, trône majestueusement dans l’un des palais royaux. Peu importe, les Marocains peuvent se targuer d’avoir entre les mains la reproduction d’une œuvre d’art chargée d’histoire.



Biographie. Exilé volontaire

Les passionnés de l’art impressionniste au Maroc ont découvert Ahmed Ben Yessef en 1976 quand l’artiste a monté sa première exposition à guichet fermé sur l’invitation d’une galeriste française, connue sous le nom de Mme Savouroux. Tous les tableaux ont été vendus à l’avance. Depuis Ben Yessef a sillonné bien des contrées : Japon, Singapour, Canada, Etats Unis, etc. Né en 1947, il a démarré sa carrière à Tétouan avant de décrocher une bourse et de s’envoler, à vingt ans, pour l’école des Beaux arts de Séville, malgré la désapprobation de son père. “Il voulait que je suive des études en médecine comme les autre garçons du quartier”, raconte-t-il. Le jour, Ben Yessef suit assidûment les cours et le soir il traîne dans les ruelles avant de s’endormir sur un banc public. Affaibli, Ben Yessef a failli trépasser. Ayant échos de ses mésaventures, son père a fini par lâcher du lest et comprend mieux la vocation artistique de son fils, qui s’adonne à la peinture mais aussi au dessin et à la sculpture. Figure emblématique de Séville, où il vit et peint ses tableaux, Ben Yessef a réalisé un mémorial pour célébrer le centenaire du club du FC Séville.

 
 
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