Même lorsquil ny a pas darnaque, ZB en imagine une, lanticipe et tente de léviter.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem limplacable se dirige présentement vers laire de péage de lautoroute Casa/Rabat. Plus il se rapproche des files de voitures, plus son comportement devient étrange. Sous dautres cieux, cette opération de péage autoroutier relève de la banalité la plus déprimante. Il faut, dans lordre, prendre une file, puis son mal en patience, puis son porte- monnaie, ensuite son reçu, et merci. Pour Zakaria Boualem, il est hors de question de suivre cette procédure abominable. Il est joueur, le Boualem
Alors il commence par viser une file qui lui semble avancer assez vite à son goût, il fait des pronostics dans sa tête. Il en choisit finalement deux, faute dun temps dappréciation suffisamment long pour pouvoir dégager des conclusions définitives. Du coup, il navigue entre les deux files, un peu comme un poisson louche. A chaque changement de file, il crée du désordre, il déclenche quelques gestes de mauvaise humeur des autres conducteurs qui, de leur côté, appliquent exactement la même procédure et déclenchent à leur tour les mêmes réactions. Puis, à la dernière minute, il fend tel laigle de lAtlas sur le point de péage définitif pour sacquitter de sa dette envers létat, et repartir triomphant avec limpression de sêtre sorti honorablement dun terrible traquenard. Un copain, qui a fait des études de français le pauvre, vient de me signaler quon vient |
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de comparer Zakaria Boualem à un poisson puis à un aigle en peu de lignes et que, de par le fait, cette histoire devient décousue au niveau du style.
Il a raison, mais cest le comportement de Zakaria Boualem qui est décousu, et le style nen est que la conséquence, il ne faut pas confondre, et merci. Revenons au sujet, donc. Le comportement automobile de Zakaria Boualem au péage nest pas une anomalie, cest en fait un petit condensé du Maroc. On sent dans ses déplacements latéraux une profonde angoisse. Il a peur de se faire arnaquer, le bougre, et il faut noter quil sagit là dun sentiment plutôt légitime
Il na aucune confiance dans le système, alors il essaye dêtre un peu plus intelligent. Il fait ça toute la journée, en fait. Là, il est placé devant une situation culturellement étrange : la file automobile du péage est la seule file strictement démocratique de notre pays. Il ny a pas de raccourci, pas de voie rapide, pas de moustache à séduire à coups de 20 dirhams pour aller plus vite. Non, cest la froide loi du first in first out, un truc que les Marocains nont manifestement pas inventé, ni même su appliquer correctement. Le 4x4 Mercedes noir arrivé derrière la Fiat 127 modèle 1976 doit attendre son tour.
Zakaria Boualem, qui na pas grandi là-dedans, est déstabilisé. Doù les changements de file, la navigation à vue, le poisson et laigle de lAtlas. Il serait facile dironiser sur le fait que lattitude de Zakaria Boualem, au mieux, lui permet de gagner une poignée de secondes qui, mises bout à bout, peuvent donner en fin de carrière une heure ou deux quil sempressera de dépenser en rêvassant au café. Une telle ironie serait déplacée, parce que ce qui est en jeu, ce nest pas une minute ou une heure, cest sa dignité. Cet homme a décidé en son âme et conscience de ne pas se laisser arnaquer plus souvent que strictement nécessaire, ce qui chez nous est déjà beaucoup trop. Alors, même lorsquil ny a pas darnaque, il en imagine une, lanticipe et tente de léviter en faisant tourner ses neurones fatigués à plein régime. Il est maintenant devant la receveuse. Elle est souriante et polie, ce qui constitue en soi une performance appréciable. Et elle lui réclame vingt et un dirhams.
Cette ridicule augmentation dun dirham est une humiliation. Zakaria Boualem y voit une attitude condescendante : Bon, on a besoin dargent, mais comme vous êtes pauvres, on va pas frapper trop fort
Allez, juste un dirham de plus
ça va être compliqué pour la monnaie mais on na pas trop le choix, il paraît que vous êtes vraiment dans la dèche ces derniers temps
Cest bon pour vous, non ? Non, ce nest pas bon, cest insultant. Zakaria Boualem sort un billet de cent dirhams, le tend à la dame, refuse la monnaie et repart convaincu davoir lavé son honneur. |