N° 355
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Même lorsqu’il n’y a pas d’arnaque, ZB en imagine une, l’anticipe et tente de l’éviter.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem l’implacable se dirige présentement vers l’aire de péage de l’autoroute Casa/Rabat. Plus il se rapproche des files de voitures, plus son comportement devient étrange. Sous d’autres cieux, cette opération de péage autoroutier relève de la banalité la plus déprimante. Il faut, dans l’ordre, prendre une file, puis son mal en patience, puis son porte- monnaie, ensuite son reçu, et merci. Pour Zakaria Boualem, il est hors de question de suivre cette procédure abominable. Il est joueur, le Boualem… Alors il commence par viser une file qui lui semble avancer assez vite à son goût, il fait des pronostics dans sa tête. Il en choisit finalement deux, faute d’un temps d’appréciation suffisamment long pour pouvoir dégager des conclusions définitives. Du coup, il navigue entre les deux files, un peu comme un poisson louche. A chaque changement de file, il crée du désordre, il déclenche quelques gestes de mauvaise humeur des autres conducteurs qui, de leur côté, appliquent exactement la même procédure et déclenchent à leur tour les mêmes réactions. Puis, à la dernière minute, il fend tel l’aigle de l’Atlas sur le point de péage définitif pour s’acquitter de sa dette envers l’état, et repartir triomphant avec l’impression de s’être sorti honorablement d’un terrible traquenard. Un copain, qui a fait des études de français le pauvre, vient de me signaler qu’on vient
de comparer Zakaria Boualem à un poisson puis à un aigle en peu de lignes et que, de par le fait, cette histoire devient décousue au niveau du style.

Il a raison, mais c’est le comportement de Zakaria Boualem qui est décousu, et le style n’en est que la conséquence, il ne faut pas confondre, et merci. Revenons au sujet, donc. Le comportement automobile de Zakaria Boualem au péage n’est pas une anomalie, c’est en fait un petit condensé du Maroc. On sent dans ses déplacements latéraux une profonde angoisse. Il a peur de se faire arnaquer, le bougre, et il faut noter qu’il s’agit là d’un sentiment plutôt légitime… Il n’a aucune confiance dans le système, alors il essaye d’être un peu plus intelligent. Il fait ça toute la journée, en fait. Là, il est placé devant une situation culturellement étrange : la file automobile du péage est la seule file strictement démocratique de notre pays. Il n’y a pas de raccourci, pas de voie rapide, pas de moustache à séduire à coups de 20 dirhams pour aller plus vite. Non, c’est la froide loi du “first in first out”, un truc que les Marocains n’ont manifestement pas inventé, ni même su appliquer correctement. Le 4x4 Mercedes noir arrivé derrière la Fiat 127 modèle 1976 doit attendre son tour.

Zakaria Boualem, qui n’a pas grandi là-dedans, est déstabilisé. D’où les changements de file, la navigation à vue, le poisson et l’aigle de l’Atlas. Il serait facile d’ironiser sur le fait que l’attitude de Zakaria Boualem, au mieux, lui permet de gagner une poignée de secondes qui, mises bout à bout, peuvent donner en fin de carrière une heure ou deux qu’il s’empressera de dépenser en rêvassant au café. Une telle ironie serait déplacée, parce que ce qui est en jeu, ce n’est pas une minute ou une heure, c’est sa dignité. Cet homme a décidé en son âme et conscience de ne pas se laisser arnaquer plus souvent que strictement nécessaire, ce qui chez nous est déjà beaucoup trop. Alors, même lorsqu’il n’y a pas d’arnaque, il en imagine une, l’anticipe et tente de l’éviter en faisant tourner ses neurones fatigués à plein régime. Il est maintenant devant la receveuse. Elle est souriante et polie, ce qui constitue en soi une performance appréciable. Et elle lui réclame vingt et un dirhams.

Cette ridicule augmentation d’un dirham est une humiliation. Zakaria Boualem y voit une attitude condescendante : “Bon, on a besoin d’argent, mais comme vous êtes pauvres, on va pas frapper trop fort… Allez, juste un dirham de plus… ça va être compliqué pour la monnaie mais on n’a pas trop le choix, il paraît que vous êtes vraiment dans la dèche ces derniers temps… C’est bon pour vous, non ?” Non, ce n’est pas bon, c’est insultant. Zakaria Boualem sort un billet de cent dirhams, le tend à la dame, refuse la monnaie et repart convaincu d’avoir lavé son honneur.

 
 
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