La réalité telle quelle est
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Le modèle que propose Casanegra nest pas celui dune société amorale, mais celui dune société qui admet sa part damoralité. Donc qui na plus peur delle-même.
Din mouk, lehmar taa bouk, zamel, ould lqahba
Si, en autorisant la diffusion de Casanegra, lEtat a estimé que les Marocains étaient suffisamment mûrs pour entendre ces mots crus dans une salle de cinéma
quon me permette alors de considérer, chers lecteurs, que vous êtes suffisamment mûrs pour les lire sur ce magazine. Dont acte.
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Maintenant, demandez-vous honnêtement ce quils vous inspirent
La plupart des gens à qui jai posé cette question, en sortant du film, ont confessé un certain malaise. On sait bien que ces mots là se disent dans la rue, mais ce nest pas une raison
Dans les pays développés, cela fait longtemps que les gens ont compris : chaque contexte secrète sa terminologie. En loccurrence, ce film-là, dont le sujet est la vie dans les bas-fonds de Casa, aurait tout simplement été absurde (et raté) si ses personnages avaient parlé comme à la télé, dans cet improbable arabe médian policé que la SNRT cherche encore à faire passer pour notre langue de tous les jours. Dans une optique strictement cinématographique, le film de Noureddine Lakhmari marque donc une rupture entre ce qui a été fait jusquà présent, et ce qui aurait toujours dû être fait. Plutôt quune révolution, il sagit en fait dune normalisation.
Mais cest justement parce quil opère cette normalisation brutalement, sans que rien ne nous y ait préparés, que Casanegra, avec sa violence et son hyperréalisme, va bien au-delà dun simple objet cinématographique. Il fait plutôt office de thérapie de choc et Dieu sait à quel point nous en avions besoin. Pour ouvrir les yeux, pour secouer les certitudes ouatées dans lesquelles la propagande officielle tente de nous enfermer depuis un demi-siècle. Le Maroc est un pays lisse et sans aspérités, dont les bienheureux habitants respectent tout ce qui doit être respecté : la tradition, larabité, lislam, les aînés, les convenances, la loi, etc. Non messieurs. Le Maroc est un pays tendu dont le corps social, travaillé au quotidien par la violence verbale et émotionnelle, se transforme en un objet torturé et polymorphe
mais aussi incroyablement créatif et en perpétuel renouveau. En prendre conscience est ce qui peut nous arriver de mieux.
Cest une chose décrire des articles sur le Maroc tel quil est ce que TelQuel sattache à faire chaque semaine, depuis plus de 7 ans maintenant. Cen est une autre de le montrer crânement, crûment, brutalement, sur grand écran. Limage a toujours été et sera toujours incomparablement plus puissante que lécrit. LEtat le sait bien, lui qui fait de lobtention des licences télé un parcours dobstacles alors que lancer un journal ou écrire un livre reste une entreprise plutôt libre. Cest dans ce contexte quil faut saluer lautorisation de diffusion de ce film comme ce quelle est : une évolution socioculturelle majeure et je pèse mes mots.
Bien sûr, les conservateurs objecteront : Est-ce cela, le progrès ? Banaliser la violence et la grossièreté ? Est-ce cela, le modèle ? Une société où le respect nexiste plus, où la seule loi est celle de la jungle ?. Evidemment non. Le progrès, ici, nest pas de banaliser les travers de la société ; il est de reconnaître leur existence. Quant au modèle que nous propose Casanegra (en creux), ce nest pas celui dune société amorale, mais plutôt celui dune société qui na pas peur dadmettre sa part damoralité. Autrement dit, qui na pas peur delle-même.
Jusquà présent, Casanegra na pas déclenché de polémique violente, comme on aurait pu le craindre. Tant mieux, cela démontre que nous sommes prêts à reconsidérer, dans le calme, limage que nous nous faisons de nous-mêmes. Profitons-en pour ouvrir le débat. Il est salutaire, et cest tout le sens de notre couverture de cette semaine. |