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Par Souleïman Bencheikh
Boubker Kadiri, mémoire du siècle
À loccasion de lanniversaire du Manifeste de lIndépendance, remis aux autorités françaises le 11 janvier 1944, quoi de mieux que revenir sur lun de ses signataires, figure tutélaire du parti de lIstiqlal et proche des trois rois qua connus le Maroc.
Tous ceux qui le connaissent lappellent affectueusement Sidi Boubker. Ni haj, ni chrif, ni Kadiri, simplement Sidi Boubker. Le meilleur signe peut-être du respect quil a su gagner, par sa simplicité plus que par son ascendance, par sa culture plus que par son pouvoir. Malgré le |
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poids des ans, lhomme na rien perdu de sa superbe : un regard malicieux et vif, une démarche presque altière (pour un centenaire), et un verbe que jamais ne trahit sa mémoire. Boubker El Kadiri reçoit chez lui. Il accompagne les salutations dusage dun indispensable bismillah
, puis se cale dans son fauteuil préféré, assis en tailleur, comme tout alem qui se respecte. Alors seulement, le regard plongé dans lovale de ses yeux noisette, vous pouvez embarquer pour un voyage à travers le siècle. Car cest bien de cela quil sagit : lhistoire heurtée, parfois meurtrie, dun militant de lindépendance qui a côtoyé les grands du Maroc, lhistoire aussi dun papy avant-gardiste qui a forgé des générations de consciences nationalistes.
Léveil à la nation
Boubker El Kadiri voit le jour en 1914 à Salé dans une famille de 6 enfants. Issu dune lignée de notables chorfa, il est orphelin de père à 8 ans et grandit sous la tutelle de son grand frère. A lécole coranique, il affûte ses premières armes de futur militant de lindépendance. Il a 16 ans à la signature du Dahir berbère et vient tout juste dintégrer lécole française des fils de notables de Salé. Cest le moment de son irrésistible conversion aux thèses indépendantistes. Comme toute une génération de Marocains, Boubker El Kadiri décèle dans le Dahir berbère lultime tentative du protectorat français pour casser léveil de la nation marocaine, en dressant les berbères contre les arabes. Mais larabité dont il se réclame est celle de la langue plus que celle du sang. El Kadiri intègre donc lécole des fils de notables dans le contexte très particulier de son éveil à la politique.
Lui, qui na jamais maîtrisé le français, est conscient que laffrontement avec loccupant passe par la connaissance de ses codes. En élève studieux, plus âgé que ses camarades (qui navaient pas fait lécole coranique), il sadonne donc à lapprentissage de la langue de Molière. Pas pour longtemps. Suite à une altercation banale avec une surveillante, il est exclu de létablissement et sattire, auprès des autorités françaises, une réputation dinsoumis. Quà cela ne tienne, après une expérience rapide et ratée dans le commerce, le jeune Boubker décide de se consacrer à lenseignement. Cest la naissance dAnnahda (renaissance), école indépendantiste mythique quil cèdera à lEtat dans les années 1970. Boubker El Kadiri a, pour lépoque, une conception progressiste de lenseignement. Finis les dourouss dispensés à des élèves assis sur des nattes, place au tableau noir et aux pupitres, place aussi aux demoiselles.
La vie de Boubker El Kadiri jusquà lindépendance est alors rythmée par son activisme politique et intellectuel et quelques fréquents séjours en prison. De 1935 à 1955, il totalise 5 années demprisonnement, à chaque fois pour des motifs politiques. De cette période, il semble pourtant garder un bon souvenir, se remémorant la solidarité entre détenus et militants, dans les différentes prisons du royaume, ciment damitiés solides et durables. Ainsi pour Abderrahim Bouabid, Kacem Zhiri , Abdellah Ibrahim ou Hachmi Filali, tous signataires, le 11 janvier 1944, du Manifeste de lIndépendance. Dans lintervalle, Boubker El Kadiri fonde lAssociation pour la préservation du Coran (1932). En 1934, il participe à la création du Comité daction nationale (Koutlat Al Aâmal Al Watani), dont il est lun des dirigeants, puis lAssociation du jeune musulman ainsi que la Koutla (1936). Il sera également cofondateur du Parti National (Al Hizb Al Wartani) en 1937, et du parti de lIstiqlal, en 1944.
Entre ombre et lumière
Lindépendance, obtenue en 1956, signe pour Boubker El Kadiri le début dune nouvelle vie : celle, officielle et non plus clandestine, dun responsable partagé entre culture et politique. Doù son destin dintellectuel et de théoricien, plus que de dirigeant politique de premier ordre. En 1956, il est désigné membre du Conseil national consultatif. Deux ans après, il participe activement à lorganisation de la Conférence de Tanger, porteuse du rêve dun Maghreb uni. En 1960, il fait son entrée au Conseil constitutionnel. Et, plus de 20 ans plus tard, Hassan II le nomme même membre du Conseil de régence. Homme de consensus et de réconciliation, il joue les bons offices pour tenter de rapprocher les frères ennemis de lIstiqlal et de lUNFP après la scission de 1959. Mais Boubker El Kadiri connaîtra finalement plus les honneurs que la gloire. Il nétait pas le plus proche de Mohammed V puisque, au sein du mouvement indépendantiste, cétait Mohamed El Fassi qui faisait le lien avec le Palais pendant les années de clandestinité. Et jamais il noccupera un poste de premier plan.
Dailleurs, il ne semble pas en avoir envie : dans les années 1980, par lentremise de Mhamed Boucetta, alors ministre des Affaires étrangères, Hassan II lui propose le portefeuille des Affaires islamiques. Boubker El Kadiri refuse. Un refus mal digéré par Hassan II, mais dont le monarque ne cherchera pas à se venger. Toute sa vie durant, en effet, lancien roi témoignera son affection au monarchiste convaincu quest, après tout, Sidi Boubker. Ces multiples signes damitié ont été consciencieusement consignés par lhistoriographe du royaume Abdelouahab Benmansour. Et pourtant, Boubker El Kadiri na pas vraiment lâme dun courtisan. Peut-être même sa vie révèle-t-elle une fêlure : celle davoir échoué aux portes du premier Parlement marocain, en mai 1963, dans son fief de Salé. Cet échec devant Moulay Mehdi Alaoui sonne le glas de sa carrière délu pourtant prometteuse (il a surtout été écuré par le comportement jugé inconvenant de ses adversaires, contraire à ses valeurs).
Jamais plus il ne se présentera à des élections autres que partisanes. Il reste cependant membre des instances dirigeantes de lIstiqlal dont il est inspecteur général depuis lindépendance. Plus tard, il préférera sadonner aux réflexions théoriques, essentiellement sur la question palestinienne. Cest lui en particulier qui, en tant que secrétaire général, donnera durant plus de 25 ans son lustre à lAssociation marocaine pour le soutien de la lutte du peuple palestinien. Bien vu en haut lieu, mais loin des projecteurs, Boubker El Kadiri est finalement à la place quil affectionne, celle de lintellectuel et de lhomme de lettres. Témoin privilégié et productif de son siècle, aux avant postes du combat pour léducation et militant impénitent de la cause palestinienne, Sidi Boubker incarne ce vieil Istiqlal qui manque au Maroc : monarchiste certes, mais jamais courtisan.
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