N° 356
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

BOUBKER KADIRI. Mémoire du siècle
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Par Souleïman Bencheikh

Boubker Kadiri, mémoire du siècle

(TNIOUNI)

À l’occasion de l’anniversaire du Manifeste de l’Indépendance, remis aux autorités françaises le 11 janvier 1944, quoi de mieux que revenir sur l’un de ses signataires, figure tutélaire du parti de l’Istiqlal et proche des trois rois qu’a connus le Maroc.


Tous ceux qui le connaissent l’appellent affectueusement Sidi Boubker. Ni haj, ni chrif, ni Kadiri, simplement Sidi Boubker. Le meilleur signe peut-être du respect qu’il a su gagner, par sa simplicité plus que par son ascendance, par sa culture plus que par son pouvoir. Malgré le
poids des ans, l’homme n’a rien perdu de sa superbe : un regard malicieux et vif, une démarche presque altière (pour un centenaire), et un verbe que jamais ne trahit sa mémoire. Boubker El Kadiri reçoit chez lui. Il accompagne les salutations d’usage d’un indispensable “bismillah…”, puis se cale dans son fauteuil préféré, assis en tailleur, comme tout alem qui se respecte. Alors seulement, le regard plongé dans l’ovale de ses yeux noisette, vous pouvez embarquer pour un voyage à travers le siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’histoire heurtée, parfois meurtrie, d’un militant de l’indépendance qui a côtoyé les grands du Maroc, l’histoire aussi d’un papy avant-gardiste qui a forgé des générations de consciences nationalistes.

L’éveil à la nation
Boubker El Kadiri voit le jour en 1914 à Salé dans une famille de 6 enfants. Issu d’une lignée de notables chorfa, il est orphelin de père à 8 ans et grandit sous la tutelle de son grand frère. A l’école coranique, il affûte ses premières armes de futur militant de l’indépendance. Il a 16 ans à la signature du Dahir berbère et vient tout juste d’intégrer l’école française des fils de notables de Salé. C’est le moment de son irrésistible conversion aux thèses indépendantistes. Comme toute une génération de Marocains, Boubker El Kadiri décèle dans le Dahir berbère l’ultime tentative du protectorat français pour casser l’éveil de la nation marocaine, en dressant les berbères contre les arabes. Mais l’arabité dont il se réclame est celle de la langue plus que celle du sang. El Kadiri intègre donc l’école des fils de notables dans le contexte très particulier de son éveil à la politique.

Lui, qui n’a jamais maîtrisé le français, est conscient que l’affrontement avec l’occupant passe par la connaissance de ses codes. En élève studieux, plus âgé que ses camarades (qui n’avaient pas fait l’école coranique), il s’adonne donc à l’apprentissage de la langue de Molière. Pas pour longtemps. Suite à une altercation banale avec une surveillante, il est exclu de l’établissement et s’attire, auprès des autorités françaises, une réputation d’insoumis. Qu’à cela ne tienne, après une expérience rapide et ratée dans le commerce, le jeune Boubker décide de se consacrer à l’enseignement. C’est la naissance d’Annahda (renaissance), école indépendantiste mythique qu’il cèdera à l’Etat dans les années 1970. Boubker El Kadiri a, pour l’époque, une conception progressiste de l’enseignement. Finis les dourouss dispensés à des élèves assis sur des nattes, place au tableau noir et aux pupitres, place aussi aux demoiselles.

La vie de Boubker El Kadiri jusqu’à l’indépendance est alors rythmée par son activisme politique et intellectuel et quelques fréquents séjours en prison. De 1935 à 1955, il totalise 5 années d’emprisonnement, à chaque fois pour des motifs politiques. De cette période, il semble pourtant garder un bon souvenir, se remémorant la solidarité entre détenus et militants, dans les différentes prisons du royaume, ciment d’amitiés solides et durables. Ainsi pour Abderrahim Bouabid, Kacem Zhiri , Abdellah Ibrahim ou Hachmi Filali, tous signataires, le 11 janvier 1944, du Manifeste de l’Indépendance. Dans l’intervalle, Boubker El Kadiri fonde l’Association pour la préservation du Coran (1932). En 1934, il participe à la création du Comité d’action nationale (Koutlat Al Aâmal Al Watani), dont il est l’un des dirigeants, puis l’Association du jeune musulman ainsi que la Koutla (1936). Il sera également cofondateur du Parti National (Al Hizb Al Wartani) en 1937, et du parti de l’Istiqlal, en 1944.

Entre ombre et lumière
L’indépendance, obtenue en 1956, signe pour Boubker El Kadiri le début d’une nouvelle vie : celle, officielle et non plus clandestine, d’un responsable partagé entre culture et politique. D’où son destin d’intellectuel et de théoricien, plus que de dirigeant politique de premier ordre. En 1956, il est désigné membre du Conseil national consultatif. Deux ans après, il participe activement à l’organisation de la Conférence de Tanger, porteuse du rêve d’un Maghreb uni. En 1960, il fait son entrée au Conseil constitutionnel. Et, plus de 20 ans plus tard, Hassan II le nomme même membre du Conseil de régence. Homme de consensus et de réconciliation, il joue les bons offices pour tenter de rapprocher les frères ennemis de l’Istiqlal et de l’UNFP après la scission de 1959. Mais Boubker El Kadiri connaîtra finalement plus les honneurs que la gloire. Il n’était pas le plus proche de Mohammed V puisque, au sein du mouvement indépendantiste, c’était Mohamed El Fassi qui faisait le lien avec le Palais pendant les années de clandestinité. Et jamais il n’occupera un poste de premier plan.

D’ailleurs, il ne semble pas en avoir envie : dans les années 1980, par l’entremise de M’hamed Boucetta, alors ministre des Affaires étrangères, Hassan II lui propose le portefeuille des Affaires islamiques. Boubker El Kadiri refuse. Un refus mal digéré par Hassan II, mais dont le monarque ne cherchera pas à se venger. Toute sa vie durant, en effet, l’ancien roi témoignera son affection au monarchiste convaincu qu’est, après tout, Sidi Boubker. Ces multiples signes d’amitié ont été consciencieusement consignés par l’historiographe du royaume Abdelouahab Benmansour. Et pourtant, Boubker El Kadiri n’a pas vraiment l’âme d’un courtisan. Peut-être même sa vie révèle-t-elle une fêlure : celle d’avoir échoué aux portes du premier Parlement marocain, en mai 1963, dans son fief de Salé. Cet échec devant Moulay Mehdi Alaoui sonne le glas de sa carrière d’élu pourtant prometteuse (il a surtout été écœuré par le comportement jugé inconvenant de ses adversaires, contraire à ses valeurs).

Jamais plus il ne se présentera à des élections autres que partisanes. Il reste cependant membre des instances dirigeantes de l’Istiqlal dont il est inspecteur général depuis l’indépendance. Plus tard, il préférera s’adonner aux réflexions théoriques, essentiellement sur la question palestinienne. C’est lui en particulier qui, en tant que secrétaire général, donnera durant plus de 25 ans son lustre à l’Association marocaine pour le soutien de la lutte du peuple palestinien. Bien vu en haut lieu, mais loin des projecteurs, Boubker El Kadiri est finalement à la place qu’il affectionne, celle de l’intellectuel et de l’homme de lettres. Témoin privilégié et productif de son siècle, aux avant postes du combat pour l’éducation et militant impénitent de la cause palestinienne, Sidi Boubker incarne ce vieil Istiqlal qui manque au Maroc : monarchiste certes, mais jamais courtisan.

 
 
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