N° 356
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

AMAZIGH KATEB. "Le Maroc est mon deuxième pays"
EXPOSITION. L’œil au beur noir
TRIBUNE. Le soulier d’or
LE MAG CULTURE



Propos recueillis par Maria Daïf

Amazigh Kateb. “Le Maroc est mon deuxième pays”

Le fondateur de Gnawa Diffusion
entend sortir son album solo en
premier lieu au Maroc et en Algérie.
(DR)

Musique. Le fondateur et figure principale du groupe Gnawa Diffusion roule désormais pour lui-même et sortira son premier album solo en avril. Il revient sur son parcours et défend son opus à venir, avec sa verve légendaire.



Vous êtes au Maroc depuis quelques jours, séjour professionnel ou d’agrément ?
Les deux. Je suis venu passer les fêtes de fin d’année avec mes amis.
Par ailleurs, je prépare la sortie de mon album solo au Maghreb. Je profite du séjour pour en faire la promo, chercher des partenaires, un moyen pour le distribuer, et travailler sur des concerts éventuels. Il est très important pour moi que cet album sorte d’abord en Algérie et au Maroc. C’est au Maghreb que toute mon aventure musicale a démarré.

L’aventure Gnawa Diffusion a duré 17 ans, vous en dressez quel bilan ?
J’ai tout appris avec les Gnawa Diffusion : la scène, le travail d’équipe, écrire et composer pour d’autres musiciens. Un groupe de musique, c’est comme une famille, ça a de bons et de mauvais côtés. Je devais souvent faire des compromis, subir les autres, leurs avis et leur différence. Au bout de 17 ans, j’ai eu envie de quelque chose de plus personnel. Mais je ne renie vraiment rien. C’est juste une page que je tourne. Les autres savaient que ça finirait par arriver et y étaient préparés. D’ailleurs, on continue à se voir régulièrement, et deux des membres de Gnawa Diffusion sont dans ma nouvelle formation.

Votre album solo est un tournant dans votre carrière, vous l’avez voulu ainsi ?
J’avais 20 ans quand j’ai monté Gnawa Diffusion. J’en ai 37 aujourd’hui, alors forcément, ça ne peut être qu’un tournant. Des journalistes me demandent déjà si c’est l’album de la maturité. Je ne le conçois pas de la sorte, la maturité est pour moi synonyme de retraite. En fait, l’envie de faire de la musique m’est venue quand je suis arrivé en France. J’avais le deuil de mon pays à faire, puis celui de mon père. Il m’a fallu du temps pour digérer tout ça, pour aborder l’exil et la mort de mon père sereinement. L’album est le fruit de ces deux deuils.

Au début de votre carrière, les journalistes associaient systématiquement votre nom à celui de votre père, l’écrivain et dramaturge Kateb Yacine. Aujourd’hui, c’est vous qui en parlez…
Je prends ma revanche (rires). Si je parle de mon père, c’est essentiellement parce que je travaille sur son œuvre. ça a commencé en 1995, quand j’ai monté “Mohamed prends ta valise”, une de ses pièces maintes fois censurée. En 2001, j’ai publié “Minuit passé de 20 heures” (Ed. Le Seuil), un livre qui regroupe quelques-uns de ses écrits journalistiques. Et je continue, puisque deux de ses textes figureront sur mon album.


Comment avez-vous choisi ces deux textes ?
ça s’est fait naturellement, presque par magie. Ce sont des textes de jeunesse. Le premier que j’ai mis en musique, et c’est un pur hasard, s’intitule “Bonjour”. En fait, j’avais besoin de dire à nouveau bonjour à mon père. 20 ans après sa mort, je me suis rendu compte que son absence m’a construit autant que sa présence. Le deuxième texte, intitulé “L’Africain”, je l’ai d’abord fait lire à des adultes, la plupart Maghrébins, dans un atelier artistique. Je suis sorti de l’atelier, j’avais tout en tête, et le texte et la musique.

Les écrits de votre père dérangent-ils toujours autant en Algérie ?
C’est encore le cas pour certains de ses textes sur la religion ou sur le rôle de la culture. Mais les autorités algériennes sont suffisamment habiles pour ne récupérer que l’icône. Dernièrement, un timbre postal a été édité à l’effigie de mon père. Bien sûr, ça m’a fait plaisir, mais j’aurais préféré que l’Etat donne les moyens à des troupes de théâtre pour monter ses pièces, et introduise d’autres de ses textes dans les manuels scolaires autres que ceux qui ne dérangent pas.

On vous voit souvent au Maroc où vous vous êtes souvent produit et où vous avez des amis dans le milieu musical. C’est votre 3ème pays après l’Algérie et la France ?
Pas du tout. Le Maroc est mon deuxième pays. Je me suis installé en France contre mon gré. Mon père m’y a emmené pour que je file droit. J’ai fini par y faire ma vie. Mais mon vrai pays, c’est l’Afrique, et s’il y a des frontières qui me révoltent, c’est bien celles qui sont dressées entre les pays africains. Nos deux pays (l’Algérie et le Maroc), hélas, se sentent beaucoup plus arabes qu’africains. Conséquence d’un certain panarabisme, lié au colonialisme. Au lendemain de l’indépendance, il fallait bien trouver une homogénéité identitaire. Imaginez si on s’était mis à revendiquer la berbérité, l’africanité, la “gnawité”, la “aïssaouité”, on ne s’en serait pas sortis (rires) !

Vous connaissez donc les deux, l’Algérie et le Maroc, cela vous arrive-t-il de les comparer ?
Le plus flagrant, c’est que les deux peuples sont en avance sur leurs gouvernements. Les espaces de liberté qui existent aujourd’hui dans le Maghreb – comme faire l’amour avant le mariage-, c’est le peuple qui les a créés. Et heureusement ! Imaginez qu’on applique leurs lois à la lettre, on leur ressemblerait sans avoir leur pouvoir d’achat ! Quant aux différences : aujourd’hui au Maroc, les jeunes osent entreprendre, même quand ils n’ont pas les moyens. Plus du tout en Algérie. Le Maroc, tel que je le vois aujourd’hui, a une vraie carte à jouer.


Vous produisez vous-même votre album, c’est parce que vous n’avez pas trouvé de producteur ?
Pas du tout. C’est un choix tout à fait réfléchi. Je tiens vraiment à ce qu’il sorte d’abord en Algérie et au Maroc, chose qu’un label français n’aurait jamais acceptée. Son souci serait financier, le mien est strictement affectif et ce n’est pas compatible. Maintenant, si une société de production me demande de signer et que la proposition est intéressante, je ne dirai pas non. Une chose est sûre, cet album sera distribué comme je veux, sinon, je le mets à télécharger gratuitement sur Internet.

ça a déjà commencé, puisque sur votre site amazighk.com, vous avez mis en ligne votre dernier titre Bush met…
Bush met (Bush est mort) est un OVNI qui ne figurera pas sur l’album. C’est un titre que j’ai écrit et composé quelques jours après les résultats des élections présidentielles américaines. Beaucoup de gens ont des envies d’homicide dès qu’ils voient la tête de Bush, la preuve par ce journaliste irakien qui lui a jeté sa chaussure au visage ! Je me suis dit qu’il y avait mieux à faire et que j’avais l’outil pour, c’est-à-dire ma musique. C’est mieux que de le tuer pour de vrai ! On tue Bush autant de fois qu’on écoute le morceau. Et on le tue d’une overdose de Coca-Cola, pour dire sa bêtise. Bush met évoque, entre autres, les mises en scène ratées de Bush en Afghanistan et en Irak.

On vous qualifie souvent d’artiste engagé. Cela vous convient-il ?
Je n’ai jamais rien demandé. On m’a collé une étiquette que je vis comme une “ghorba” (un exil), qui me sépare et me différencie des autres artistes. L’engagement n’est pas seulement dans ce qu’on dit mais aussi dans l’impact qu’on peut avoir sur le public. Si je suis un artiste engagé, Khaled l’est autant que moi. N’est-ce pas de l’engagement que de faire chanter et danser des milliers de personnes qui vivent dans la peur du terrorisme ?

 
 
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