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Propos recueillis par
Ruth Grosrichard
Interview. Lobjectif dIsraël : rétablir sa capacité de dissuasion
Alain Dieckhoff, lun des meilleurs spécialistes internationaux dIsraël et du processus de paix israélo-palestinien, analyse loffensive sur la bande de Gaza et explique la complexité de la situation au Proche-Orient.
Bio express
Alain Dieckhoff, est directeur de recherche au CNRS (France), exerçant au Centre détudes et de relations internationales de Sciences Po Paris. Il est auteur de nombreux ouvrages : Les espaces d'Israël. Essai sur la |
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stratégie territoriale israélienne (Presses de Sciences Po, 1989), Israéliens et Palestiniens. L'épreuve de la paix (Aubier, 1996) L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique (Gallimard, 1999) Israéliens et Palestiniens. La guerre en partage (Balland, 2003), LEtat dIsraël (Fayard, 2008).
Selon vous, loffensive Plomb durci lancée par Israël le 27 décembre dernier contre la bande de Gaza visait-elle le seul mouvement islamiste Hamas ou le peuple palestinien ?
Lobjectif déclaré des Israéliens est de briser linfrastructure militaire du Hamas et de toucher les forces qui, comme la police, relevaient précédemment de lAutorité palestinienne. Israël a aussi détruit des infrastructures plus politiques, tels certains ministères. Mais cette opération est intervenue dans une zone exiguë et fortement urbanisée (4000 hab./km2). Les différents sites de lancement de roquettes, de stockage des armes et les endroits où résident les leaders du Hamas sont étroitement intriqués avec les lieux habités par les populations civiles. De ce fait et compte tenu des énormes forces militaires utilisées, loffensive israélienne ne pouvait que faire un nombre considérable de victimes civiles.
Pourtant, les faits sont là : une armée très puissante dun côté qui ne lésine pas sur les moyens et les frappes, un nombre de morts considérable de lautre, et des violations attestées du droit humanitaire. Lopinion publique internationale peut-elle percevoir cette opération autrement que comme une agression contre le peuple palestinien ?
Vous avez raison. Cette perception est dautant plus naturelle que, dans le cas présent, une armée conventionnelle, classique, est aux prises avec un mouvement comme le Hamas qui est à la fois politique, militaire, nhésitant pas à recourir au terrorisme, et qui se trouve mêlé à la population. Dans ce genre de guerre asymétrique, il est inévitable, malheureusement, que la population civile paye un tribut très lourd. Se pose évidemment la question de la proportionnalité : les moyens utilisés et les dommages causés aux civils sont-ils en proportion avec les buts de guerre poursuivis ? Selon de nombreux témoignages concordants, les Israéliens ont dépassé la mesure.
Cette opération israélienne est dune ampleur impressionnante. Pourquoi un tel déploiement face à un adversaire beaucoup plus faible ?
Tout dabord, avec de telles forces Israël a voulu se donner les moyens de pénétrer jusquau cur des villes de la bande de Gaza. Lobjectif à court terme est daffaiblir durablement le Hamas et de le pousser à accepter une trêve de longue durée. Mais lobjectif à long terme, pour Israël, cest de rétablir sa capacité de dissuasion. On se souvient quen 2006, lors du semi-échec quavait été la guerre au Liban contre le Hezbollah, celle-ci avait été sérieusement mise en question. Il sagit donc pour les Israéliens de montrer quils en ont tiré les leçons. Noubliez pas que larmée israélienne est larmée du peuple, il est donc essentiel de prouver aux citoyens quils peuvent lui faire confiance. Cela explique notamment pourquoi le soutien à loffensive a été si fort en Israël.
Cest une démonstration de force destinée aussi à ses autres ennemis dans la région, non ?
Depuis 2000, Israël sest retrouvé face à un front dont la caractéristique est dappartenir à la mouvance islamiste qui nie son droit à lexistence. Pourquoi le Hezbollah na t-il pas bougé dans ce conflit ? Parce quil savait quil aurait eu beaucoup à perdre militairement et politiquement en intervenant. Il sest limité à un soutien rhétorique au Hamas. Mais le message israélien est destiné aussi à lIran pour lui signifier : vous vous trompez si vous pensez quaprès 2006 nous ne sommes plus en état de faire la guerre.
Quen est-il du calendrier de cette offensive ?
Le non-renouvellement de la trêve par le Hamas a été le facteur conjoncturel. Mais dautres facteurs sont intervenus : il était plus simple pour Israël de déclencher lopération avec ladministration Bush finissante, plutôt quavec ladministration Obama commençante. Du côté israélien, les élections du 10 février prochain sont aussi un élément de contexte : la coalition en place, en campagne électorale, ne pouvait rester passive face aux roquettes du Hamas.
Et côté Hamas, comment comprendre quil nait pas vu venir lampleur de la riposte ? Quil nait pas mesuré les risques pour les populations civiles ?
Mon sentiment est que le Hamas, en ne renouvelant pas la trêve et en continuant à lancer des roquettes, a sous-estimé la détermination dIsraël à réagir par une opération de cette envergure. Sans doute croyait-il que létat-major de Tsahal aurait peur de perdre des hommes, comme au Sud-Liban en 2006, en les envoyant au cur des villes. Plus globalement, il na pas intégré le fait que larmée israélienne avait tiré les leçons opérationnelles de ses déboires en 2006.
Certains parlent de provocation de la part du Hamas pour amener les Israéliens à riposter et pour apparaître ainsi comme la seule force de résistance à Israël ?
Oui, cette stratégie nest pas nouvelle. Il a pu espérer être celui qui parviendrait à desserrer létau autour de Gaza, sans mesurer que la reprise des tirs de roquettes contre les villes israéliennes du sud contribuait à renforcer cet étau. Loffensive israélienne aura des conséquences négatives pour lui, au moins à court terme. Dailleurs, le président Mahmoud Abbas, ainsi que les Egyptiens, lavaient poussé à renouveler la trêve. Lattitude du Hamas sexplique sans doute par des évolutions internes : on ne sait pas toujours ce qui se passe au sein de ce mouvement en partie clandestin, mais on peut noter une montée des courants les plus radicaux depuis septembre 2008.
Le spectacle terrible offert par les télévisions de lopération Plomb durci, les témoignages accablants des humanitaires sur le terrain ne sont pas à lavantage dIsraël. Quelle analyse faites-vous du peu de cas quIsraël semble faire de sa propre image ?
Cette image est indéniablement négative - aussi bien dans les pays arabes que dans une grande partie de lopinion publique occidentale, qui manifestait déjà sa sympathie pour la cause palestinienne. Les décideurs en Israël ont conscience que cette image sest encore détériorée, mais la question fondamentale pour eux est : que faisons-nous pour nos concitoyens ? A tort ou à raison, ils ont estimé que les règles du jeu devaient changer : ils nétaient plus disposés à accepter les périodes daccalmie suivies de périodes de confrontation comme cela avait été le cas depuis la victoire électorale du Hamas en janvier 2006. La priorité des dirigeants israéliens cest leur opinion publique. Une fois lopération achevée, de leur point de vue, ils essaieront de faire du damagecontrol en envoyant des ministres à travers le monde pour expliquer leur position et la défendre.
A ce jour, cette offensive militaire est approuvée par une écrasante majorité des Israéliens. Comment expliquer le faible nombre de voix discordantes ?
Lorsquune guerre est jugée légitime par les Israéliens, elle rencontre un très large consensus national. Ce fut le cas pour la guerre de 1967. Il y eut le même consensus, au moins jusquau massacre de Sabra et Chatila, lors de la guerre au Liban en 1982. Si aujourdhui les juifs israéliens jugent légitime lopération contre Gaza, cest aussi parce quIsraël a face à lui un adversaire intransigeant qui refuse de reconnaître son existence même. Enfin, le consensus est dautant plus fort que les Israéliens constatent égoïstement que ce conflit fait peu de victimes parmi leurs soldats.
Il y a bien pourtant une opposition
Oui. Celle dabord de lextrême-gauche juive qui soppose à la guerre et organise des petites manifestations à Tel Aviv. Mais elle est en faible nombre. En revanche, la réprobation est unanime chez les citoyens arabes dIsraël, qui constituent 20% de la population (soit 1,2 million). A leurs yeux, cette guerre est dirigée contre leur peuple. Ils ont manifesté en masse en Galilée, ils organisent des actions de solidarité, et les partis arabes ont protesté avec véhémence à la Knesset. Le clivage entre juifs et arabes en Israël, déjà sensible depuis le début de la deuxième Intifada, est aujourdhui total.
En Israël, les sondages donnant de 80 à 90% des citoyens favorables à lintervention à Gaza nont été réalisés que sur la population juive. Pourquoi lopinion des 20% darabes israéliens qui y sont hostiles nest-elle pas prise en compte ? Sont-ils des citoyens de seconde zone ?
Les Palestiniens dIsraël, comme ils se désignent majoritairement aujourdhui, sont formellement des citoyens comme les autres (ils votent, sont éligibles, sorganisent en associations
). Mais ils sont victimes dun certain nombre de politiques et de pratiques discriminatoires. Leur situation est paradoxale : ils sont citoyens dun Etat qui nest pas vraiment leur Etat puisquil se définit comme lEtat du peuple juif.
Une partie de ceux qui condamnent lintervention militaire israélienne parlent de génocide. Certains réactivent des slogans anti-juifs. Quelle est votre analyse ?
Lémotion provoquée par le nombre de victimes civiles et par les violations du droit humanitaire dont est responsable larmée israélienne peut lexpliquer. Mais parler de génocide laisse entendre que le but de cette guerre serait déliminer physiquement un million et demi de Gazaouis, ce qui nest pas le cas. Quant aux condamnables slogans anti-juifs, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de lUnion Européenne, considère que ceux qui les profèrent sont des ennemis du peuple palestinien. Le Fatah, qui a fait le choix de la négociation, tient un discours nationaliste de compromis, mais qui reste exclusivement politique (pour la solution des deux Etats). En revanche, le discours du Hamas propose une islamisation de la cause palestinienne, même si la dimension nationaliste nen est pas absente. A lire sa Charte, son combat est celui des musulmans contre leurs adversaires, au premier rang desquels les juifs, suivis par les Croisés.
Les manifestants dans le monde arabe interpellent aussi leurs régimes qui sont impuissants à jouer un rôle crédible dans le conflit (lEgypte exceptée). Quen pensez-vous ?
Il existe une solidarité naturelle et une identification ancienne des masses populaires arabes avec la cause palestinienne. Leur mobilisation est souvent aussi un moyen de contester indirectement les régimes en place, autoritaires à des degrés variables. Ces manifestations sont tolérées, mais contrôlées. Cest le cas en Egypte et même en Cisjordanie où lAutorité palestinienne cherche à garder le contrôle de la rue. Dans les autres pays arabes, le pouvoir essaie de récupérer la cause palestinienne par le biais de manifestations officielles ou dactions humanitaires médiatisées
Histoire de donner au peuple des gages de leur solidarité avec les Palestiniens. Une chose est sûre : ce conflit a confirmé la division du monde arabe et son incapacité à prendre une position commune.
En sattaquant au Hamas, Israël nen fait-il pas un interlocuteur incontournable?? Naffaiblit-il pas du même coup lAutorité palestinienne quil reconnaît comme seule légitime ?
Loffensive israélienne a placé Mahmoud Abbas dans une position très inconfortable. Il ne pouvait ni la cautionner ni soutenir le Hamas, qui a pris le pouvoir par la force à Gaza et a tout fait pour provoquer léchec du dialogue inter-palestinien. Dans cette guerre, il y a en fait trois parties : les Israéliens, le Hamas et lAutorité palestinienne. La difficulté pour celle-ci sera de reprendre pied à Gaza sans donner limpression de rentrer à la remorque de larmée israélienne. Quant au devenir du Hamas, tout dépendra du pouvoir dont il disposera encore après cette opération. Il en sortira certainement affaibli, mais il subsistera comme mouvement politique, dont laura pourrait se trouver rehaussée en raison des dégâts causés par Israël. Mais certains de ses partisans pourraient estimer que le prix payé a été trop lourd, et renoncer à soutenir sa politique jusquau-boutiste.
Les grandes figures qui ont marqué le conflit israélo-palestinien et engagé le processus de paix ont disparu (Rabin, Arafat
). Ny a t-il pas dans les deux camps une crise de leadership et une absence de vision à moyen et long termes ?
Si. Et cest particulièrement sensible en Israël puisque cest là que des décisions radicales doivent être prises (décolonisation, arrêt de nouvelles implantations
). Au moins 65% des Israéliens pensent que la solution du conflit doit passer par un Etat palestinien aux côtés de lEtat dIsraël. On peut donc a priori être optimiste. Mais la politique israélienne obéit trop souvent à une logique de court terme, qui ne permet pas aux solutions de fond de se concrétiser durablement. Avec la proportionnelle intégrale, le système électoral israélien ne joue pas en faveur de la paix. En permettant aux petits partis dêtre sur-représentés à la Knesset, ce système génère des majorités très instables et empêche la prise de décisions courageuses. Il fallait le leadership et la volonté politique dun homme comme Rabin qui ne disposait que dune voix de majorité- pour aller de lavant lors des négociations dOslo
Nest-ce pas inquiétant pour le processus de paix ? Quel est son avenir ?
Depuis 2000, la situation sur le terrain sest dégradée : deuxième Intifada, guerre de 2006, offensive à Gaza. En revanche, sur les contours dune paix réaliste et viable, les progrès sont réels : avec Camp David 2000, Taba 2001, la feuille de route de 2003, le plan de Genève
les esprits sont donc mûrs pour une paix fondée sur la coexistence de deux Etats. Mais la difficulté sera de mettre en uvre ces beaux accords sur le papier, car il y a des obstacles internes des deux côtés. Côté israélien, je lai dit, cest la surenchère constante des minoritaires les plus intransigeants. Du côté palestinien, le problème majeur, cest lopposition du Hamas. Pour le moment, il reste sur une position grosso modo irrédentiste, son but ultime nest pas la logique de deux Etats. Il peut accepter et il la dit - une houdna (trêve) pendant 30 ou 40 ans, qui serait une reconnaissance de facto de lexistence dIsraël, mais après ?
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