N° 357
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INTERVIEW. “L’objectif d’Israël : rétablir sa capacité de dissuasion”
L'ACTU MONDE



Propos recueillis par
Ruth Grosrichard

Interview. “L’objectif d’Israël : rétablir sa capacité de dissuasion”

Alain Dieckhoff. (AFP)

Alain Dieckhoff, l’un des meilleurs spécialistes internationaux d’Israël et du processus de paix israélo-palestinien, analyse l’offensive sur la bande de Gaza et explique la complexité de la situation au Proche-Orient.


Bio express
Alain Dieckhoff, est directeur de recherche au CNRS (France), exerçant au Centre d’études et de relations internationales de Sciences Po Paris. Il est auteur de nombreux ouvrages : Les espaces d'Israël. Essai sur la
stratégie territoriale israélienne (Presses de Sciences Po, 1989), Israéliens et Palestiniens. L'épreuve de la paix (Aubier, 1996) L'invention d'une nation. Israël et la modernité politique (Gallimard, 1999) Israéliens et Palestiniens. La guerre en partage (Balland, 2003), L’Etat d’Israël (Fayard, 2008).


Selon vous, l’offensive “Plomb durci” lancée par Israël le 27 décembre dernier contre la bande de Gaza visait-elle le seul mouvement islamiste Hamas ou le peuple palestinien ?
L’objectif déclaré des Israéliens est de briser l’infrastructure militaire du Hamas et de toucher les forces qui, comme la police, relevaient précédemment de l’Autorité palestinienne. Israël a aussi détruit des infrastructures plus politiques, tels certains ministères. Mais cette opération est intervenue dans une zone exiguë et fortement urbanisée (4000 hab./km2). Les différents sites de lancement de roquettes, de stockage des armes et les endroits où résident les leaders du Hamas sont étroitement intriqués avec les lieux habités par les populations civiles. De ce fait et compte tenu des énormes forces militaires utilisées, l’offensive israélienne ne pouvait que faire un nombre considérable de victimes civiles.

Pourtant, les faits sont là : une armée très puissante d’un côté qui ne lésine pas sur les moyens et les frappes, un nombre de morts considérable de l’autre, et des violations attestées du droit humanitaire. L’opinion publique internationale peut-elle percevoir cette opération autrement que comme une agression contre le peuple palestinien ?
Vous avez raison. Cette perception est d’autant plus naturelle que, dans le cas présent, une armée conventionnelle, classique, est aux prises avec un mouvement comme le Hamas qui est à la fois politique, militaire, n’hésitant pas à recourir au terrorisme, et qui se trouve mêlé à la population. Dans ce genre de “guerre asymétrique”, il est inévitable, malheureusement, que la population civile paye un tribut très lourd. Se pose évidemment la question de la proportionnalité : les moyens utilisés et les dommages causés aux civils sont-ils en proportion avec les buts de guerre poursuivis ? Selon de nombreux témoignages concordants, les Israéliens ont dépassé la mesure.

Cette opération israélienne est d’une ampleur impressionnante. Pourquoi un tel déploiement face à un adversaire beaucoup plus faible ?
Tout d’abord, avec de telles forces Israël a voulu se donner les moyens de pénétrer jusqu’au cœur des villes de la bande de Gaza. L’objectif à court terme est d’affaiblir durablement le Hamas et de le pousser à accepter une trêve de longue durée. Mais l’objectif à long terme, pour Israël, c’est de rétablir sa capacité de dissuasion. On se souvient qu’en 2006, lors du semi-échec qu’avait été la guerre au Liban contre le Hezbollah, celle-ci avait été sérieusement mise en question. Il s’agit donc pour les Israéliens de montrer qu’ils en ont tiré les leçons. N’oubliez pas que l’armée israélienne est l’armée du peuple, il est donc essentiel de prouver aux citoyens qu’ils peuvent lui faire confiance. Cela explique notamment pourquoi le soutien à l’offensive a été si fort en Israël.

C’est une démonstration de force destinée aussi à ses autres ennemis dans la région, non ?
Depuis 2000, Israël s’est retrouvé face à un front dont la caractéristique est d’appartenir à la mouvance islamiste qui nie son droit à l’existence. Pourquoi le Hezbollah n’a t-il pas bougé dans ce conflit ? Parce qu’il savait qu’il aurait eu beaucoup à perdre militairement et politiquement en intervenant. Il s’est limité à un soutien rhétorique au Hamas. Mais le message israélien est destiné aussi à l’Iran pour lui signifier : vous vous trompez si vous pensez qu’après 2006 nous ne sommes plus en état de faire la guerre.

Qu’en est-il du calendrier de cette offensive ?
Le non-renouvellement de la trêve par le Hamas a été le facteur conjoncturel. Mais d’autres facteurs sont intervenus : il était plus simple pour Israël de déclencher l’opération avec l’administration Bush finissante, plutôt qu’avec l’administration Obama commençante. Du côté israélien, les élections du 10 février prochain sont aussi un élément de contexte : la coalition en place, en campagne électorale, ne pouvait rester passive face aux roquettes du Hamas.

Et côté Hamas, comment comprendre qu’il n’ait pas vu venir l’ampleur de la riposte ? Qu’il n’ait pas mesuré les risques pour les populations civiles ?
Mon sentiment est que le Hamas, en ne renouvelant pas la trêve et en continuant à lancer des roquettes, a sous-estimé la détermination d’Israël à réagir par une opération de cette envergure. Sans doute croyait-il que l’état-major de Tsahal aurait peur de perdre des hommes, comme au Sud-Liban en 2006, en les envoyant au cœur des villes. Plus globalement, il n’a pas intégré le fait que l’armée israélienne avait tiré les leçons opérationnelles de ses déboires en 2006.

Certains parlent de provocation de la part du Hamas pour amener les Israéliens à riposter et pour apparaître ainsi comme la seule force de résistance à Israël ?
Oui, cette stratégie n’est pas nouvelle. Il a pu espérer être celui qui parviendrait à desserrer l’étau autour de Gaza, sans mesurer que la reprise des tirs de roquettes contre les villes israéliennes du sud contribuait à renforcer cet étau. L’offensive israélienne aura des conséquences négatives pour lui, au moins à court terme. D’ailleurs, le président Mahmoud Abbas, ainsi que les Egyptiens, l’avaient poussé à renouveler la trêve. L’attitude du Hamas s’explique sans doute par des évolutions internes : on ne sait pas toujours ce qui se passe au sein de ce mouvement en partie clandestin, mais on peut noter une montée des courants les plus radicaux depuis septembre 2008.

Le spectacle terrible offert par les télévisions de l’opération “Plomb durci”, les témoignages accablants des humanitaires sur le terrain ne sont pas à l’avantage d’Israël. Quelle analyse faites-vous du peu de cas qu’Israël semble faire de sa propre image ?
Cette image est indéniablement négative - aussi bien dans les pays arabes que dans une grande partie de l’opinion publique occidentale, qui manifestait déjà sa sympathie pour la cause palestinienne. Les décideurs en Israël ont conscience que cette image s’est encore détériorée, mais la question fondamentale pour eux est : que faisons-nous pour nos concitoyens ? A tort ou à raison, ils ont estimé que les règles du jeu devaient changer : ils n’étaient plus disposés à accepter les périodes d’accalmie suivies de périodes de confrontation comme cela avait été le cas depuis la victoire électorale du Hamas en janvier 2006. La priorité des dirigeants israéliens c’est leur opinion publique. Une fois l’opération achevée, de leur point de vue, ils essaieront de faire du “damagecontrol” en envoyant des ministres à travers le monde pour expliquer leur position et la défendre.

A ce jour, cette offensive militaire est approuvée par une écrasante majorité des Israéliens. Comment expliquer le faible nombre de voix discordantes ?
Lorsqu’une guerre est jugée légitime par les Israéliens, elle rencontre un très large consensus national. Ce fut le cas pour la guerre de 1967. Il y eut le même consensus, au moins jusqu’au massacre de Sabra et Chatila, lors de la guerre au Liban en 1982. Si aujourd’hui les juifs israéliens jugent légitime l’opération contre Gaza, c’est aussi parce qu’Israël a face à lui un adversaire intransigeant qui refuse de reconnaître son existence même. Enfin, le consensus est d’autant plus fort que les Israéliens constatent égoïstement que ce conflit fait peu de victimes parmi leurs soldats.

Il y a bien pourtant une opposition…
Oui. Celle d’abord de l’extrême-gauche juive qui s’oppose à la guerre et organise des petites manifestations à Tel Aviv. Mais elle est en faible nombre. En revanche, la réprobation est unanime chez les citoyens arabes d’Israël, qui constituent 20% de la population (soit 1,2 million). A leurs yeux, cette guerre est dirigée contre leur peuple. Ils ont manifesté en masse en Galilée, ils organisent des actions de solidarité, et les partis arabes ont protesté avec véhémence à la Knesset. Le clivage entre juifs et arabes en Israël, déjà sensible depuis le début de la deuxième Intifada, est aujourd’hui total.

En Israël, les sondages donnant de 80 à 90% des citoyens favorables à l’intervention à Gaza n’ont été réalisés que sur la population juive. Pourquoi l’opinion des 20% d’arabes israéliens qui y sont hostiles n’est-elle pas prise en compte ? Sont-ils des citoyens de seconde zone ?
Les “Palestiniens d’Israël”, comme ils se désignent majoritairement aujourd’hui, sont formellement des citoyens comme les autres (ils votent, sont éligibles, s’organisent en associations…). Mais ils sont victimes d’un certain nombre de politiques et de pratiques discriminatoires. Leur situation est paradoxale : ils sont citoyens d’un Etat qui n’est pas vraiment leur Etat puisqu’il se définit comme l’Etat du peuple juif.

Une partie de ceux qui condamnent l’intervention militaire israélienne parlent de “génocide”. Certains réactivent des slogans anti-juifs. Quelle est votre analyse ?
L’émotion provoquée par le nombre de victimes civiles et par les violations du droit humanitaire dont est responsable l’armée israélienne peut l’expliquer. Mais parler de génocide laisse entendre que le but de cette guerre serait d’éliminer physiquement un million et demi de Gazaouis, ce qui n’est pas le cas. Quant aux condamnables slogans anti-juifs, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union Européenne, considère que ceux qui les profèrent sont des ennemis du peuple palestinien. Le Fatah, qui a fait le choix de la négociation, tient un discours nationaliste de compromis, mais qui reste exclusivement politique (pour la solution des deux Etats). En revanche, le discours du Hamas propose une islamisation de la cause palestinienne, même si la dimension nationaliste n’en est pas absente. A lire sa Charte, son combat est celui des musulmans contre leurs adversaires, au premier rang desquels les juifs, suivis par les “Croisés”.

Les manifestants dans le monde arabe interpellent aussi leurs régimes qui sont impuissants à jouer un rôle crédible dans le conflit (l’Egypte exceptée). Qu’en pensez-vous ?
Il existe une solidarité naturelle et une identification ancienne des masses populaires arabes avec la cause palestinienne. Leur mobilisation est souvent aussi un moyen de contester indirectement les régimes en place, autoritaires à des degrés variables. Ces manifestations sont tolérées, mais contrôlées. C’est le cas en Egypte et même en Cisjordanie où l’Autorité palestinienne cherche à garder le contrôle de la rue. Dans les autres pays arabes, le pouvoir essaie de récupérer la cause palestinienne par le biais de manifestations officielles ou d’actions humanitaires médiatisées… Histoire de donner au peuple des gages de leur solidarité avec les Palestiniens. Une chose est sûre : ce conflit a confirmé la division du monde arabe et son incapacité à prendre une position commune.

En s’attaquant au Hamas, Israël n’en fait-il pas un interlocuteur incontournable?? N’affaiblit-il pas du même coup l’Autorité palestinienne qu’il reconnaît comme seule légitime ?
L’offensive israélienne a placé Mahmoud Abbas dans une position très inconfortable. Il ne pouvait ni la cautionner ni soutenir le Hamas, qui a pris le pouvoir par la force à Gaza et a tout fait pour provoquer l’échec du dialogue inter-palestinien. Dans cette guerre, il y a en fait trois parties : les Israéliens, le Hamas et l’Autorité palestinienne. La difficulté pour celle-ci sera de reprendre pied à Gaza sans donner l’impression de rentrer à la remorque de l’armée israélienne. Quant au devenir du Hamas, tout dépendra du pouvoir dont il disposera encore après cette opération. Il en sortira certainement affaibli, mais il subsistera comme mouvement politique, dont l’aura pourrait se trouver rehaussée en raison des dégâts causés par Israël. Mais certains de ses partisans pourraient estimer que le prix payé a été trop lourd, et renoncer à soutenir sa politique jusqu’au-boutiste.

Les grandes figures qui ont marqué le conflit israélo-palestinien et engagé le processus de paix ont disparu (Rabin, Arafat…). N’y a t-il pas dans les deux camps une crise de leadership et une absence de vision à moyen et long termes ?
Si. Et c’est particulièrement sensible en Israël puisque c’est là que des décisions radicales doivent être prises (décolonisation, arrêt de nouvelles implantations…). Au moins 65% des Israéliens pensent que la solution du conflit doit passer par un Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israël. On peut donc a priori être optimiste. Mais la politique israélienne obéit trop souvent à une logique de court terme, qui ne permet pas aux solutions de fond de se concrétiser durablement. Avec la proportionnelle intégrale, le système électoral israélien ne joue pas en faveur de la paix. En permettant aux petits partis d’être sur-représentés à la Knesset, ce système génère des majorités très instables et empêche la prise de décisions courageuses. Il fallait le leadership et la volonté politique d’un homme comme Rabin – qui ne disposait que d’une voix de majorité- pour aller de l’avant lors des négociations d’Oslo…

N’est-ce pas inquiétant pour le processus de paix ? Quel est son avenir ?
Depuis 2000, la situation sur le terrain s’est dégradée : deuxième Intifada, guerre de 2006, offensive à Gaza. En revanche, sur les contours d’une paix réaliste et viable, les progrès sont réels : avec Camp David 2000, Taba 2001, la feuille de route de 2003, le plan de Genève… les esprits sont donc mûrs pour une paix fondée sur la coexistence de deux Etats. Mais la difficulté sera de mettre en œuvre ces beaux accords sur le papier, car il y a des obstacles internes des deux côtés. Côté israélien, je l’ai dit, c’est la surenchère constante des minoritaires les plus intransigeants. Du côté palestinien, le problème majeur, c’est l’opposition du Hamas. Pour le moment, il reste sur une position grosso modo irrédentiste, son but ultime n’est pas la logique de deux Etats. Il peut accepter – et il l’a dit - une “houdna” (trêve) pendant 30 ou 40 ans, qui serait une reconnaissance de facto de l’existence d’Israël, mais après ?

 
 
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