N° 357
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Beau gosse

Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Avant de devenir un cinéaste de classe mondiale, Abbas Kiarostami a longtemps buté sur un problème propre aux sociétés traditionalistes : la censure. Subversif comme tout intellectuel normalement constitué, il a contourné l’obstacle en confiant aux enfants des rôles d’adulte. Kiarostami a ainsi pu exprimer, librement, les audaces de son cinéma au nez et à la barbe de l’Iran des ayatollahs. Transposons l’exemple de Kiarostami à celui de Rachid Benzine. L’écrivain marocain (Les Nouveaux penseurs de l’Islam, Albin Michel - Tarik, 2004) s’apprête à publier un nouveau livre, Le Coran expliqué aux enfants (Le Seuil, sortie en mars 2009). Benzine, comme il nous l’a expliqué autour d’un
dîner pas du tout arrosé, reprend la démarche de Kiarostami à son compte. Avec les enfants comme figure de style. Ce n’est pas aux adultes blasés que nous sommes qu’il s’adresse, non, c’est aux enfants. Mais en leur posant des questions d’adulte. Les adultes que nous ne sommes pas capables d’être. Question de gosse : “Papa, le Coran est-il écrit par Dieu ou par un homme ? Le pape ira-t-il en enfer parce qu’il n’est pas musulman ?”. Réponse de papa : “Lis le bouquin de Benzine pour en savoir plus”. En langage courant, cela s’appelle tourner autour du pot. En plus académique, pour reprendre un concept cher à Mohamed Arkoun, dont Benzine est quelque part le disciple, c’est un moyen de contourner “l’impasse dogmatique”. Ou comment remettre à plat la lecture du livre saint, et des ouragans de passion qu’il déchaîne, sans se faire prendre par les tenailles de la censure. Beau gosse, donc. Quant à Benzine, qui a pris l’habitude de taquiner ses amis par des “Que la subversion soit avec vous” distribués comme des tracts le jour du 1er mai, on peut lui retourner le doucereux présage. Tranquillement.


Les silences du Palais
Vous avez pu constater que le roi n’avait aucun porte-parole. Personne pour répondre au téléphone. Renseigner. Dire oui, non, pardon, merci, au revoir. Répondre placidement : “Ici, palais royal”. Ou alors, plus classiquement : “Euh.. Mmm.. Monsieur n’est pas là”. Vous savez bien. Hassan II, non plus, n’avait pas de porte-parole. Mais c’était Hassan II. Une autre époque, beaucoup moins rieuse que ce que peuvent imaginer les 22 000 membres criants et chantants de “Sa Majesté Hassan II, roi du Maroc” sur Facebook. Les Hassanistes de 20 ans de moyenne d’âge ont au moins compris une chose : quand le consensus, ou simplement le silence, n’est plus possible, il faut employer la manière forte. Frapper dans le tas, sans discernement si possible. Le modérateur du Fan’s club le dit le plus fièrement du monde : “Maintenant que vous n’êtes pas d’accord, chuuuut, j’impose la dictature”. Il y a comme ça des petits jeux de boutonneux et de militants du Net à la face enfarinée qui méritent au moins une pause café pour essayer de comprendre. Hassan II, on l’a dit, c’était une autre époque. Besoin simplement d’un Driss Basri, un Moulay Hafid Alaoui, et autres illustres serviteurs zélés pour faire le ménage et balayer devant sa porte. Un porte-parole, pourquoi faire ? Maintenant, depuis que Hassan Aourid, l’intello du Collège royal, coule des jours heureux à Meknès, la maison de Mohammed VI n’a plus de porte-parole. Et il faut bien qu’il y en ait un. Ne serait-ce que pour jouer au standardiste qui ne renseigne jamais sur rien. Mais qui déroche au moins le téléphone. C’est important parce que, comme disaient nos grand-mères et toute personne qui a mis les pieds au moins une fois à La Mecque : “Aujourd’hui n’est pas hier”. Aujourd’hui, on a forcément besoin d’avoir quelqu’un au téléphone.


Swing la Bourse
La crise financière fait aussi chuter la libido. Mais c’est en Angleterre, comme nous l’explique une dépêche d’agence, avec un joli mélange de cynisme et de mauvais goût (“Mais ce n'est pas grave parce que, étant pauvre, vous n'êtes de toute façon pas un bon coup”, ou encore “11 % des couples se fritent plus depuis que l'immobilier américain s'est effondré”, peut-on lire dans la dépêche). Ici-bas, désolés, on n’est pas trop connectés. Comme la courbe de notre libido, la place de Casablanca continue de swinguer comme une folle alors que l’orchestre a arrêté de jouer. Déconnectée et bien dans sa peau. En dehors peut-être de Maroc Telecom, reliée par un cordon ombilical à la place de Paris, les valeurs marocaines exécutent leur ballet sans écouter la musique. Il n’y a pas de reprise, nous explique-t-on, mais le marasme n’est pas lié à la crise. Les petits porteurs n’ont pas confiance et personne n’a sondé personne pour essayer d’en savoir plus. Drôle de swing. Ah si, il y a quand même un resserrement budgétaire qui s’annonce à l’ONA, un flou qui plane sur le sort de Wana… Mais est-ce bien lié à la crise ?

 
 
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