Hors sujet
|
Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
|
|
Au débat sur Casanegra et lamoralité de ses personnages, Attajdid répond en parlant
des juifs. Bizarre.
La semaine dernière, sur ce même espace, javais invité à profiter de la sortie de Casanegra pour ouvrir un débat. Un débat sur la nécessité dadmettre avec indulgence (pour mieux la traiter, bien sûr) la part amorale de notre société que le film de Noureddine Lakhmari met en exergue. Nos confrères dAttajdid (ça faisait longtemps) ont répondu à lappel et ouvert ce nécessaire débat. Quils en soient ici remerciés.
|
|
Sauf quen guise de réponse, le journal du PJD dresse un bien curieux parallèle : Si un film présente la manière inconvenante dont on parle des juifs dans certains milieux marocains, et ce qui en découle dexpressions péjoratives et racistes les comparant aux animaux les plus sales, quelle serait la position (de TelQuel) ? Sera-t-il possible de répondre quil ne sagit là que de la part amorale de notre société, et quil faut ladmettre avec indulgence, pour mieux y remédier ?. Etrange, tout de même, que parmi toutes les formes damoralité, léditorialiste dAttajdid ait choisi spécialement celle-là. Surtout quil nest question des juifs nulle part dans Casanegra, ni dans mon dernier éditorial. Il faut croire que ce thème lui tient particulièrement à cur, quitte à se fourvoyer dans lamalgame et le hors sujet
Mais ce nest pas grave, un sujet en amène un autre. Je vais donc répondre quand même : absolument, cher ami barbu. Les gens qui disent ces choses-là font partie, hélas mais indéniablement, de notre société. Ne pas ladmettre consisterait tout simplement à saveugler. Eh oui, pour remédier au fait que des Marocains lambda disent de telles choses, il faudrait dabord se montrer indulgent à leur égard. Tout comme les héros de Casanegra, ils ne sont que le produit de leur milieu : un milieu où lantisémitisme culturel, qui remonte à loin, a été sublimé par la haine religieuse qui gangrène les esprits depuis quelques décennies. Mais sil faut se montrer indulgent à légard de ceux qui relaient inconsciemment lintolérance, pensant que le monde est ainsi fait, il faut en revanche être sans pitié envers ceux qui la prêchent consciemment, pour mieux diviser le monde et le dominer. Cest toute la différence entre la bonne et la mauvaise foi. La morale que propose Casanegra est, à cet égard, édifiante : le méchant mafieux finit par être arrêté, mais les jeunes chômeurs quil avait attirés dans ses combines sen sortent. Cette distinction entre les initiateurs conscients du mal et ses relayeurs inconscients est cruciale, nécessaire. Comme il est nécessaire, pour revenir au sujet que notre ami dAttajdid tient à mettre sur la table, que lantisémitisme soit sanctionné par la loi.
Imaginez, maintenant, quune telle loi soit votée et appliquée sans crier gare, du jour au lendemain. Oui, elle permettra de punir les fanatiques prosélytes, et ce ne sera que justice. Mais parce que lessence de la justice, justement, consiste à ne pas distinguer entre les justiciables, cette loi aura aussi des effets pervers. Que ferons-nous, par exemple, de toutes ces charmantes grand-mères marocaines qui soupirent, par réflexe et sans penser à mal, Dieu maudisse les juifs quand elles se prennent les pieds dans un tapis (cest encore fréquent) ? Que ferons-nous de tous ceux qui, sans y voir le moindre problème, font suivre le mot ihoudi (juif) par hachak (sauf votre respect), lassimilant ainsi à une insulte ? Faudra-t-il tous les jeter au cachot, sans sommation ? Les prisons marocaines ny suffiraient pas. Non, une telle loi doit dabord être le fruit dune évolution sociale, qui ne peut elle-même survenir quau terme dun apprentissage de la tolérance et de légalité devant Dieu et les hommes. Le problème est quà aujourdhui, personne et notamment pas lEtat na sérieusement entamé cet apprentissage. Par exemple, en expliquant aux écoliers marocains toute la facette judaïque occultée de leur identité*. Voilà le diagnostic profond du mal qui obsède tellement notre confrère. Eh oui, il est indispensable de le dresser clairement et sereinement. Faute de quoi, il ne sera jamais possible dy remédier. Sinon, cher ami barbu, on peut revenir à Casanegra quand vous voulez.
* vous pouvez relire, à ce propos,
le dossier Le juif en nous, TelQuel n°348
|