N° 357
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

TEMOIGNAGE. Tazmamort les bonnes feuilles
ENVIRONNEMENT. En vert et pour tous



Par Editing TelQuel

Témoignage. Tazmamort les bonnes feuilles

(AFP)

Aziz Binebine s’apprête à publier un livre-mémoire très attendu, “Tazmamort” (Ed. Delanoë, sortie le 5 février). TelQuel vous donne à lire, en exclusivité, les passages les plus émouvants.



Fils de son père
Je rêvais de devenir journaliste ou cinéaste, je devins militaire. J’étais petit-fils et fils de courtisan, je devins révolutionnaire malgré moi. J’étais play-boy, je devins bagnard. Mon grand-père, musicien, vivait à
la cour du Glaoui, le fameux pacha de Marrakech, et en était le plus fidèle compagnon. Mon géniteur, lui, était un alem. Sa science et son immense culture le prédestinaient à servir les plus grands du pays : d’abord ce fameux pacha de Marrakech, le Glaoui, puis le roi Hassan II dont il devint très proche. N’ayant d’autre charge officielle que de lui tenir compagnie, il voyait le souverain matin et soir, dans des moments d’intimité privilégiés, lorsque ce dernier était détendu et réceptif. Grâce à sa mémoire et à une facilité d’expression phénoménales, mon père avait étudié à la fois la littérature et le droit islamique.

Il connaissait les lois civiles et islamiques sur le bout des doigts, avait appris par cœur les manuels de grammaire arabe et de rhétorique et maîtrisait parfaitement, outre cette langue, le berbère et le français. Cerise sur le gâteau, il avait entrepris d’apprendre toute la poésie arabe depuis la période préislamique. Jeune, il était l’ami de l’un des plus grands poètes marocains, Ben Brahim, “le poète de la Rouge”, qui devait ce titre à la couleur de sa ville natale, Marrakech. Et ne réussissait ses plus beaux poèmes qu’une fois ivre mort ; malheureusement, le lendemain, tout ou une partie de sa création avait sombré dans les vapeurs de l’alcool. Pour palier cette lacune, il invitait mon père qui ne participait pas à ses beuveries et venait le trouver le lendemain pour lui acheter ses propres œuvres. Mon père les avait retenues en les écoutant une seule fois. Lorsqu’il rencontra ma mère, ce fut le coup de foudre, il l’épousa tout en s’abstenant prudemment d’avouer à cette jeune fille moderne qu’il avait déjà une première épouse.

Ababaou, Medbouh, le roi, etc.
A Ahermoumou, nous nous habituions à l’autorité et à la discipline. Tout n’était pas blanc ou noir, il fallait apprendre les nuances et il y en a beaucoup chez nous. Il fallait surtout apprendre l’hypocrisie : elle était aussi nécessaire pour qui voulait faire carrière dans l’administration que la natation pour un marin. Pour cela, nous avions un grand maître, champion des illusionnistes et des mystificateurs : Ababou, qui s’était bâti une légende dans les Forces armées royales. Il était devenu une sorte de Joha ou d’Ali Baba. Un voleur au grand cœur à la tête d’un commando dévoué chargé d’écumer la nuit les environs de Fès pour s’approprier le matériel des communes, des entreprises ou des particuliers : tout ce qui traînait et pouvait rendre service à la garnison ou renforcer les infrastructures des fermes du colonel était bon à prendre. Le colonel était un homme de petite taille, légèrement rondelet, dont le visage poupin mettait en relief le regard dur et froid. Il aimait mener son monde à la baguette ; tous les moyens étaient bons, et malheur à qui s’opposait à lui car il avait la rancune tenace.

C’est cette rancune qui le mena sans doute à la folie du putsch, pour sa perte et la nôtre. Il en voulait à l’humanité entière d’être né petit et pauvre ; ce qui n’était vrai qu’en partie car les Ababou étaient une famille de notables, qui avait autrefois compté dans ses rangs un grand vizir. Le père du colonel lui-même était “cheikh” du temps du protectorat, sous les ordres du caïd Medbouh, père de ce fameux général Medbouh qui allait devenir le principal soutien de notre “ami” et surtout l’instigateur de sa tentative de coup d’État. Ababou, aussi exceptionnel fut-il, demeurait comme son père le subordonné des Medbouh. Chaque fois qu’il se trouvait devant le général, se réveillaient d’étouffantes décennies de sujétion. Sa funeste entreprise a prouvé combien il rêvait d’avoir un jour sous sa botte non seulement tous les Medbouh, mais bien d’autres, et pourquoi pas se débarrasser du roi en personne…

Ce jour-là, à Skhirat
Le palais de Skhirat était la résidence d’été du monarque, où il célébrait à chacun de ses anniversaires la Fête de la jeunesse. Tout ce que le pays comptait de personnalités des mondes politique, diplomatique, militaire et des affaires se trouvait ce jour-là réuni autour du souverain. À la porte d’entrée, des gendarmes accompagnés de soldats de la garde royale étaient en faction. À la vue du convoi, ils soulevèrent la barrière et se mirent au garde-à-vous. Nous entrâmes, sans savoir que notre ordre de mission était fictif et que le roi ignorait tout de ces manœuvres ! Les deux allées par lesquelles nous fîmes irruption limitaient le palais au nord et au sud. Entre les deux s’étendait un golf, vaste étendue de gazon parsemée çà et là de boqueteaux isolés et de quelques arbres orphelins, où se déroulait l’anniversaire du roi, un cocktail magnifique et animé, rassemblant l’élite du pays. Au fond se dressait une bâtisse tout en longueur, une suite d’immenses salons qui, vers le nord, donnaient sur les appartements royaux et les dépendances.

La façade ouest était percée de grandes baies vitrées ouvertes sur une plage privée. Quant à la façade est, elle était entièrement fermée et donnait sur le golf. Cette configuration des lieux explique en partie le massacre perpétré ce jour-là. La première leçon de combat que nous donnions aux élèves était qu’en cas d’embuscade et sous le feu des tirs ennemis, il fallait gicler des camions et riposter. Le conseil fut malheureusement appliqué à la lettre… Le convoi dirigé par le frère d’Ababou entra le premier par la porte nord ; il arriva face au green où se pressaient les nombreux invités du roi. Nous étions de l’autre côté et nous apprêtions à débarquer, lorsque brusquement une rafale éclata. Aucun ordre n’avait pourtant été donné. Instant de panique d’un trop jeune élève ? Mystère.

Ce fut le commencement de la débandade. Appliquant la consigne, les élèves se jetèrent des camions et se mirent tous à tirer. Nous essayâmes par tous les moyens de les arrêter mais en vain, la seule chose à faire était de se plaquer au sol pour éviter une balle perdue. Un déluge de feu partait des deux colonnes de camions qui encadraient les lieux, ce fut un massacre des deux côtés ; les personnes restées debout sur le terrain de golf furent fauchées par les tirs croisés, ainsi que beaucoup d’élèves. Le nombre de ces derniers ne fut pas révélé après les événements, mais plus de deux cents d’entre eux tombèrent sous les balles de leurs camarades. (…) Un jour on m’a rapporté ceci : mon père, qui était un proche du roi, se vit poser cette question après les événements de Skhirat : - Alors Binebine, ça te plaît ce qu’a fait ton fils ?
Mon père répondit, dans un réflexe d’autodéfense je présume : - Majesté, je ne reconnais pas cet individu. Un traître à mon roi ne peut être mon fils ! La réponse avait dû plaire au monarque puisqu’il n’évoqua plus jamais le sujet.

Tazmamart, cellule 13
Le tombeau de ma vie. La cellule numéro treize. Mon caveau était un cube de béton et de ténèbres de deux mètres sur trois, où même la lumière blafarde du jour n’arrivait pas à briser totalement l’obscurité. Au fond, une dalle de ciment en guise de banquette. Dans le coin près de la porte, des toilettes turques. Trois rangées de trous de dix centimètres de diamètre percés au sommet du mur, à deux mètres cinquante, donnaient sur le couloir. Au milieu du plafond, un trou de même dimension permettait la circulation de l’air. Ce trou s’ouvrait sur une sorte de hangar, haut environ d’un mètre quatre-vingt, qui formait un étage au-dessus des cellules. Couvert d’un toit en tôle ondulée, cet étage, que nous ne pouvions que deviner, était pourvu sur les côtés d’ouvertures quadrillées de barreaux. Les portes des cellules donnaient sur un couloir central qui traversait tout le bâtiment. Une fente bardée d’acier au milieu de son plafond était notre unique source indirecte d’air et de lumière. Je me trouvais dans ma nouvelle demeure. Auparavant je n’étais pas superstitieux, du moins pas pour les dates et les chiffres, mais comme tous les hommes happés par le malheur, je l’étais devenu.

Les haillons des morts
Dès qu’un décès s’annonçait, la guerre des chiffonniers se déclenchait. Tout le monde voulait récupérer les hardes du disparu. L’instinct de survie était légitime mais les manières différaient. Certains agissaient avec tact et pudeur, d’autres n’avaient que faire des conventions. Les gardes, qui étaient tous entrés dans le jeu, finirent par mettre de l’ordre en privilégiant les voisins immédiats du défunt et ceux qui l’avaient éventuellement aidé, ce qui était plus juste. Cette circulation de haillons me fit remarquer une chose : la force avec laquelle notre sens olfactif s’était développé. Je remarquai que chacun des chiffons qui voyageaient gardait une odeur bien particulière, celle de son propriétaire. J’étais donc en mesure de reconnaître l’odeur d’un autre homme. Je m’amusais alors à classer ces odeurs et à les mémoriser, celles des morts et celles des vivants, du moins les vivants avec qui j’avais des échanges. La diminution d’un sens favorise les autres. Cela demandait du temps, des mois de travail et de patience avec des échecs, des moments de doute et de désespoir, mais le succès finissait par arriver. Nous cousions. Nous cousîmes nos hardes, nous en fîmes des bonnets, des chaussons et des gilets. Nous ne mangeâmes pas nos morts mais c’était tout comme : nous nous vêtîmes des lambeaux de leur chair.



Parcours. La vie après Tazmamart

Y a-t-il une vie après le bagne ? Oui, la preuve par Aziz Binebine. Après avoir passé 18 ans à Tazmamart, il publie à 63 ans un livre autobiographique au titre évocateur : Tazmamort (Ed. Delanoë, février 2009). Le frère du (très coté) peintre Mahi Binebine réside à Marrakech où il mène l’existence désormais paisible d’un père de famille. Aziz meuble ses journées en gérant l’entreprise de son frère cadet résidant aux Etats-Unis, écoute de la musique, lit, et écrit à ses heures… Tazmamort est le fruit d’un travail de deux ans, l’histoire d’un jeune homme de 25 ans, fils de Mohamed Binebine, “amuseur” attitré de Hassan II, happé par la vague d’arrestation qui a suivi le putsch militaire de Skhirat de 1971. Le livre ne pipe mot sur la polémique soulevée, il y a neuf ans, par la sortie de Cette aveuglante absence de lumière (Le Seuil, 2000) de Tahar Benjelloun, inspiré (déjà) de la vie de Aziz Binebine, “Le livre de Tahar Benjelloun est une histoire romancée. Moi, je relate mon vécu à Tazmamart de manière plus directe”. C’est tout ? “Non, je rends hommage aux morts, alors que la plupart des livres parlent des survivants. Le livre s’adresse à leurs familles, leurs enfants…“. Y.Z.

 
 
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