N° 357
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

TEMOIGNAGE. Tazmamort les bonnes feuilles
ENVIRONNEMENT. En vert et pour tous



Par Cerise Marechaud

Environnement. En vert et pour tous

Mohamed Benata. (DR)

Scientifiques renommés ou citoyens alarmés, ils connaissent l’urgence écologique et œuvrent au quotidien pour sensibiliser l’Etat, les entreprises et la société. Rencontres avec ces militants de la marche verte.


Mohamed Benata
Président de l’Espace de solidarité et de coopération de l’Oriental, Oujda
“Mediterranea-Saïdia est un crime écologique”

Casquette vissée sur la tête et allure bonhomme, Mohamed Benata, 55 ans, n’a pas l’air très dérangeant. Et pourtant. En deux ans, lui et son acolyte Najib Bachiri sont devenus les bêtes noires du mégaprojet touristique Mediterranea-Saïdia, fer de lance du Plan Azur et fossoyeur -?ils insistent?- de la biodiversité locale. Natif d’Oujda, ingénieur d’Etat parti en retraite lors des départs volontaires de 2005 pour échapper à une “administration étouffante, freinant toute initiative”, Mohamed Benata est président de l’Espace de solidarité et de coopération de l’Oriental (Esco) au sein de l’Ecolo-plateforme du Maroc du Nord. Inlassablement, il sillonne en 4L la route Oujda-Saïdia, pour inspecter les avancées de la citadelle balnéaire de luxe, qu’il n’hésite pas à qualifier de “crime écologique”. L’ex-chantier de Fadesa, passé aux mains d’Addoha, est responsable de la destruction de 400 hectares de la forêt de Tazegraret, de la décimation du seul écosystème au Maroc d’une
Juniperaie endémique (genévriers rouges et pistachiers de l’Atlas), du rasage du cordon dunaire et de son couvert végétal qui stabilisait la zone d’habitat de tortues grecques, caméléons et chalcidès (lézards). A plus large échelle, l’écosystème de l’embouchure du fleuve Moulouya, classé “site d’intérêt biologique et écologique” (SIBE) par l’ONU, est en danger. Plus de 600 espèces, dont 200 d’oiseaux, y vivent. “Nombre d’entre-elles sont menacées à l’échelle mondiale”, s’émeut-il. “Le prélèvement de l’eau en amont du fleuve va affecter le débit naturel de l’oued et, en aval, les eaux usées ne peuvent que polluer le site. Et tous ces golfs ne font qu’accroître le stress hydrique dans une région déjà assoiffée !”. Sa méthode d’alerte, entre tables rondes et lettres ouvertes aux ministres : une flopée de mails collectifs et vidéos postées sur YouTube, aux accents souvent alarmistes.


Najib Bachiri
Président de l’association Homme et environnement, Berkane
“On nous prend pour des fous anti-développement”

Prof d’anglais au lycée côté cour, président de l’association Homme et environnement hébergée dans l’ancienne église de Berkane, côté jardin, Najib Bachiri, silhouette élancée et moustache sympathique, est le fervent “complice” de Mohamed Benata dans la veille écologique de la région. Il y a six mois, l’Union internationale pour la conservation de la nature lui rendait visite pour compléter sa liste rouge sur la biodiversité des zones humides en Afrique. Agé de 53 ans, ce fils de fermier de Berkane et petit-fils d’un chef de la tribu Béni Znassen, auquel Ben Barka a rendu visite, a “appris très jeune à respecter ce qui nous entoure : cours d’eau, arbres, animaux”, avec une fascination particulière pour les oiseaux. “Ce sont des indicateurs incroyables. S’il n’y en a pas autour d’un point d’eau, celle-ci est sûrement sale ou contaminée. Ils renseignent aussi beaucoup sur le climat”, illustre-t-il, en évoquant le départ de plus en plus tardif des cigognes de passage dans la région. Contrarié d’entendre un peu partout que “l’environnement est une mode occidentale”, Najib Bachiri aime évoquer La Mecque comme “la première réserve naturelle de l’humanité, puisque le pèlerin y est interdit de tuer tout être ou organisme vivant”. Najib Bachiri s’est battu contre un projet de décharge publique en pleine ville. “Berkane est la première ville à avoir une décharge contrôlée”, assure-t-il, fatigué que les militants écolos soient vus comme des “fous anti-développement”. Il a ensuite pris fait et cause pour la biodiversité de la Moulouya, qu’il a contribué à faire classer par l’ONU, et pour les migrants subsahariens à l’abandon dans cette région frontalière. “Pendant ce temps, l’Etat n’a pas de politique environnementale claire. Par exemple, le pays a une loi Littoral, mais elle traîne depuis des mois, emprisonnée dans les tiroirs”, conclut-il.


Saïd Mouline
Ingénieur expert en développement durable, Rabat
“Les économies d’énergie sont rapidement rentabilisées”

A 45 ans, ce Rbati expert en énergies renouvelables et développement durable cumule les statuts de président (du Centre marocain de production propre, de l’Association marocaine des industries solaires et éoliennes, etc.) et de conseiller (pour la Fondation Mohammed VI, pour l’Office chérifien des phosphates…). Cheveux grisonnants, parka rouge, mains dans les poches et voix posée, cet ingénieur formé à l’Institut polytechnique de Grenoble et à l’Université de Pennsylvanie enchaîne les conférences mondiales du Québec à l’Indonésie, en passant par le Brésil. “Aujourd’hui, une entreprise qui respecte l’environnement le fait aussi pour sa compétitivité. Les économies d’énergies sont rapidement rentabilisées”, rappelle Saïd Mouline. Atterré par le gaspillage industriel, il est convaincu par les efforts engagés par ce gros pollueur qu’est l’OCP : décision de ne plus déverser en mer des rejets chimiques au niveau de Safi et El Jadida, vaste opération de reboisement ou encore le projet de nouveau pipeline qui permettra d’économiser de grandes quantités d’eau et d’énergie tout en diminuant fortement les émissions de poussières. Quant à son centre de recherche Cerphos, il étudie la mise au point de technologies d’agro-carburant alternatives (à base de déchets de bois, jatropha, algues), qui ne fassent pas flamber les cours des céréales. “Le Maroc a une carte à jouer dans le développement durable, notamment la réduction de gaz à effet de serre”, insiste Saïd Mouline. S’il salue les lois environnementales de 2003, le scientifique plaide pour une politique plus transversale, à l’instar du Grenelle de l’environnement en France. “Ce n’est pas logique de prévoir 150 000 nouveaux logements par an ou 10 millions de touristes sans miser sur le chauffe-eau solaire !”.


Moundir Zniber
Fondateur du festival Pour un Maroc vert, Casablanca
“La seule trace qu’on a de Dieu aujourd’hui, c’est la nature”

A 26 ans, ce Meknassi de naissance, promené de ville en ville par ses parents artistes, est le fondateur de Pour un Maroc vert, premier festival entièrement dédié à l’environnement, dont l’édition pilote s’est déroulée au printemps 2008 sur les hauteurs des terres d’Amanar, près de Marrakech. Touche-à-tout pendant ses études en France (physique, philo, sciences religieuses) tout en travaillant en parallèle dans la musique et l’évènementiel, Moundir Zniber s’est découvert assez tôt une solide conscience verte. Méfiant envers la société de consommation, il a été marqué par le documentaire visionnaire Baraka, de Ron Fricke (1993), “qui confronte des modes de vie traditionnels et respectueux de l’environnement et nos modes de vie urbains, agressifs”. “La seule trace de Dieu que l’on a aujourd’hui, c’est la nature”, lance-t-il, friand du poids des mots pour inculquer l’urgence écologique : “En 150 ans, on a massacré 3,5 millions d’années d’évolution !” Selon lui, l’Afrique, qui aborde son développement industriel, “doit saisir cette opportunité pour passer dès maintenant à une économie verte”. Pull en laine et longue chevelure brune nouée sur la nuque, Moundir Zniber n’en a pas moins le sens entrepreneurial. Il est rentré au pays, à Casablanca, pour fonder et diriger Maroc Dômes (17 employés), une agence de com’ et d’événementiel dotée d’une charte de développement durable et dont les tentes d’exposition adoptent la technologie du dôme géodésique géant, “structure d’efficience énergétique par excellence”. C’est sous ces installations que se tiendra, en avril prochain, la deuxième édition de Pour un Maroc vert, dédiée au thème de l’eau, La priorité. “Près de 80% de notre eau douce va à l’agriculture, dont une majorité est, elle-même, exportée. Plus de la moitié de notre eau potable part donc à l’étranger !”.


Ali Agoumi
Ingénieur-chercheur expert en changement climatique, Casablanca
“Les médias ne jouent pas leur rôle“

Le spécialiste en changement climatique, c’est lui. Ali Agoumi, 50 ans, né à Fès, a fait l’Ecole des Ponts et Chaussées à Paris parce qu’il aimait les maths. “Mais le béton, j’ai trouvé ça lourd…”, ironise cet ingénieur, davantage passionné par ses cours en hydraulique. Egalement docteur ès sciences en océanographie, c’est au cours de sa thèse sur les effets des centrales thermiques dans la pollution de la Manche qu’il constate le réchauffement climatique, et que naît, d’abord inconsciemment, sa fibre écolo. Rentré au Maroc, le scientifique modélise la pollution des eaux de barrage des grands oueds nationaux, avant de se “climatiser”, explique-t-il en agitant les mains, dans son bureau d’enseignant-chercheur à l’Ecole Hassania des travaux publics (EHTP) de Casa, rejointe en 1985. Entre deux conférences internationales, Ali Agoumi a été conseiller en environnement du ministère des Travaux publics, nommé coordinateur du programme du PNUD sur le changement climatique au Maroc en 2000. En 2004, il devient coordinateur du programme onusien sur la mise en place de la structure “Mécanismes pour un développement propre” (MDP), afin que des projets visant la réduction de gaz à effet de serre puissent être financés par la vente de leurs crédits carbone, dans le cadre du Protocole de Kyoto. Dans le même objectif, Ali Agoumi représente au Maroc la société Ecosecurities, qui conseille et accompagne les entreprises pour produire plus propre. “J’ai eu la chance de côtoyer deux milieux qui d’habitude s’opposent : la recherche et la gouvernance”, reconnaît-il. Et de constater : “Un début de prise de conscience, mais pas encore une intégration de l’exigence environnementale. En Conseil de gouvernement, le ministre de l’Environnement est encore en bout de table, symbolique. Mais les médias, non plus, ne jouent pas leur rôle”.


Dhafer Hafidi
Organisateur du festival Eco-System H2O, Agadir
“Avant, on apercevait des tortues, des baleines, des orques”

“J’ai toujours entendu que les Espagnols venaient trop pêcher sur nos côtes, que le poisson risquait de ne pas se renouveler”, raconte Dhafer Hafidi, 26 ans. Né à Meknès mais Gadiri d’adoption, ce fils d’agriculteurs et d’éleveurs de chevaux a grandi entre terre et mer, à deux pas de la réserve naturelle du Souss-Massa-Draâ, fief transitoire de flamands, de cygnes et d’une espèce menacée, l’ibis chauve. Peu à peu, il prend conscience de représenter une génération coincée entre culture baba cool et hyperconsommation. Choqué par chaque marée noire, il assure que “le concept d’adaptation à son environnement est dans chaque religion, chaque philosophie”. Après des études de droit et d’anthropologie sociologique à Paris, ainsi qu’une brassée de petits boulots (vendeur de bonbons, livreur de fleurs, chargé de sécurité, manutentionnaire, épicier), le jeune homme est revenu au Maroc “pour y être utile”. Quelques années seulement ont passé, le temps de réaliser que “des forêts avaient disparu, le climat avait changé”. Et de se désoler : “Avant, on apercevait souvent des baleines ou des orques. Plus maintenant”. La dernière tortue qu’il a vue, c’était au mois de ramadan, échouée sur la plage, emprisonnée dans des filets. Adepte de capoeira et de bodyboard, Dhafer surfe sur ses passions pour sensibiliser, notamment à travers le festival Eco-System H2O dont il est, depuis deux ans, un des organisateurs via l’association Synapse Crew. Entre tables rondes, pièces de théâtre et projections thématiques, concerts et initiations sportives, l’équipe organise des campagnes de nettoyage des plages et rivières dans les communes d’Agadir, Aourir, Taghazout et Anza. Malgré quelques soucis d’organisation lors des deux premières éditions, plus de 10 000 personnes ont répondu présent.

 
 
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