N° 357
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem est coincé, pouvez-vous s’il vous plaît encore une fois l’éclairer sur cette histoire de valeurs.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Si Zakaria Boualem a bien compris ce qui s’est passé ce mardi, tout est devenu possible. Yes he can ! C’est une très bonne nouvelle pour le monde. Un président américain qui s’appelle Hussein ? Yes he can ! Un Zakaria Boualem citoyen exemplaire, qui marche sur les trottoirs, qui fait la queue, et qui va voter pour les poulets et des lanternes quand on le lui demande ? Yes he can ! Un Etat marocain rendant justice de façon équitable, formant ses enfants dans des écoles décentes et les soignant si besoin ? Yes, he can ! Au moment où j’écris cette ligne, Microsoft vient de m’afficher un message stipulant qu’il n’était pas responsable des délires formulés en utilisant ses produits. Assez rigolé. Zakaria Boualem a compris quelque chose. Il était temps, oui, vous avez raison.
Il a compris que les Etats-Unis d’Amérique étaient construits autour de valeurs très claires. Le culte de la réussite, le goût du risque, le refus de la fatalité, le pays où tout est possible… Du coup, les mirikanes placent en haut de l’affiche des gens dont le parcours porte ces valeurs, comme Bill Gates ou Hussein justement. Tout n’est pas rose, bien sûr. On peut disserter à l’infini sur l’arrogance américaine, sur le manque de curiosité du peuple, sur le mépris de “l’intellectuel”, sur la vacuité de considérer la réussite matérielle comme une fin en soi, mais là n’est pas le propos.

L’important, c’est que les valeurs américaines sont claires, et qu’elles sont portées par tout le monde. Le dernier des émigrés sait ce qu’il va chercher là-bas, dans le pays où tout est possible. D’où la question : quelles sont les valeurs marocaines ? Autour de quel projet sommes-nous rassemblés ? Quelqu’un peut-il s’il lui plaît expliquer à Zakaria Boualem, c’est un peu urgent… Par contre, le premier qui lui répond des trucs du genre “modernité et tradition” risque de se prendre en retour un sérieux coup de chergui verbal. Outre le fait qu’elle ne veuille rien dire, cette expression est devenue le symbole même de la langue de bois dans laquelle on nous enferme pour justifier n’importe quoi et son contraire.

Donc, les valeurs marocaines ? Zakaria Boualem a bien pensé à la tolérance. C’est cool, la tolérance, on nous en parle souvent dans les brochures touristiques sauf qu’il s’est souvenu qu’on avait enfermé 14 musiciens en 2003 à cause de leur goût pour le hard rock, qu’on embarque régulièrement des gens au poste à cause de leur coupe de cheveux et il ne se passe pas une semaine sans que des esprits respectables ne nous expliquent que tel ou tel film ne devrait pas exister ou que telle ou telle population ne devrait pas exister. Zakaria Boualem a pensé à la liberté. Mais à chaque fois qu’il a parlé à quelqu’un de liberté, l’autre lui a répondu «?oui, mais avec le respect, quand même, hein, on est des Marocains ».

Cet ajout est un problème puisque le respect est quelque chose de très subjectif : certains considèrent qu’une femme est en soi un manque de respect. Vous imaginez un slogan du style : “Le maroc, pays de liberté oui, mais dans le respect”, c’est presque aussi débile que la tradition et la modernité. Zakaria Boualem a cherché une autre piste, quelque chose que tous les Marocains aiment, capable de les fédérer. Il a pensé aux grillades de kefta, oui oui, parfaitement, le ch’wa pour les amateurs. C’est inattaquable, ça ne vexe personne et on n’est pas obligé d’ajouter après “oui, mais sans sel parce que c’est mauvais pour le cœur”. C’est donc une valeur absolue. Il s’est ensuite ressaisi : un pays mobilisé autour d’une viande hachée, fût-elle épicée, n’aurait pas l’air très sérieux. Donc Zakaria Boualem est coincé, pouvez-vous s’il vous plaît encore une fois l’éclairer sur cette histoire de valeurs. Sans être un grand penseur, il a l’étrange impression qu’il va devenir de plus en plus difficile de vivre ensemble sans prendre le soin de préciser ce point. Et merci.

 
 
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