Fourmilière
|
Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)
|
|
De coup de filet en coup de filet, la mafia de la drogue se reconstitue et continue à prospérer
.
A lheure où ce magazine passe sous presse, on nest pas loin des 100 arrestations. Depuis celle de Mhamed Lghani, dit ML (un important trafiquant de drogue de la région de Nador, à en croire la MAP), les (présumés) complices à la Marine royale, la Gendarmerie ou les Forces auxiliaires tombent dru... Cest, nous dit-on, le plus vaste coup de filet jamais opéré par les responsables de la lutte anti-drogue au Maroc.
|
|
Pourquoi, alors, tout cela intéresse-t-il si peu lopinion publique ? Les quotidiens ont bien relayé linformation en Une avant de la reléguer rapidement en pages intérieures, puis de loublier
Cest que ces histoires de coup de filet deviennent récurrentes et, pour tout dire, lassantes. Il y a eu laffaire Erramach en 2003, puis Bin Louidane en 2006, puis El Nene en 2007
A chaque fois, on nous a présenté ces hommes comme des super-barons.
A chaque fois, on a dressé une liste ébouriffante de complices dans les corps armés. A chaque fois, on nous a expliqué quil sagissait dun coup dur pour la mafia de la drogue, quelle aurait du mal à sen relever. Et à chaque fois, elle sen est magnifiquement relevée, à voir lampleur du coup de filet suivant
Les habitants de la région Nord, eux, rigolent doucement. Comme par hasard, ce coup de filet intervient quelques jours avant la réunion de la commission maroco-espagnole de lutte contre la drogue, ironise un activiste local. Quant à ML, ce nest quun intermédiaire sans envergure, connu de tous. Les gros barons, les vrais, ainsi que leurs complices haut placés, nont pas été inquiétés. Pourtant, le moindre cireur de chaussures les connaît.
Discussions de comptoir ? Sans doute. Mais les arguments sont troublants : quand un vendeur de poisson devient en quelques années un des plus gros promoteurs immobiliers de la région, ou quand un petit commissaire de police se construit un palais sur la côte, que voulez-vous que les gens pensent ? Que voulez-vous quils pensent, aussi, quand les coups de filet déciment régulièrement les lampistes et les portefaix ? Le Nord du Maroc est ce quon appelle une zone grise. La mafia du trafic est tellement imbriquée avec les responsables publics corrompus, tous corps confondus, que tout cela semble quasiment inextricable. De Rabat, on ne peut que donner un coup de pied dans la fourmilière, de temps en temps.
Mais aussitôt après, les réseaux se reconstituent. Là où laction de lEtat est visible, cest au niveau de la production. Régulièrement, des centaines dhectares de cannabis sont brûlés, à grands renforts de dépêches MAP. LEtat revendique ainsi une baisse de 55% des surfaces cultivées depuis 2003. Dabord, ce chiffre semble douteux et reste à prouver, nuance un acteur associatif de Nador. Et ensuite, tant que les mafias ne sont pas réellement décapitées, elles restent opérationnelles. Même si le haschich vient à manquer, elles utilisent leurs réseaux et leurs moyens pour convoyer autre chose : de la cocaïne, des armes
.
Ne nous leurrons pas, il ny a pas de solution miracle. Partout dans le monde, la lutte contre les mafias prend un temps fou, à cause des imbrications politiques et des complicités en haut lieu. Voyez lItalie
La situation des cultivateurs et de leurs familles (près de 800 000 personnes vivent de la culture de cannabis, selon des estimations qui datent de 2006) est en revanche dramatique. A chaque récolte brûlée, ce sont des tribus entières qui se retrouvent, littéralement, sans rien à manger. Les cultures alternatives ? Plus personne ny croit. Reste la solution de la légalisation, qui commence à devenir létendard de la société civile locale. Il est grand temps que lEtat envisage cette possibilité sérieusement. Cela néradiquera pas les mafias, dont quasiment toute lactivité est tournée vers lexport. Mais, au moins, cela permettra de desserrer létau autour de centaines de milliers de nos compatriotes démunis. Ce serait déjà ça, et ce serait beaucoup. |