N° 358
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

ENTRETIEN. “Au nom de Dieu…”
FOOTBALL. Ces Marocains du Golfe
REPORTAGE. Une nuit avec le Samu



Propos recueillis par Ruth Grosrichard

Entretien. “Au nom de Dieu…”

(DR)

Le psychanalyste Moustapha Safouan analyse les rapports entre islam et pouvoir politique dans le monde arabe. Son credo : affranchir la religion de l’emprise de l’Etat.


Plusieurs de vos articles ainsi que votre dernier livre (Pourquoi le monde arabe n’est pas libre, Ed. Denoël, 2008) placent la religion au cœur de votre réflexion sur l’état politique, culturel et linguistique des pays arabes. Pourquoi ?
Dans les sociétés arabo-islamiques, la religion a toujours fondé la
légitimité des pouvoirs en place. C’est ainsi depuis la mort du Prophète et la période des Khulafâ’ Al Rashîdûn (les quatre premiers califes). Disons, pour aller vite, qu’il existe deux sources de légitimité du pouvoir : l’une, la plus ancienne, émane du ciel et produit l’Etat théocratique ; l’autre, moderne, repose sur le peuple souverain, qui détient seul le pouvoir de légiférer, même s’il délègue ce pouvoir à des représentants, comme c’est le cas dans la démocratie parlementaire.

Passer de l’une à l’autre, c’est passer d’un ordre du monde et de la société déterminé par une loi transcendante (Dieu, la religion révélée) à un nouvel ordre où c’est le peuple souverain, défini comme une association d’individus libres et égaux, qui confie à des gouvernants le pouvoir d’exécuter les lois qu’il s’est lui-même données.
Si vous voulez. Le problème, c’est que la notion de “peuple souverain” n’a jamais existé dans le monde arabe. Le mot arabe “chaâb” n’a jamais eu la signification politique qu’avait le mot “dêmos”, pour les Grecs…

…Ou “peuple” pour le Rousseau du Contrat social, par exemple. Le terme arabe “joumhour” a pourtant donné “joumhouriyya” (république), et le régime libyen se prévaut d’être une “Jamahiriyya” ?
Oui. Mais ce terme a beau être réputé avoir un sens séculier, comme en Egypte ou dans d’autres régimes soi-disant “républicains”, la réalité du pouvoir en place prouve que ce n’est pas le cas. Le politique et le religieux y sont toujours plus ou moins confondus. C’est le chef d’Etat qui nomme les chefs religieux, les muftis ainsi que les prédicateurs dans les mosquées, et supervise l’enseignement religieux dans les écoles. Bref, la puissance politique contrôle le religieux pour se légitimer et se protéger aussi.

Quelle place accorder alors à la religion, selon vous ?
La religion et, plus largement le religieux, le sacré, sont essentiels aux sociétés humaines. Le sociologue Durckheim a écrit que “la religion est la forme élémentaire de la vie sociale”.

Freud n’y voyait-il pas une “illusion”, une névrose obsessionnelle collective qui à la fois soulage et entretient la culpabilité inconsciente éprouvée par chaque individu, coupable selon lui d’avoir désiré dans sa petite enfance la mort du père ? Mais Freud pensait aussi que le progrès de l’esprit scientifique devrait finir par dissiper cette illusion qu’est pour lui la religion.
Oui, mais cette thèse est aujourd’hui dépassée. Le psychanalyste Jacques Lacan pense au contraire que la religion a de l’avenir, parce qu’elle donne sens à un monde de plus en plus soumis au déchaînement aveugle de la technique. La croyance, inéliminable, est la forme première de la pensée, et, comme l’a montré Lévi-Strauss, les lois originelles auxquelles sont soumis les êtres parlants sont les lois du langage. Dès la naissance, nous sommes tous inconsciemment assujettis au langage que Lacan appelle le grand Autre. Dans les religions primitives, cet Autre était incarné par l’ancêtre mythique, le totem, les dieux de la cité antique, avant de devenir le Dieu unique des religions monothéistes, révélant sa Loi par l’intermédiaire de ses prophètes.

A part certains matérialistes athées, les philosophes des Lumières, à l’origine de la conception moderne du pouvoir politique, ne prônaient d’ailleurs pas la disparition de la religion. Il s’agissait pour eux de séparer le théologique du politique, chacun légiférant dans sa sphère propre. Dans le monde arabo-islamique, il est couramment admis que l’islam est “Dîn wa Dawla” (religion et Etat), que ces deux termes sont indissociables. Pourquoi remettez-vous en cause cette affirmation ?
On a mal interprété l’expression “Dîn wa Dawla”. Que signifie-t-elle ? Simplement que, comme dans d’autres religions, l’islam comporte à la fois des commandements qui concernent le rapport de l’homme à Dieu (prière, sacrifice, pèlerinage…) et des prescriptions qui ont trait au rapport de l’homme avec ses semblables, aux principes éthiques devant régir la société (équité, justice, charité…). Mais on a voulu faire dire à cette formule qu’il y a dans l’islam une suprématie du spirituel, du religieux dans tous les aspects de la vie d’ici-bas. Toute l’histoire montre pourtant que nous nous sommes soumis à l’autorité d’un calife, d’un sultan, d’un chef d’Etat qui détient un pouvoir purement temporel, mais qui use de la religion pour servir ses propres intérêts et mieux asservir ses sujets.

Cette interprétation ne repose donc sur aucun fondement ?
S’il était vrai, comme on veut le laisser croire, qu’il y a dans le Coran et les Hadiths de quoi fonder un Etat, alors pourquoi ne l’a t-on pas fondé dès la mort du Prophète, au lieu de s’entretuer dans des luttes sanguinaires ? En dehors du Prophète, Dieu n’a accordé la connaissance de la vérité à aucune de ses créatures, quel que soit son statut, ni à aucune institution, quels que soient sa forme et son pouvoir. Dans la religion musulmane d’ailleurs, l’homme est responsable devant Dieu et devant Lui seul. Pour se légitimer, les dirigeant des Etats islamiques prétendent que Dieu leur a délégué son pouvoir, et avancent comme argument que le Prophète lui-même disposait des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Or chacun sait que le Prophète vivait dans une société tribale où la notion même d’Etat n’avait aucune signification. Il s’agit donc là d’une pure forgerie pseudo-historique. Résultat : comme c’est au nom de l’islam que les régimes en place fondent leur légitimité, il n’est pas surprenant que ce soit aussi en son nom que certains contestent cette légitimité, avec pour objectif d’en instaurer un de même nature à sa place.

On peut ici reprendre les mots du penseur égyptien Mohamed Saïd Al Ashmaoui qui dit “Dieu a fait de l’islam une religion ; les hommes, quant à eux, ont voulu en faire une politique”. C’est votre thèse ?
Oui, et ce que je soutiens n’a rien d’original. Cette thèse a été déjà argumentée avec brio, entre autres par Ali Abderrazik, en 1925, dans Al Islâm wa ‘Usûl Al Hukm (L’islam et les fondements du pouvoir). Face à l’incapacité des régimes théocratiques à répondre à la modernité économique, technologique, culturelle, etc., d’autres voix aujourd’hui, notamment en Egypte et au Maroc, reprennent ce que disait Abderrazik et s’emploient à dénoncer les falsifications idéalisantes qui ont forgé notre histoire politique et religieuse en abordant le sujet avec courage et d’un point de vue rationnel. Pour ma part, je dis qu’il faut libérer la religion de l’Etat.

On attendrait plutôt l’inverse…
C’est la religion qu’il faut libérer de l’emprise de l’Etat. Un Etat séculier n’a rien d’incompatible avec l’existence de partis religieux ou qui trouvent leurs fondements originelles dans la religion : pensez à l’Allemagne, ou à l’Italie avec la Démocratie chrétienne, ou même à la Turquie où un parti islamique est au gouvernement. Si un tel parti obtient la majorité aux élections, et si celles-ci sont libres et transparentes, cela relève du jeu normal de la démocratie politique. L’Etat doit l’accepter…

La Démocratie chrétienne prône une politique inspirée du message de l’Évangile et une doctrine sociale qui est celle de l’Église, mais elle ne conçoit son action qu’au sein d’une société démocratique, pluraliste, préservée de toute hégémonie. Hormis l’exemple particulier de la Turquie, peut-on en dire autant des mouvements ou partis politiques qui se réclament aujourd’hui nommément de l’islam ?
Après des élections libres, le jeu démocratique doit s’exercer.

Vous avez traduit en arabe Le Discours de la Servitude Volontaire d’Etienne de La Boétie, intitulé aussi le Contr’Un (édité au Maroc en version bilingue chez Tarik éditions). En quoi ce texte, écrit à la fin du XVIème siècle, par un Français vivant dans un Etat monarchique et dans un contexte de guerre de religions, peut-il être d’actualité pour le monde arabo-musulman ?
Traduire ce texte fut une façon pour moi de réagir à une actualité précise. C’était après la guerre de 1967, qui fut un désastre pour les arabes et en particulier pour Nasser, l’autorité suprême d’alors. Au lendemain de la défaite, celui-ci prit la parole à la radio pour annoncer sa démission et aussitôt les masses descendirent dans la rue en criant : “Ne nous laisse pas orphelins !”. C’était là plus que de la servitude volontaire, c’était de la servitude réclamée, implorée ! Voilà pourquoi le texte de La Boétie s’est imposé à moi. Cette servitude du peuple égyptien dont j’étais le témoin, la psychanalyse me permettait de l’expliquer. Le monarque, le chef politique, avait évidemment un lien avec la figure du Père idéalisé, et je savais quelle satisfaction cette position pouvait procurer de se prendre pour ses enfants.

Mais j’étais plus intéressé alors par la question sociopolitique posée par La Boétie. En fait, sa question en comporte deux. La première est : comment se fait-il que la multitude - malgré la force du nombre- soit asservie à Un homme seul qui, comme tel, est infiniment plus faible physiquement ? Pour La Boétie, le Un parvient à dominer la masse par la répression et la corruption. La seconde question à laquelle il n’apporte pas de réponse concerne le caractère volontaire de cette servitude : pourquoi accepte-t-on de s’asservir ? Cela demeure pour lui une énigme. Mais le psychanalyste parlera d’idéalisation de ce Un comme incarnant la figure du Père, aux yeux d’une masse pour ainsi dire infantilisée. Le livre de La Boétie, qui a compté dans la critique du pouvoir absolu par les philosophes des Lumières, reste évidemment d’actualité s’agissant des sociétés arabes soumises, pour la plupart, à des régimes autoritaires.

Vous dressez un bilan négatif de l’éducation et de la culture dans le monde arabe. Pourtant, les progrès de la scolarisation ne sont pas
négligeables.

Sans doute, mais la pauvreté culturelle de nos sociétés et l’échec global de notre enseignement sont patents. A qui la faute ? A un système d’enseignement qui sacralise l’arabe classique et dévalorise la langue maternelle parlée par tout un chacun. Nos écrivains se font complices de cette politique en soutenant qu’il y a une langue réservée à la création intellectuelle et une autre pour le vulgaire usage quotidien. L’arabe classique étant pour eux une langue narcissiquement investie dans la mesure où c’est grâce à elle qu’ils obtiennent prix et médailles, ils ne sont pas prêts à voir les choses évoluer. Qu’on enseigne donc aussi dans les écoles l’arabe parlé avec sa grammaire et sa littérature : les gens y gagneraient un peu de respect pour eux-mêmes et pour leur langue !

Il y a des avancées sur ce point : une presse en arabe parlé existe, au Maroc tout au moins…
Le Maroc est le seul pays où il y a des possibilités d’ouverture. Il a échappé à la domination turque, il a une histoire, une manière de vivre, des métiers propres, et un héritage andalou. Cela explique peut-être aussi que la psychanalyse puisse y trouver sa place et, espérons-le, s’y développer malgré le très faible nombre d’analystes aujourd’hui.

Moustapha Safouan donnera une
conférence à l’Institut français de
Rabat, le 6 février, sur le thème
“Psychanalyse et philosophie politique”.




Bio express

Moustapha Safouan, né en Egypte (Alexandrie) en 1921, vit aujourd’hui à Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’œuvre de Jacques Lacan dont il est l’un des premiers disciples, et sur la psychanalyse plus largement. Par ailleurs, il a traduit en arabe des écrivains aussi éminents que La Boétie, Shakespeare, Hegel et Freud. Son dernier essai, Pourquoi le monde arabe n’est pas libre (Ed. Denoël, Paris, 2008) témoigne de sa réflexion sur les questions fondamentales qui se posent aux sociétés arabes contemporaines.

 
 
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