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Propos recueillis par Ruth Grosrichard
Entretien. Au nom de Dieu
Le psychanalyste Moustapha Safouan analyse les rapports entre islam et pouvoir politique dans le monde arabe. Son credo : affranchir la religion de lemprise de lEtat.
Plusieurs de vos articles ainsi que votre dernier livre (Pourquoi le monde arabe nest pas libre, Ed. Denoël, 2008) placent la religion au cur de votre réflexion sur létat politique, culturel et linguistique des pays arabes. Pourquoi ?
Dans les sociétés arabo-islamiques, la religion a toujours fondé la |
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légitimité des pouvoirs en place. Cest ainsi depuis la mort du Prophète et la période des Khulafâ Al Rashîdûn (les quatre premiers califes). Disons, pour aller vite, quil existe deux sources de légitimité du pouvoir : lune, la plus ancienne, émane du ciel et produit lEtat théocratique ; lautre, moderne, repose sur le peuple souverain, qui détient seul le pouvoir de légiférer, même sil délègue ce pouvoir à des représentants, comme cest le cas dans la démocratie parlementaire.
Passer de lune à lautre, cest passer dun ordre du monde et de la société déterminé par une loi transcendante (Dieu, la religion révélée) à un nouvel ordre où cest le peuple souverain, défini comme une association dindividus libres et égaux, qui confie à des gouvernants le pouvoir dexécuter les lois quil sest lui-même données.
Si vous voulez. Le problème, cest que la notion de peuple souverain na jamais existé dans le monde arabe. Le mot arabe chaâb na jamais eu la signification politique quavait le mot dêmos, pour les Grecs
Ou peuple pour le Rousseau du Contrat social, par exemple. Le terme arabe joumhour a pourtant donné joumhouriyya (république), et le régime libyen se prévaut dêtre une Jamahiriyya ?
Oui. Mais ce terme a beau être réputé avoir un sens séculier, comme en Egypte ou dans dautres régimes soi-disant républicains, la réalité du pouvoir en place prouve que ce nest pas le cas. Le politique et le religieux y sont toujours plus ou moins confondus. Cest le chef dEtat qui nomme les chefs religieux, les muftis ainsi que les prédicateurs dans les mosquées, et supervise lenseignement religieux dans les écoles. Bref, la puissance politique contrôle le religieux pour se légitimer et se protéger aussi.
Quelle place accorder alors à la religion, selon vous ?
La religion et, plus largement le religieux, le sacré, sont essentiels aux sociétés humaines. Le sociologue Durckheim a écrit que la religion est la forme élémentaire de la vie sociale.
Freud ny voyait-il pas une illusion, une névrose obsessionnelle collective qui à la fois soulage et entretient la culpabilité inconsciente éprouvée par chaque individu, coupable selon lui davoir désiré dans sa petite enfance la mort du père ? Mais Freud pensait aussi que le progrès de lesprit scientifique devrait finir par dissiper cette illusion quest pour lui la religion.
Oui, mais cette thèse est aujourdhui dépassée. Le psychanalyste Jacques Lacan pense au contraire que la religion a de lavenir, parce quelle donne sens à un monde de plus en plus soumis au déchaînement aveugle de la technique. La croyance, inéliminable, est la forme première de la pensée, et, comme la montré Lévi-Strauss, les lois originelles auxquelles sont soumis les êtres parlants sont les lois du langage. Dès la naissance, nous sommes tous inconsciemment assujettis au langage que Lacan appelle le grand Autre. Dans les religions primitives, cet Autre était incarné par lancêtre mythique, le totem, les dieux de la cité antique, avant de devenir le Dieu unique des religions monothéistes, révélant sa Loi par lintermédiaire de ses prophètes.
A part certains matérialistes athées, les philosophes des Lumières, à lorigine de la conception moderne du pouvoir politique, ne prônaient dailleurs pas la disparition de la religion. Il sagissait pour eux de séparer le théologique du politique, chacun légiférant dans sa sphère propre. Dans le monde arabo-islamique, il est couramment admis que lislam est Dîn wa Dawla (religion et Etat), que ces deux termes sont indissociables. Pourquoi remettez-vous en cause cette affirmation ?
On a mal interprété lexpression Dîn wa Dawla. Que signifie-t-elle ? Simplement que, comme dans dautres religions, lislam comporte à la fois des commandements qui concernent le rapport de lhomme à Dieu (prière, sacrifice, pèlerinage
) et des prescriptions qui ont trait au rapport de lhomme avec ses semblables, aux principes éthiques devant régir la société (équité, justice, charité
). Mais on a voulu faire dire à cette formule quil y a dans lislam une suprématie du spirituel, du religieux dans tous les aspects de la vie dici-bas. Toute lhistoire montre pourtant que nous nous sommes soumis à lautorité dun calife, dun sultan, dun chef dEtat qui détient un pouvoir purement temporel, mais qui use de la religion pour servir ses propres intérêts et mieux asservir ses sujets.
Cette interprétation ne repose donc sur aucun fondement ?
Sil était vrai, comme on veut le laisser croire, quil y a dans le Coran et les Hadiths de quoi fonder un Etat, alors pourquoi ne la t-on pas fondé dès la mort du Prophète, au lieu de sentretuer dans des luttes sanguinaires ? En dehors du Prophète, Dieu na accordé la connaissance de la vérité à aucune de ses créatures, quel que soit son statut, ni à aucune institution, quels que soient sa forme et son pouvoir. Dans la religion musulmane dailleurs, lhomme est responsable devant Dieu et devant Lui seul. Pour se légitimer, les dirigeant des Etats islamiques prétendent que Dieu leur a délégué son pouvoir, et avancent comme argument que le Prophète lui-même disposait des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Or chacun sait que le Prophète vivait dans une société tribale où la notion même dEtat navait aucune signification. Il sagit donc là dune pure forgerie pseudo-historique. Résultat : comme cest au nom de lislam que les régimes en place fondent leur légitimité, il nest pas surprenant que ce soit aussi en son nom que certains contestent cette légitimité, avec pour objectif den instaurer un de même nature à sa place.
On peut ici reprendre les mots du penseur égyptien Mohamed Saïd Al Ashmaoui qui dit Dieu a fait de lislam une religion ; les hommes, quant à eux, ont voulu en faire une politique. Cest votre thèse ?
Oui, et ce que je soutiens na rien doriginal. Cette thèse a été déjà argumentée avec brio, entre autres par Ali Abderrazik, en 1925, dans Al Islâm wa Usûl Al Hukm (Lislam et les fondements du pouvoir). Face à lincapacité des régimes théocratiques à répondre à la modernité économique, technologique, culturelle, etc., dautres voix aujourdhui, notamment en Egypte et au Maroc, reprennent ce que disait Abderrazik et semploient à dénoncer les falsifications idéalisantes qui ont forgé notre histoire politique et religieuse en abordant le sujet avec courage et dun point de vue rationnel. Pour ma part, je dis quil faut libérer la religion de lEtat.
On attendrait plutôt linverse
Cest la religion quil faut libérer de lemprise de lEtat. Un Etat séculier na rien dincompatible avec lexistence de partis religieux ou qui trouvent leurs fondements originelles dans la religion : pensez à lAllemagne, ou à lItalie avec la Démocratie chrétienne, ou même à la Turquie où un parti islamique est au gouvernement. Si un tel parti obtient la majorité aux élections, et si celles-ci sont libres et transparentes, cela relève du jeu normal de la démocratie politique. LEtat doit laccepter
La Démocratie chrétienne prône une politique inspirée du message de lÉvangile et une doctrine sociale qui est celle de lÉglise, mais elle ne conçoit son action quau sein dune société démocratique, pluraliste, préservée de toute hégémonie. Hormis lexemple particulier de la Turquie, peut-on en dire autant des mouvements ou partis politiques qui se réclament aujourdhui nommément de lislam ?
Après des élections libres, le jeu démocratique doit sexercer.
Vous avez traduit en arabe Le Discours de la Servitude Volontaire dEtienne de La Boétie, intitulé aussi le ContrUn (édité au Maroc en version bilingue chez Tarik éditions). En quoi ce texte, écrit à la fin du XVIème siècle, par un Français vivant dans un Etat monarchique et dans un contexte de guerre de religions, peut-il être dactualité pour le monde arabo-musulman ?
Traduire ce texte fut une façon pour moi de réagir à une actualité précise. Cétait après la guerre de 1967, qui fut un désastre pour les arabes et en particulier pour Nasser, lautorité suprême dalors. Au lendemain de la défaite, celui-ci prit la parole à la radio pour annoncer sa démission et aussitôt les masses descendirent dans la rue en criant : Ne nous laisse pas orphelins !. Cétait là plus que de la servitude volontaire, cétait de la servitude réclamée, implorée ! Voilà pourquoi le texte de La Boétie sest imposé à moi. Cette servitude du peuple égyptien dont jétais le témoin, la psychanalyse me permettait de lexpliquer. Le monarque, le chef politique, avait évidemment un lien avec la figure du Père idéalisé, et je savais quelle satisfaction cette position pouvait procurer de se prendre pour ses enfants.
Mais jétais plus intéressé alors par la question sociopolitique posée par La Boétie. En fait, sa question en comporte deux. La première est : comment se fait-il que la multitude - malgré la force du nombre- soit asservie à Un homme seul qui, comme tel, est infiniment plus faible physiquement ? Pour La Boétie, le Un parvient à dominer la masse par la répression et la corruption. La seconde question à laquelle il napporte pas de réponse concerne le caractère volontaire de cette servitude : pourquoi accepte-t-on de sasservir ? Cela demeure pour lui une énigme. Mais le psychanalyste parlera didéalisation de ce Un comme incarnant la figure du Père, aux yeux dune masse pour ainsi dire infantilisée. Le livre de La Boétie, qui a compté dans la critique du pouvoir absolu par les philosophes des Lumières, reste évidemment dactualité sagissant des sociétés arabes soumises, pour la plupart, à des régimes autoritaires.
Vous dressez un bilan négatif de léducation et de la culture dans le monde arabe. Pourtant, les progrès de la scolarisation ne sont pas
négligeables.
Sans doute, mais la pauvreté culturelle de nos sociétés et léchec global de notre enseignement sont patents. A qui la faute ? A un système denseignement qui sacralise larabe classique et dévalorise la langue maternelle parlée par tout un chacun. Nos écrivains se font complices de cette politique en soutenant quil y a une langue réservée à la création intellectuelle et une autre pour le vulgaire usage quotidien. Larabe classique étant pour eux une langue narcissiquement investie dans la mesure où cest grâce à elle quils obtiennent prix et médailles, ils ne sont pas prêts à voir les choses évoluer. Quon enseigne donc aussi dans les écoles larabe parlé avec sa grammaire et sa littérature : les gens y gagneraient un peu de respect pour eux-mêmes et pour leur langue !
Il y a des avancées sur ce point : une presse en arabe parlé existe, au Maroc tout au moins
Le Maroc est le seul pays où il y a des possibilités douverture. Il a échappé à la domination turque, il a une histoire, une manière de vivre, des métiers propres, et un héritage andalou. Cela explique peut-être aussi que la psychanalyse puisse y trouver sa place et, espérons-le, sy développer malgré le très faible nombre danalystes aujourdhui.
Moustapha Safouan donnera une
conférence à lInstitut français de
Rabat, le 6 février, sur le thème
Psychanalyse et philosophie politique.
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Bio express
Moustapha Safouan, né en Egypte (Alexandrie) en 1921, vit aujourdhui à Paris. Il est lauteur de nombreux ouvrages sur luvre de Jacques Lacan dont il est lun des premiers disciples, et sur la psychanalyse plus largement. Par ailleurs, il a traduit en arabe des écrivains aussi éminents que La Boétie, Shakespeare, Hegel et Freud. Son dernier essai, Pourquoi le monde arabe nest pas libre (Ed. Denoël, Paris, 2008) témoigne de sa réflexion sur les questions fondamentales qui se posent aux sociétés arabes contemporaines. |
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