N° 359
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Ba Driss

Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Il est un poème à lui seul. Puisqu’il est capable de porter haut son verre de lait, de marmonner quelque formule inintelligible et de vous tirer par le manche : “Ecoute, eux croient que je veux te demander de quoi payer ma tournée, mais moi, je te dis : ce n’est pas du tout ça”. Il veut juste vous donner à lire sa prochaine parution, au titre bien couché : Beyt Naâss. La chambre à coucher. Une compilation de 100 petites pages, histoires brèves et insignifiantes de l’homme qui regarde au plafond, d’un chien et d’un trottoir, de la main de l’écrivain, de bouger le cœur et la langue, etc. C’est de l’arabe, classique mais pas trop, assez darija pour avaler le livre sans digestif (mais avec apéro, quand
même). Driss Khoury. Ba Driss pour les intimes, c'est-à-dire pour tout le monde. Il boite, il est fier de la couperose qui colonise son nez et il porte un éternel béret de Basque bien dans sa peau. Le genre énervé. Grande gueule et grand cœur aussi. Un de ses amis dit de lui, gentiment : “C’est un enfant qui ne vieillit pas. Il mourra jeune”. Sauf qu’il est déjà vieux, et on l’aime bien. Rendez-vous au Salon du livre de Casablanca, du 13 au 20 février, où l’ami de Mohamed Zefzaf, cet autre représentant de la beat generation des écrivains marocains, parmi les rares à transcender les frontières de la langue, du look et des artères, nous présentera sa chambre à coucher. Et quelques anecdotes sur le temps qui passe, toujours pour le fun.


Au service de…

Dans le genre lu pour vous, on peut s'arrêter sur cette phrase d'Aboubakr Belkora, pêchée dans Le Soir du 2 février : “Le PJD est un parti modèle, ses hommes et ses femmes veulent uniquement servir leur roi et leur pays”. C'est un pur régal, pas seulement pour les linguistes. Voilà un homme politique, maire d'une grande ville, épinglé par une enquête officielle, qui risque d'être traduit en justice, et qui se défend en faisant appel à une ficelle vieille comme l'histoire de ce pays millénaire : en nous rappelant que lui et les siens sont là “uniquement” pour servir le roi et le peuple. Pourquoi donc uniquement ? Et pourquoi le roi ? Et pourquoi tout ça à la fois pour espérer une réhabilitation ? Et aux yeux de qui ? La phrase du maire de Meknès nous renvoie, au fond, vers un autre âge, une mentalité pas terrible, et quelque chose de profondément inexact. Prétendre être là uniquement pour servir le trône et le peuple, s'asservir ainsi et se mettre tout de suite dans la posture du “serviteur”, de l'être non individualisé, bon à servir sans réfléchir, sans rien produire de personnel, voilà qui nous ramène à des concepts que l'on croyait oubliés avec Driss Basri.

Ça peut passer quand on naît prophète, quand on est le simple véhicule d'un message divin, autrement… Et puis, franchement, on en a un peu marre de tous ces gens qui continuent à se positionner “au service du roi”. Pourquoi donc ? Y a-t-il besoin ? Est-ce vrai, à la base ? M. Belkora, qui a certainement d'autres chats à fouetter en ce moment, et auquel on souhaite sincèrement bonne chance dans sa croisade contre les enquêteurs de l'Etat, gagnerait à se déclarer au service de sa ville, de son parti, de ses idées, pourquoi pas de sa rue et des livres qu'il lui arrive de lire. Ce serait une posture digne et crédible. C'est ce que ses électeurs attendent de lui, ça coûte rien, c'est pas bête et ça peut toujours rapporter un peu plus que de tenter de garnir futilement, paresseusement, les -jamais en rupture de stock- rangs des serviteurs du roi.


Les deux frères

Il faut bien finir sur une note positive. Maradona par exemple. Cette année sera la sienne. Il le sait et il le dit, lui qui se compare, cette semaine dans les colonnes de France-Football, à Obama. Tout à fait. “Lui, au moins, il peut choisir qui il veut”, dit Diego en parlant de Barack, pour expliquer sa difficulté à s'entourer du staff qu'il souhaite. Ce n'est pas simplement de ballon rond et de fous courant derrière qu'il s'agit. Maradona, comme Guevara, Marley et une poignée d'anti-héros, est une icône qui renvoie à quelque chose de beaucoup plus intéressant.

C'est le petit frère devenu grand, déchu, fini, un type qui n'est pas beau, qui a trop de cheveux, trop gros et trop fou, trop différent, qui se crashe régulièrement, qui a tant et tant essayé de se relever… Et qui arrive, comme ça, d'un coup, enfin, au pouvoir. Le voilà aux affaires, à la tête de l'une des deux ou trois puissances mondiales du foot. Comme Obama, il a surmonté les difficultés et rattrapé les handicaps pour finir tout en haut. C'est de l'ordre du miracle et les deux frères l'incarnent à merveille. Bonne semaine.

 
 
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