N° 359
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ayla Mrabet

“Je veux soulager ma conscience”

Béchir Ben Barka,
Maître de conférence Fils
de Mehdi Ben Barka. (AFP)

Antécédents

1950. Naissance à Rabat
1964. Quitte le Maroc pour aller en Egypte
1965. Enlèvement et décès de son père, Mehdi Ben Barka
1994-96. Naissance de ses filles
1999. Remet les pieds au Maroc avec sa famille, après un exil volontaire de plus de vingt ans.
2009. S’insurge contre un reportage d’Al Aoula

Le PV

Béchir Ben Barka est le fils de son père, et c'est tout ce qu'il veut être. Sa quête de vérité, comme il l'appelle, se décline en interviews, commémorations. Et forcément, en coups de gueule. S'il ne mâche pas ses mots pour susciter l'intérêt des médias et des autorités quant au sort de son père, c'est motus et bouche cousue lorsqu'il s'agit de parler de lui. Par contre, il s'épanche sans aucun problème sur son premier retour au bercail en famille, en novembre 1999, après le “1er discours du trône de Mohammed VI”. Après la mort de Hassan II, quoi! Le fils du leader de l'opposition a le souci du détail, et se sent obligé de préciser, oui, que “Ben Barka, ça s'écrit en deux mots”. On ne sait jamais.


Smyet Mmok ?
Rita Bennani

Et parce qu'il le faut… Smyet bak ?
Mehdi Ben Ahmed Ben Barka

Vous êtes plutôt thé ou café ?
Café.

De droite ou de gauche ?
Plutôt de gauche, même si je suis droitier.

Et plutôt bon ou mauvais perdant ?
Bon perdant, je crois.

C'est comme ça qu'il faut faire pour avoir des infos sur vous ?
Comment ça ?

Même Google ne sait rien de vous, monsieur Ben Barka…
Je ne suis que le porte-parole d'une cause. C'est tout ce qu'il y a à voir sur le plan public.

Tout de suite les grands mots ! Wa ghir pour savoir, vous faites quoi dans la vie ? C'est public ça…
Je suis enseignant universitaire à l'IUT de Belfort-Montbéliard.

Prof de maths, par hasard ?
Tout à fait.

Tel père tel fils, alors ?
Oui, mais cela n’a rien à voir. Je vous assure.

Hmmmm… Vous en avez pas marre de tout ça, parfois ?
J'en ai marre d'une seule chose : devoir me cogner à des portes censées être ouvertes depuis pas mal de temps.

Un reportage sur Mehdi Ben Barka, prévu sur Al Aoula en deux parties, provoque votre colère du moment…
Ce n'est pas le principe de faire un reportage qui me met en rogne, au contraire, j'estime que ça fait partie du travail de mémoire. C'est la manière que je déplore. L'émission s'appelle “Achahid”, et les premiers témoins et concernés, la famille, n'ont même pas été contactés !

Pas bien, Al Aoula, pas bien…
Le pire, c'est qu'on l'a su à travers la presse. Ils n'ont même pas daigné nous informer !

Vous comptez vous plaindre à chaque fois qu'il y a un reportage, un livre, un film ?
Attendez, comment ça me plaindre à chaque fois ? Ce n'est ni un sport, ni un parti pris. Je me plains quand on salit la mémoire de mon père. Et c'est de mon devoir de réagir.

C'est juste qu'on dirait que ça vous choque qu'on cultive la légende…
Comment ça ? Quelle légende ?

Ben… tout le mystère qui entoure l'affaire Ben Barka. Lla ?
Lorsqu'on prétend présenter une vérité et qu'elle s'avère tendancieuse, construite dans le seul but de porter atteinte à la mémoire de mon père, oui, ça me choque. Mais la porte reste ouverte à toutes les divagations, à condition qu'elles soient émises dans le respect. Ça ne peut que m'aider dans ma quête de la vérité.

Ça vous fait quoi d'être toujours le fils de ?
Je suis peut-être celui qui est le plus mis en avant, mais je ne suis pas seul. Ça fait partie de ma vie, en parallèle à ma vie personnelle et professionnelle. Et c'est un honneur.

Un fardeau, vous voulez dire ?
Un peu. Mais c'est surtout une responsabilité. Je ne parle pas simplement du côté porte-parole. Ma famille ne sait toujours pas, 44 ans après, où aller pour se recueillir sur la tombe de mon père. C'est très lourd à porter, humainement.

Vous avez déjà rencontré les enfants Oufkir ?
Oui, à l'occasion.

Et ça fait quoi de parler à d'autres martyrs ?
(Silence)

Ok, ok, passons : vous avez parlé de quoi ?
Du Maroc.

Wa le scoop ! Surtout, ne donnez pas trop d'infos à la fois, hein… bon. Ça ne vous a jamais tenté de faire de la politique ?
Je fais de la politique citoyenne, et ça me suffit. La politique politicienne n'est pas pour moi.

Et vous pensez quoi de l'USFP ?
Qu'est-ce que vous voulez que je pense de l'USFP ? C'est un parti marocain qui a subi les influences de l'histoire marocaine. Et je n'y suis pas adhérent, si c'est ce que vous voulez savoir.

Quels sont vos rapports, aujourd’hui, avec les El yazghi, Youssoufi, Radi…
On se voit quand l'occasion se présente. Le dernier que j'ai vu, c'est Elyazghi, en octobre, pendant l'exposition à Rabat en hommage à mon père.

Ewa ?
Ewa quoi ? On discute de tout et de rien. Ma famille connaît Elyazghi depuis plus de 40 ans, forcément, il y a une donne sociale. Mais je n'ai rien à vous dire là-dessus, ni sur lui ni sur les autres.

Sarkozy propose de supprimer la fonction de juge d'instruction… Embêtant, non, pour votre affaire ?
Pour l'instant, ce n'est qu'un projet. Le principe serait de faire passer les enquêtes des mains de juges indépendants à celles des autorités françaises, directement. Ce qui augmente les risques de connivences entre les gouvernements français et marocain, qui ont jusqu'à maintenant empêché le dossier d'avancer pour des prétendues raisons d'Etat.

Je suppose que vous n'allez pas manger tous les jours à la brasserie Lipp…
Ni tous les jours, ni tous les mois. Par contre, chaque année, on est une centaine à se rassembler devant la brasserie, le 29 octobre, à la mémoire de mon père. Je crois que les clients et les propriétaires se sont habitués à nous.

Ils vous ont proposé un open bar à vie ?
Non, et même s'ils le faisaient, je n'accepterais pas.

Par contre, ils ont refusé de mettre une plaque commémorative sur leur façade…
Disons que c'est un peu plus compliqué que ça. De toutes les manières, la mairie de Paris s'est rattrapée. Il y a désormais une place Mehdi Ben Barka et une plaque commémorative, à l'endroit de l'enlèvement de mon père.

Comment se passe le va-et-vient entre les autorités françaises et marocaines ?
Ça stagne encore et toujours. La polémique du juge Ramaël a été surexploitée du côté marocain. A croire que la volonté du pays de résoudre l'énigme n'est pas si grande que ça. Quant aux autorités françaises, elles bloquent toujours les mandats lancés, pour mille et un prétextes.

“J’ai besoin de mon ancien prof de maths, j’ai une équation à résoudre”, avait dit Hassan II en référence à votre père. Ça vous ferait quoi si Mohammed VI faisait appel à vos compétences ?
J'en serais honoré. Mais je suis prof de maths, pas mathématicien comme mon père. Je pense qu'au royaume, beaucoup de mathématiciens sont à même de résoudre l'équation marocaine.

Franchement, qui a tué Mehdi Ben Barka ?
Franchement, si je le savais, je n'aurais pas passé tout ce temps à chercher. Je suis incapable de vous dire “j'ai le sentiment que c'est untel, ou untel”. Il y a tellement de fausses pistes que je n'en ai aucune idée. C'est ça qui est terrible. De savoir que la vérité existe, mais que personne ne veut soulager sa conscience.

 
 
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