N° 359
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

PORTRAIT. Si Raouya m’était contée
LE MAG CULTURE



Par Maria Daïf

Portrait. Si Raouya m’était contée

(DR)

Révélée sur le tard dans Les yeux secs et renversante de justesse dans Casanegra, la comédienne est intense, généreuse et passionnée. Qualités rares dans le cinéma marocain.


Raouya est un ovni débarqué de plein gré sur la planète cinéma marocain. Il suffit de la voir camper le rôle de Mina, mère courage dans Les yeux secs de Narjiss Nejjar (2003), pour se rendre très vite compte que la comédienne a tout de l’objet rare. Dans ce film qui l’a révélée, elle impose sa marque de fabrique : jeu millimétré, interprétation
brillante et présence si intense – presque animale - qu’elle en est troublante. Fatéma Harandi, devenue Raouya (la conteuse en arabe, un nom de scène qu’elle s’est choisie elle-même), n’a rien de la novice. Avant ce film qui la mène jusque sur les marches de Cannes (sélection à la Quinzaine des réalisateurs, 2003), son physique massif et sa voix caverneuse passent, certes, encore inaperçus. Comédienne, elle l’est pourtant depuis longtemps. A 13 ans à peine, son père le voyait déjà : “Je m’en souviens comme si c’était hier. Je venais de faire des photomatons pour l’école et je les ai montrées à mon père. Il a juste souri et dit : mais c’est une comédienne que j’ai là.”

Il faudra pourtant attendre quelque trois années sur les bancs du lycée Chawki à Casablanca, pour que le déclic se fasse : “Je ne sais pas si on peut appeler cela un déclic. C’était plutôt une évidence”, commente-t-elle en racontant l’événement qui allait lui faire découvrir le théâtre. “Je passais avec une copine devant le tableau de l’école, sur lequel étaient affichées des annonces. Quand j’ai vu “Masrah” sur l’une des affiches, ce mot a tout de suite résonné en moi, c’était presque magique. Pourtant, je ne savais pas vraiment ce que c’était. J’ai juste dit à ma copine : c’est ça que je veux faire.”

L’évidence des planches
Nous sommes en 1970, Raouya a 18 ans et sa décision est précise : elle répond à l’annonce et rejoint les quelques happy few qui bénéficieront d’une formation de trois semaines aux métiers du théâtre, offerte par le ministère de la Jeunesse et des Sports de l’époque. “J’ai tout appris pendant cette formation, jusqu’à l’éclairage et la scénographie. Nous avions les meilleurs enseignants pour nous coacher, dont Tayeb Seddiki, Ahmed Tayeb Laâlej et Lhachmi Ben Omar”, se souvient-elle.

Raouya ne veut plus quitter les planches, et se fait un petit nom dans le milieu du théâtre florissant des années 1970. De pièce en pièce (Knock, Le Bourgeois Gentilhomme, etc.), elle affine son jeu, se donne (déjà) à corps perdu dans ses rôles, et joue jusque dans les pièces de théâtre télévisées de l’époque, dont l’une réalisée par un certain Mohamed Reggab. En 1980, Raouya doit pourtant mettre sa passion de côté : “J’avais une famille à charge et le théâtre ne me permettait pas de la nourrir”. Elle accepte, la mort dans l’âme, un poste dans la fonction publique. Au ministère de la Santé la journée, elle est enfermée entre quatre murs, et le soir, se libère au Conservatoire de musique. “J’ai appris le solfège, à jouer du luth et de la batterie. Dès que je jouais, le temps s’arrêtait. La seule chose qui me faisait du bien à l’époque”. Cette échappatoire permet à Raouya de tenir le coup. De 1980 à 1990, on ne la voit plus sur les planches.

Elle y revient doucement, jusqu’en 1996, quand Mohamed Abbazi lui offre son premier rôle au cinéma, dans Les Trésors de l’Atlas, aux côtés de Mohamed Khyi, Mohamed Bastaoui et Saâdia Ladib. Un rôle qu’elle accepte sans conviction : “C’était le mari d’une amie et je ne pouvais pas refuser sa demande”. La caméra, au départ, ce n’est pas vraiment “son truc”. Mohamed Abbazi, pourtant, aura été le premier à révéler ce que Raouya a de plus puissant : son regard (elle joue d’ailleurs le rôle d’une femme qui tue les hommes en les regardant). Le cinéma découvre alors ses yeux noir de braise, et Raouya, au fil des rôles, apprivoise les caméras. “Ce qui est fascinant chez Raouya, dit d’elle Noureddine Lakhmari qui l’a dirigée dans Casanegra, c’est qu’elle sait exactement où se trouve la caméra et devine presque ses mouvements”.

L’instinct, son moteur
Quand elle lit le scénario de Casanegra, Raouya sait ce qu’elle veut. Rester cantonnée dans les rôles de mère courage, trop peu pour elle. Si Lakhmari la voyait bien dans le rôle d’épouse battue par un Driss Roukhe violent et alcoolo, elle se voit mieux dans celui de la barmaid entichée d’un Benbrahim déjanté mais attendrissant comme un toutou dès qu’il est devant elle. Performante, sûre d’elle et maîtrisant ses rôles à la perfection, la technique de Raouya, Noureddine Lakhmari la résume ainsi : “Raouya est impressionnante sur un plateau, elle n’a pas besoin de répéter.

Il suffit qu’elle lise le scénario et elle s’approprie le rôle, à tel point qu’elle ne se contente pas de se plier à la vision du réalisateur, mais elle va toujours plus loin, faisant elle-même des propositions”. Loin d’être aussi “facile” du côté de la comédienne : “Quand je lis un scénario, j’ai un trac fou. Sur le plateau, je me jette à l’eau et je me dis advienne que pourra. En fait, quand je joue, c’est comme si j’entrais en transe”. C’est ce qui explique la force de son jeu dans Les yeux secs, son intensité dans Wake up Morocco (second film avec Narjiss Nejjar en 2006) et sa justesse dans Casanegra : Raouya ne réfléchit pas ses rôles, elle les ressent, de manière quasi épidermique. Quand Lakhmari lui propose d’aller dans les bars de Casablanca chercher l’inspiration pour son rôle de barmaid, elle lui répond du tac au tac : “Je n’en ai pas besoin. Je joue, je ne sais pas imiter les gens”.

Le service public, ouf, Raouya l’a quitté en 2005. La retraite anticipée bien méritée lui a permis de revenir sur les planches et de se consacrer à ses deux passions, son “î’chq” comme elle dit, le cinéma et le théâtre. Maintenant, elle en vit, tant bien que mal, et fait vivre sa famille. Une mère et deux sœurs, pour lesquelles elle est “l’homme” qui veille sur elles. Sa vie privée, elle en parle par bribes, sans les détails. Des souvenirs d’enfance douloureuse, un mariage suivi de près d’un divorce, et pas d’enfants. “Je suis une femme comme les autres”, conclut-elle. En savoir plus sur elle ? Il suffit, justement, de plonger dans ses yeux noir de braise, de l’entendre rire à gorge déployée, ou se cacher derrière ses “Marquise” pour partager ce que dit d’elle celle qui l’a révélée. “Elle est généreuse, en souffrance parfois, car en quête d'absolu, et merveilleusement folle, de cette folie qui, souvent, frise le génie”, résume Narjiss Nejjar. C’est certainement vrai, c’est tout ça Raouya.



Sa carrière en dates

1971. Knock, pièce de théâtre de Ahmed Tayeb Laâlej
1972. Le Bourgeois Gentilhomme, pièce de théâtre de Ahmed Tayeb Laâlej
1996. Les trésors de l’Atlas, film de Mohamed Abbazi
1999. L’histoire d’une rose, de Abdelmajid R’chich
2000. Du Paradis à l’Enfer, de Saïd Souda
2001. Les lèvres du silence, de Hassan Benjelloun
2002. Soif, de Saâd Chraïbi, And now Ladies and Gentlemen, de Claude Lelouch
2003. Les Yeux Secs, de Narjiss Nejjar
2004. Chaqaîqo Annouâamane, pièce de théâtre (Aquarium)
2006. Wake up Morocco, film de Narjiss Nejjar
2008. Dar El Ghalia, pièce de théâtre de Abdessamad Dinia, Prince of Persia, film de Mike Newell

 
 
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