N° 360
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

A nos amours

Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Le voile ne fait pas la nonne qui n’attend plus rien des hommes. C’est un bout de tissu, blanc ou noir, uni comme le monde ne peut raisonnablement pas l’être, et il se trouve que des femmes le portent et d’autres pas. Al Mouhtajibates, comme on les appelle, ressemblent, sous leur voile, à la girl’s next door, ces femmes que vous connaissez très bien, capables d’aimer et d’avoir des relations sexuelles. Parfaitement. Les barbus aussi, ils peuvent faire de la mosquée leur résidence secondaire et vous promettre l’enfer pour le moindre écart de langage, ce sont des gens “normaux”, capables de sourire à une blague ou d’épouser une femme enceinte d’un gosse qui n’est pas le leur. C’est
un peu tout cela que le film Amours voilés essaie de nous raconter. A sa manière, sans génie mais avec une sorte de volontariat que l’on ne peut que saluer. 45 000 spectateurs réunis en deux semaines d’exploitation, avec un taux de remplissage avoisinant les 100%, voilà qui est très bien. Amours voilés enregistre un temps de passage record, il fait au moins aussi fort que Casanegra, Marock, Un Amour à Casablanca ou A la recherche du mari de ma femme. Tous ces films ont été dénoncés à leur sortie en salles, épinglés et pincés comme s’ils étaient le diable en personne. Parce qu’ils sont mauvais ? Non, parce que jugés indécents. Les inquisiteurs sont toujours les mêmes : des gens généralement pieux et bien intentionnés qui nous prennent pour des enfants. Ils se substituent à nos pères pour nous défendre d’écouter des vulgarités ou de voir un homme et une femme s’embrasser. On connaît bien la chanson. En soutenant les films marocains (qui mettent de plus en plus le doigt sur les plaies de notre société), vous répondez à ces tontons flingueurs d’un autre âge : “Messieurs, merci de nous dispenser de vos précieux conseils”.


Vices de forme
Ce qui vient de se passer avec Al Ayam, l’un des tout premiers journaux marocains, n’est pas normal. On vous résume l’affaire : l’hebdomadaire avait l’intention de publier un dossier dédié à la mère du roi, Lalla Latifa. Avec, en prime, une photo inédite. Comme cela se passe généralement pour ce genre de dossier, le journal prend attache d’une manière informelle avec un membre de l’entourage royal pour solliciter une “autorisation”. Jusque-là, tout va bien, Al Ayam a l’intention d’aborder un sujet sensible (la mère du roi), il est en possession d’un “scoop” délicat (la photo inédite), et il prend les précautions d’usage. La suite surprend et choque : l’autorisation ne vient pas et, à la place, une trentaine d’agents de police remuent ciel et terre pour dénicher et ramener (au poste) manu militari le directeur d’Al Ayam et la rédactrice en chef. Il s’ensuit trois séances d’interrogatoires aussi longues que musclées, toujours de nuit, avec une durée moyenne de six heures. Les questions tournent autour de la fameuse photo (“Qui vous l’a procuré, quand et comment ?”), et débordent sur d’autres sujets publiés par le journal, liés d’une manière ou d’une autre au roi et à la famille royale. Voilà de quoi il s’agit. Maintenant, intéressons-nous à la forme : des moyens hollywoodiens (30 gaillards de la BNPJ conduit par le patron de la brigade himself, perquisitions, écoutes téléphoniques, détections par GPS, interrogatoires nocturnes, etc.) qui pourraient faire croire que le journal Al Ayam est un péril national qui menace la sécurité du royaume. A ce stade, et quels que soient les torts reprochés à nos confrères, cette façon de faire est à la fois grave et ridicule. “Le déploiement de tous ces moyens est exagéré. Le message, qui revient à intimider Al Ayam et les autres titres qui pourraient être tentés de suivre son exemple, est aussi clair qu’inacceptable”, nous résume parfaitement Said Essoulami, président d’une ONG, le CMF MENA, dédiée à la liberté d’expression. Le syndicat de la presse (SNPM) comme la fédération des éditeurs (FMEJ) ont apporté leur soutien au journal. On soutient à notre tour Al Ayam, comme on comprend la réaction de son directeur, Noureddine Miftah, qui s’est empressé de démissionner de cette même FMEJ dont il était le secrétaire général. Pour une question de forme. Et de (bon) sens. “En tant que dirigeant d’une entreprise de presse, je suis amené à négocier avec l’Etat (notamment dans le cadre de la prochaine réforme du code de la presse) qui devient, de facto, un partenaire. Ce n’est plus possible quand ce même Etat me traite de cette manière”. En d’autres termes, comment voulez-vous que le directeur d’un journal prenne un café et devise tranquillement avec un ou plusieurs ministres sur un vague projet en commun, alors que la police vient de le traiter comme un dangereux malfrat ? Tout cela, on le voit, est d’abord une terrible question de forme. Ceux qui ont déjà eu affaire aux rudesses de notre police, à ses vieilles méthodes d’intimidation, à tout ce cirque indigne d’un pays démocratique, le savent très bien : chez nous, les vices de forme tiennent lieu de fond. On ne vous respecte pas et on vous prive de vos droits pour vous faire renoncer et donner la leçon aux autres. Hier c’était courant, aujourd’hui c’est choquant.

 
 
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