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Par Souleïman Bencheikh
et Abdellah Tourabi
Enquete. Abdelkrim Khattabi le fantôme qui hante les Alaouites
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Reddition. Le 27 mai 1926,
Abdelkrim, acculé, se rend aux
autorités françaises qui lui
promettent la vie sauve sil
accepte lexil.
(MEMORIAL DU MAROC TOME 5)
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Président de la république puis prisonnier sous Mohammed V, résistant exilé sous Hassan II, symbole historique dérangeant sous Mohammed VI
Le héros du Rif continue de peser de tout son poids sur la monarchie.
Le 6 février 1963 séteignait celui qui fut lémir du Rif, le seul (éphémère) président quait connu le Maroc. 37 ans après avoir quitté sa terre natale, Abdelkrim Khattabi succombait à une attaque cardiaque dans son exil cairote. 46 ans plus tard, force est de constater que sa |
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mémoire officielle nest pas à la hauteur de son épopée. Certes, des boulevards portant son nom ont fleuri un peu partout au Maroc. Certes, des historiens, marocains ou étrangers, se sont penchés sur le cas décole quil a représenté. Son souvenir officiel reste pourtant une affaire difficile à manier, une épine dans le pied dune monarchie alaouite en mal de symboles populaires.
Une mémoire occultée
Populaire, Abdelkrim Khattabi lest toujours. En témoignent les commémorations discrètes mais régulières de son action : samedi 7 février, le groupe universitaire de recherche sur Abdelkrim Khattabi organisait un colloque dans la banlieue de Rabat ; courant du mois, lassociation Mémoire du Rif, qui publie sa revue annuelle chaque 6 févier, prévoit des rencontres entre des témoins de lépoque et des habitants dAl Hoceïma. Le souvenir de lémir du Rif nest pas réservé, loin sen faut, aux seuls chercheurs ou à quelques rares autonomistes. Le groupe de musique casablancais Darga, avec son titre-phare Abdelkrim, a récemment illustré la persistance dun mythe populaire que peuvent sapproprier tous les Marocains. Un mythe dune étrange actualité mais que peine à récupérer le nouveau règne, pourtant très soucieux de revisiter lhistoire nationale.
Dès son intronisation, Mohammed VI a envoyé des signaux très favorables et le retour dans le Rif de la dépouille mortelle de Abdelkrim semblait possible, voire imminent. Lexilé Abraham Serfaty nétait-il pas rentré au pays à lappel du roi ? Mohammed VI na-t-il pas honoré le Rif de ses multiples visites, na-t-il pas rencontré le fils (aujourdhui décédé) de Abdelkrim ? LInstance équité et réconciliation a même planché sur le cas Khattabi. Rien cependant na abouti, et la petite nièce de lémir du Rif, Fadila Jirari, est aujourdhui amère : Cest une erreur davoir voulu traiter le cas Khattabi dans le cadre du bilan des années de plomb. On a voulu en faire un dossier parmi dautres, ce qui est loin dêtre le cas. Il ne sagit ni de la même époque, ni des mêmes responsabilités de lEtat. Et Fadila Jirari de marteler : Cest au niveau le plus élevé (ndlr, comprenez le roi) que doit être demandé le rapatriement du corps de Abdelkrim. Puis, de guerre lasse, elle lâche : De toute façon, les conditions qui expliquaient son refus de rentrer au pays nont pas disparu. Sur le fond, rien na vraiment changé.
Le fond, cest évidemment lattentisme précautionneux dont a toujours fait preuve la monarchie à légard de lémir du Rif. Car avec le temps, la mémoire de Abdelkrim Khattabi est devenue une arme de propagande à double tranchant que personne ne veut complètement négliger. Dans les années 1940 déjà, les ténors de lIstiqlal avaient tenté de récupérer lhéritage de lexilé du Caire. Huit ans après sa mort, au lendemain du putsch de Skhirat, les thuriféraires de la monarchie alouite, alors vacillante, convoquent de nouveau la mémoire de Abdelkrim. Magali Morsy (Abdelkrim et la république du Rif, actes du colloque de 1973, Maspero, 1976) écrit à ce sujet : Le 10 juillet 1971, cest Skhirat, suivi des exécutions du 13 juillet.
Cest ce même mois de juillet (du 17 au 22 très précisément) qui aurait dû voir la commémoration du cinquantenaire de la déroute espagnole et de la victoire dAnoual. Cest en fait un peu plus tard, après quelques semaines de désarroi, que se développe très rapidement un mouvement visant à remettre Abdelkrim à lhonneur. Le 1er novembre à 20 heures se tient, à Dar Massa, une cérémonie en commémoration de la bataille dAnoual, qui a marqué il y a cinquante ans la victoire du grand héros Abdelkrim Khattabi sur les forces coloniales (communiqué officiel). Cette cérémonie est marquée par des discours de Allal El Fassi et dautres personnalités nationales. Lhistorienne illustre ainsi lenjeu mémoriel dont lémir du Rif est lotage, et explique aussi le regain dintérêt que connaît la figure de Khattabi à lorée des années 1970 : Abdelkrim devient un alibi du trône, un mythe démembré, privé de ses caractères national et républicain. Il nest plus quun leader rifain, et sa guerre de libération est réduite à un soulèvement populaire, ultime avatar de plusieurs révoltes contre loccupant occidental. Il est lhomme dun contexte et dune époque. Un souvenir.
Lhéritier dun clan
Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi voit le jour à Ajdir en 1882 dans une famille de notables longtemps liés au Makhzen. Son père Abdelkrim est cadi désigné par le sultan. Lun de ses oncles est gouverneur, un autre est précepteur des enfants du sultan. Une famille qui, dans la tribu des Beni Ouryaghel, inspire estime et respect. Le clan Khattabi se réclame également dun aïeul prestigieux : le calife Omar Ibn Al Khattab, qui incarne dans limaginaire musulman sunnite les valeurs de justice, de probité et desprit de conquête. Un schéma somme toute classique dans un pays où les descendants du prophète et les leaders religieux sont fondateurs de dynasties et chefs de mouvements de résistance ou de dissidence. Le cadi Abdelkrim, père de lémir, exerce une influence très grande sur son fils, Mohamed.
Les noms des deux hommes vont se confondre, au point que lauguste fils sera désigné à jamais par le nom de son père, Abdelkrim. Ambitieux et intelligent, Khattabi père prépare ses enfants au nouveau monde qui se profile. Il veut quils soient les dépositaires dune triple culture : berbère, arabo-musulmane et occidentale. Mohamed se dirige vers des études traditionnelles à luniversité Al Qaraouyine de Fès, tandis que son jeune frère Mhammed poursuit des études dingénieur à Madrid.
Les fils Khattabi sont à lépoque des précurseurs. Ils appartiennent à une génération pionnière de nationalistes marocains qui ont eu la possibilité dapprivoiser la culture du colonisateur, maîtriser sa langue, connaître son histoire, pour mieux en dénoncer les contradictions. Dans ses correspondances avec les autorités espagnoles lors de la guerre du Rif, Abdelkrim fera dailleurs souvent référence aux conventions internationales et aux textes juridiques modernes. Il parle un langage qui trouble le colonisateur et met à mal limage du barbare, fruste et inculte, quil faut civiliser. A Fès, Abdelkrim Khattabi découvre également les idées réformistes de Mohamed Abdou et de Rachid Reda, qui vont influencer profondément la pensée et les visions politiques du futur leader nationaliste. Nommé juge à Melilia, Abdelkrim succombe à lappel de lengagement politique et de la polémique. Il devient chroniqueur au supplément en arabe du journal espagnol, Telegrama Del Rif, quil va diriger par la suite. Comme le remarque judicieusement Zakya Daoud dans une biographie consacrée à Abdelkrim, il est alors lun des premiers journalistes du Maroc. Dans ses chroniques, Abdelkrim critique violemment la France et place ses espoirs sur lEspagne pour moderniser le Rif. Pendant des années, on considère Abdelkrim et son père comme des amis de lEspagne. Les deux hommes sont décorés plusieurs fois par les autorités de Madrid. Une proximité qui leur attire la colère et la vengeance des résistants rifains menés par Ameziane, qui voient dun très mauvais il cette connivence avec lennemi. Les terres des Khattabi sont incendiées et leurs biens détruits par les résistants. Le soutien du clan Khattabi à la Turquie musulmane et à lAllemagne pendant la Première guerre mondiale marque un tournant dans cette relation avec lEspagne. Abdelkrim est emprisonné et accusé de haute trahison en 1915. Il est libéré quelques mois plus tard, grâce aux relations de son père, pour rejoindre son clan et sa tribu, avec de nouvelles convictions et de nouvelles idées.
Le vainqueur dAnoual
Le clan Khattabi rejoint la résistance contre lEspagne. Le père de Abdelkrim dirige la tribu des Beni Ouryaghel dans cette lutte contre lenvahisseur. Mais un événement dramatique survient en juillet 1920 : le patriarche et chef du clan Khattabi meurt empoisonné. Mohamed Ben Abdelkrim lui succède. Il se retrouve propulsé à la tête des Imjahden, les combattants de quatre tribus qui ont oublié leurs rivalités ancestrales pour mener la guerre sainte contre lennemi étranger. Lancien juge et journaliste se transforme en fin stratège et commandant dune armée qui ne cesse de prendre de lampleur, mais qui manque terriblement darmes et de munitions. Abdelkrim réussit à mettre en place un premier noyau de tribus rifaines unies et parvient à créer un commandement centralisé et simplifié.
Une révolution mentale chez les membres de ces tribus, traditionnellement rétives à lautorité. Les victoires de la résistance sont au rendez-vous et Abdelkrim saffirme comme le chef charismatique et incontestable de cette résistance. La bataille dAnoual en juillet 1921 finit par asseoir définitivement lautorité de Abdelkrim et fait de lui un héros national et une légende. A la tête de 1500 hommes, Abdelkrim part à lassaut dAnoual, où plus de 26 000 soldats espagnols et mercenaires sont retranchés. Les combattants de Abdelkrim tiennent un front de plus de 30 kilomètres et décident de ne pas abandonner leurs positions. Dans la confusion et la panique, le général Silvestre, commandant militaire de la région, décide dévacuer Anoual pour se retirer vers Melilia. Une erreur fatale, car larmée de Abdelkrim va fondre sur les colonnes espagnoles en déroute et massacrer soldats, officiers et mercenaires. Larmée espagnole perd une dizaine de milliers de soldats dans cette bataille, et les troupes de Abdelkrim récupèrent un butin conséquent et inespéré : 200 canons, 400 mitrailleuses, 25 000 fusils et plus de 10 millions de cartouches.
Avec cette victoire retentissante, Abdelkrim se hisse au firmament et devient une légende au Maroc et dans le monde. Il est le porteur dun nouvel espoir, dune foi ardente dans la victoire malgré la supériorité militaire et technique écrasante de lenvahisseur étranger. Une période où le sultan du Maroc est sous tutelle de la France. Malgré les révérences et le respect manifeste porté par le résident général Lyautey, le sultan du Maroc Moulay Youssef ne dispose pas dune once de pouvoir sur ses sujets. Dans son livre sur les mouvements dindépendance au Maghreb, Allal El Fassi rapporte que les nouvelles des victoires militaires de Abdelkrim au Rif étaient accueillies avec ferveur dans tout le Maroc.
En 1924, un centre de recrutement et de propagande pour le compte de lémir est démantelé à Casablanca par les autorités françaises. Le risque de contagion à tout le territoire marocain pousse la France à rejoindre lEspagne dans le combat contre Abdelkrim et son armée. Lyautey, en fin analyste politique, a compris le danger que représentait Abdelkrim en estimant que toute la puissance coloniale de lEurope dOccident et surtout le destin de lempire africain de la France se joue dans les montagnes du Rif. Là où Abdelkrim entreprend la colossale tâche dunir les tribus rifaines autour de lui dans une forme dorganisation politique inédite : la république du Rif.
Monsieur le Président
Les tribus du Rif incarnaient lessence même de bled siba : la non-reconnaissance dune autorité politique centrale, sauf celle spirituelle du sultan et une situation danarchie entretenue par les guerres entre différents clans et tribus. Robert Montagne, sociologue et conseiller de Lyautey, décrit ainsi la nature farouche et batailleuse des Beni Ouryaghel, tribu de Abdelkrim les luttes intestines dans les villages y sont si constantes, si implacables, que nul nose construire sa maison près de celle de son voisin
Là où les Beni Ouryaghel étaient passés, il ne restait plus une porte, une poutre, un pot de terre. Abdelkrim réussit pourtant à mettre fin à cette situation danarchie et à fédérer les tribus rifaines autour dun projet de résistance et de libération du pays.
Ce que les sultans du Maroc nont pas pu faire avec les armes et les campagnes militaires, Abdelkrim le réalise grâce à un subtil jeu dalliances et dimplication des tribus dans la gestion des affaires du pays. En janvier 1923, Abdelkrim proclame la république du Rif dont il est élu président. Une assemblée nationale composée des représentants des différentes tribus, et présidée par Abdelkrim, dispose des pouvoirs législatifs et exécutifs. Un gouvernement est créé avec des ministres de lInstruction et de la Justice, de lIntérieur, de la Guerre, des Affaires étrangères et des Finances. Comme lexplique lhistorien Mimoun Charqi, Abdelkrim a traduit, à travers cette forme dorganisation politique, ses connaissances acquises au contact des Espagnols, ainsi que les conseils prodigués par ses amis européens et américains.
Abdelkrim voue également une grande admiration pour Atatürk et sa capacité à réformer son pays, la Turquie, en empruntant des lois et des modèles politiques à lEurope. Ladoption dune Constitution moderne correspond à la volonté de réforme politique qui anime Abdelkrim. Le fanatisme religieux et le maraboutisme représentent pour lémir Abdelkrim un mal politique et culturel quil faut éradiquer. Quelques années plus tard il déclare à cet égard : Ces gens nont pas participé à la lutte, parce quils disaient que le combat pour la patrie ne les intéressait pas, leur rôle se limitait à la défense de la foi. Jai tout fait pour débarrasser la patrie de leur influence.
Abdelkrim sattaque également aux pratiques traditionnelles propres aux différentes tribus. Des codes juridiques inspirés du Droit musulman deviennent les seules références pour les juges, ainsi que les dahirs édictés par lassemblée nationale et le gouvernement. Lémir du Rif interdit également lesclavage pratiqué par certaines tribus et prohibe les propos désobligeants à légard des juifs, ce qui lui vaut un grand respect de la communauté juive. La république du Rif se profile comme la transition de bled siba vers une forme moderne de gouvernement.
Elle devient le laboratoire des idées réformistes et modernistes de Abdelkrim, quil souhaite plus tard voir appliquées à tout le territoire marocain. Abdelkrim ne se positionne pourtant jamais comme un dissident, un rogui, un prétendant au trône. La prière nest jamais dite en son nom, comme lont fait dautres dissidents et aspirants au trône. Comme il lexplique lui-même : Je nai aucune ambition. Je naspire pas au sultanat, ni au pouvoir absolu. Si je suis une gêne, je suis prêt à disparaître et laisser la place à un autre. Pourtant, lexpérience de la république du Rif demeure une expérience inédite, presque invraisemblable, dans un pays habitué aux successions des dynasties monarchiques et aux hommes qui rêvent de devenir sultans et rois.
Lexil forcé et lévasion
Le 27 mai 1926, Abdelkrim Khattabi, acculé, brisé par la force de frappe de deux armées occidentales liguées contre lui, décide de se rendre à larmée française, qui lui promet la vie sauve. Commence alors son chemin de croix. 20 longues années dexil à La Réunion, isolé de tout. Cette réclusion lui pèse et il déploie de multiples efforts pour voir sadoucir sa peine. Le 11 novembre 1938, il écrit au gouverneur de La Réunion : Lexil, depuis douze ans, pèse lourdement sur nos épaules. Il évoque ses garçons dont lavenir linquiète et la difficulté de marier ses filles, dont la dernière, Aïcha, vient de naître. Il a désormais onze enfants, dont cinq garçons et six filles, la moitié nés en exil, sans compter ceux de son frère et de son oncle.
En 1939, il renouvelle sa demande : il exprime le souhait que ses fils combattent dans larmée française au moment où souvre la Seconde guerre mondiale. Lexil réunionnais de Abdelkrim ne prend fin quen 1947, à la faveur dambitions françaises mal cachées. Le sultan Mohamed Ben Youssef sest un peu trop rapproché des thèses nationalistes au goût du résident général Erik Labonne. Il germe dans lesprit de ce dernier lidée de faire de Abdelkrim un contrepoids politique actif au sultan qui sémancipe. On décide dextraire lexilé des antipodes où il croupit depuis 20 ans. Le 1er mai 1947, on lembarque avec toute sa famille, sous la garde de quelques gendarmes français originaires de La Réunion, à bord dun vieux rafiot. Cap sur la France, Cannes plus précisément, où Abdelkrim Khattabi doit poursuivre son exil
Il ny arrivera jamais.
A lescale de Port Saïd, les leaders nationalistes maghrébins (marocains, algériens et tunisiens pour la plupart, réfugiés au Caire) sont prévenus de larrivée du navire de Khattabi et lattendent de pied ferme. Pendant la nuit, ils sengouffrent dans le navire à quai et demandent à parler au chef exilé. Dans sa biographie de Khattabi, Zakya Daoud raconte : Méfiant face à tout ce remue-ménage quil ne comprend pas, Abdelkrim est enfermé dans sa cabine. Bourguiba tambourine à la porte : Ouvre-nous, nous venons pour ton bien ! Abdelkrim répond : Tout le monde peut dire cela, et dabord, qui êtes-vous ? Finalement, il ouvre et toute la délégation senferme avec lui, son frère et son oncle pendant que, sur le pont, les gendarmes français jouent à la pétanque et que léquipage grec reste indifférent. Cest finalement sans encombres que Abdelkrim parvient à fausser compagnie à ses gardiens français. Lémir est immédiatement reçu par le gouverneur de la province, poursuit Zakya Daoud, et dès 6 heures du matin, toute la famille prend la route du Caire et est conviée dans la matinée au siège du bureau du Maghreb arabe. Ils sont ensuite reçus avec tous les honneurs par le roi dEgypte qui fait installer lémir et sa famille dans une villa où il campera 15 ans.
La retraite cairote
Ceux qui lont approché au moment du débarquement à Port Saïd disent combien Abdelkrim était hésitant, combien il manquait dinformations sur toutes choses, combien il avait fallu darguments pour le rallier au projet dévasion, rapporte lhistorien Mohamed Zniber à loccasion du colloque parisien dédié à Khattabi en 1973. Pourtant, début 1948, requinqué et plein dénergie, Abdelkrim se met au service de la Ligue arabe et devient président du Comité de libération du Maghreb. Même affaibli physiquement, le vieux lion de 64 ans na rien perdu de son aura. Il suit de près lévolution de la question marocaine. Ses rapports avec les nationalistes marocains présents au Caire, notamment le futur chef du Parti de lIstiqlal, Allal El Fassi, sont tout sauf apaisés. Jai vu mes idées sévanouir lune après lautre.
Comme dans beaucoup de pays dOrient, larrivisme et lesprit de corruption se sont introduits dans notre cause nationale, dira-t-il plus tard du nationalisme à laune duquel sest arrachée lindépendance marocaine. Il nhésitera pas à qualifier les Istiqlaliens fassis de femmes à barbe. Quant au plus illustre dentre eux, il lignorera superbement pendant toute la durée de son exil cairote. Les deux hommes ne semblent guère avoir datomes crochus. Chaque semaine, Allal El Fassi, qui travaille sur la guerre du Rif, demande à le rencontrer, chaque semaine, Abdelkrim se défile derrière de faux prétextes.
Pour illustrer le fossé qui sépare ces deux géants du panthéon marocain, Abdallah Laroui rapporte un de leurs échanges : Allal El Fassi a dit un jour, exprimant le point de vue des nationalistes de sa génération : Quand on pense que, pendant cinq ans, Abdelkrim na pas fondé une seul école ! Abdelkrim aurait rétorqué : Oui, mais vous, nationalistes dentre les deux guerres, vous navez fait que cela, vous navez été que des maîtres décole. Magali Morsy résume assez bien le divorce avec les nationalistes, qui préfigure de lattitude critique que gardera toujours Abdelkrim à légard de la monarchie : La voix de Abdelkrim paraissait révolue aux nationalistes des années 1950, et lon comprend que le divorce ait été consommé entre celui qui demeura muré dans son refus de remettre les pieds au Maroc tant que le dernier soldat étranger naurait pas quitté le Maghreb, et ceux que la route passant par Aix-les-Bains devait conduire au gouvernement, sous légide de Sa Majesté Mohammed V. Dans la perspective dun Maroc indépendant, Abdelkrim était mort, bien mort, écrit lhistorienne.
Tombeur de rois ?
Contrairement à certaines croyances, Abdelkrim navait rien dans labsolu contre la monarchie. Il nétait pas contre le roi, mais contre la manière dont lindépendance a fini par être obtenue, expliquait Saïd, le fils de lémir du Rif, en 2006. Malgré les dénégations de son fils, lémir Abdelkrim reste perçu comme un concurrent sinon historique, du moins symbolique de la monarchie. Ses prises de position nont pas dissipé cette impression, bien au contraire. Encore président de la république du Rif, il déclarait à propos de Moulay Youssef : La seule chose qui mimporte aujourdhui, ce nest pas lexistence dun sultan au Maroc, mais lindépendance entière, sans réserve, du malheureux peuple rifain.
En 1952, il salue la chute de la monarchie égyptienne et la victoire de Nasser, applaudissant à la fois au putsch des officiers et à la proclamation de la république. Une attitude douteuse pour les nationalistes marocains de lépoque, qui revendiquaient le leadership de Mohammed V. Lindépendance obtenue, Abdelkrim ne sera pas moins tendre à légard de la monarchie. En janvier 1960, Mohammed V, en visite au Caire, exprime le désir de rencontrer Abdelkrim, mais ne parvient pas à le convaincre de rentrer au Maroc. Saïd Khattabi a, à ce propos, expliqué : Quand Mohammed V, peu avant sa mort, a rendu visite à mon père au Caire, celui-ci lui a répondu : Je nai rien contre vous, mais je souhaite que mon pays accède réellement à lindépendance, et cela passe dabord par lévacuation des troupes militaires étrangères.
En juillet 1962, cest au tour du nouveau roi Hassan II, venu assister au Caire à un sommet des chefs des Etats du Pacte de Casablanca (ancêtre de lOUA) de solliciter une rencontre avec Abdelkrim. Celui-ci, qui décline lentement (il mourra quelques mois plus tard) reçoit Hassan II à son domicile. Les photos montrent un jeune souverain penché attentivement sur le vieil émir, fatigué, la tête couverte dune petite calotte blanche, toujours vêtu de sa jellaba grise, commente Zakya Daoud. Le roi craint quétait Hassan II, qui fut aussi le prince bourreau du Rif en 1958, disparut ainsi comme par magie en présence de Khattabi. En 1962 toujours, quelques mois avant de passer larme à gauche, Abdelkrim soppose à la Constitution octroyée de Hassan II. Il ny a de Constitution valable que la Constitution nationale établie par la nation elle-même et pour elle-même.
La Constitution légitime dun pays ne peut être élaborée que par une commission ou un organe élus, représentant authentiquement et correctement les différentes classes populaires, écrit-il. Pourtant, si le défunt roi a puni le Rif pour son insoumission, il na jamais porté atteinte à la famille de Abdelkrim. Hassan II a toujours respecté notre famille, estime Fadila Jirari, petite-nièce de lémir. Comment alors comprendre que MHammed, (frère de Mohamed Ben Abdelkrim), rentrant au Maroc en 1967 après 40 ans dexil, ait été victime dune farce aussi tragique que ridicule ? Son comité daccueil, induit en erreur par le général Oufkir qui avait prétexté un retard de lavion, déserta le tarmac, laissant le vieil exilé fouler en solitaire le sol marocain, avant dêtre emmené manu militari à lhôtel Hassan de Rabat où il mourra enfermé cinq mois plus tard, sans jamais avoir revu son Rif natal. La dépouille mortelle de Mhammed Khattabi repose aujourdhui à Ajdir. Qui le sait ?, sinterroge Fadila Jirari.
La mémoire de la guerre du Rif est de moins en moins vive, déplore-t-elle. En attendant, le ministre de la Communication, Khalid Naciri, a cru nécessaire dexpliquer que le rapatriement du corps de Abdelkrim nétait pas au menu du gouvernement Abbas El Fassi. Lémir du Rif serait-il déjà entré au panthéon des grands oubliés de lhistoire ? Pourra-t-il un jour prendre dans nos manuels scolaires la place quil mérite : celle dun avant-gardiste protéiforme, précurseur incompris du nationalisme marocain ?
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[ Voire infographie ]
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Zoom. Linvention de la guérilla
Abdelkrim menait un combat disproportionné et a priori déséquilibré face à larmée espagnole, mieux équipée et aidée par des mercenaires. Il fallait donc inventer une nouvelle forme dorganisation militaire pour y faire face : cest la naissance de la guérilla. Des troupes réduites, mobiles et soudées, mènent des attaques rapides et précises contre des cibles militaires. Un travail de collecte dinformations et de propagande accompagne ces opérations pour surprendre lennemi et le déstabiliser. Goliath en déroute contre un David insaisissable et efficace. La technique inventée par Abdelkrim a fait des émules dans le monde. La guérilla rifaine devient un modèle de guerre asymétrique, où le faible triomphe militairement sur un ennemi mieux doté en hommes et en armes. Ho Chi Minh, le leader vietnamien, affirme que la bataille dAnoual a inspiré ses troupes pour le siège de Dien Bien Phu en 1954, contre larmée française. Tito, héros de la libération de la Yougoslavie de loccupation nazie, a déclaré avoir utilisé les tactiques de guérilla élaborées par Abdelkrim. Quant au président chinois Mao Tse Toung, il a témoigné devant une délégation palestinienne du Fatah en 1971 son admiration pour lémir du Rif : Vous êtes venus me voir, a-t-il dit à ses hôtes, pour que je vous parle de la guerre de libération, alors que dans votre histoire récente, il y a Abdelkrim, qui est une des principales sources desquelles jai appris ce quest la guerre populaire de libération. |
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Verbatim. Lémir idéologue
En 80 ans dune vie très riche, Abdelkrim Khattabi a laissé derrière lui toute une littérature : correspondances de chef dEtat, articles journalistiques, interviews accordées à des journalistes étrangers, interventions scientifiques, et même des mémoires (sujettes à caution et à la diffusion confidentielle). Lémir du Rif a été un idéologue prolifique, un politique sexprimant sans langue de bois et ne rechignant pas à lanalyse contextuelle. Morceaux choisis :
La république. Nous avons appelé notre pays république rifaine dès 1923 (
), pour exprimer le fait que nous étions un Etat composé de tribus indépendantes fédérées, et non pas un état représentatif ayant un parlement élu. Le mot république ne devait, dans notre esprit, prendre sa signification véritable quaprès un certain temps, parce que tous les peuples, lorsquils viennent à se constituer, ont besoin dun gouvernement décidé, dune autorité forte et dune organisation nationale vigoureuse. (1927)
Le fanatisme. Une cause de ma défaite a été le fanatisme religieux. (
) Je reconnais que jai dû utiliser moi aussi le sentiment religieux à certains moments (quand les Espagnols ont pris Ajdir par exemple), mais le vrai islam est loin du fanatisme et, daprès ce que je sais, je peux affirmer quil na rien à voir avec ce que pratiquent les Algériens et les Marocains. (1927)
Incompris. Les Rifains ne mont pas compris : les cheikhs se sont opposés à moi parce quils mont vu une fois porter un costume dofficier. (
) Je dois préciser que je nai trouvé au Rif aucun encouragement à réaliser mes projets de réformes. Seuls quelques groupuscules, à Fès et en Algérie, mont compris et mont soutenu, parce quils étaient au courant de ce qui se passait à létranger. (1927)
Prophétie coloniale. Ces impies, un certain jour, sempareront de tous les Marocains riches et chefs comme Moulay Youssef et autres, et les transporteront sur un autre continent des mers lointaines. (Lettre de Abdelkrim à Si Ahmed Jilali, professeur à la Qaraouiyine, 1925)
Les berbères. Je suis de race berbère et jignore à quel point vous nous sous-estimez, mais jaffirme cependant que les berbères sont des gens avancés, qui ont hérité de nombreuses civilisations. Vous ignorez par exemple quen tant que berbère, je suis dorigine juive. Mes ancêtres sont ensuite devenus chrétiens, puis musulmans. Maintenant, nous parlons larabe, langue du Coran, nous nous entendons en berbère, langue de nos aïeux, mais nous conversons aussi en français, langue de notre pays asservi. (1952) |
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Plus loin. Entre Saladin et Ben Barka
La mémoire de Mohamed Ben Abdelkrim Khattabi est ambivalente et son héritage morcelé. La complexité de lhomme rend son épopée difficile à célébrer car impossible à appréhender, sinon dans la contradiction. Il est lhéritier très makhzénien dune dynastie de notables, il est aussi le journaliste ardent qui senthousiasme pour le progrès occidental et pour la révolution turque. Il est le président dune république au référentiel moderniste, mais prône la guerre sainte contre les infidèles. Rifain qui se plaint de navoir été soutenu quà Fès, Marocain en butte aux barons de lIstiqlal et critique à légard de la monarchie, chantre exilé dun Maghreb uni. Abdelkrim est tout cela à la fois, magistralement, dramatiquement. Héros épique et personnage tragique. Un Saladin venu trop tard, un Ben Barka venu trop tôt. Le stratège dAnoual est un avatar du sultan ayyoubide vainqueur à Hattin en 1187, un jalon de la fierté maghrébine. Comme Saladin, il a mené le jihad avec un certain esprit douverture.
Comme lui, il a régné et gouverné. Chef de guerre finalement vaincu, idéologue incompris, Abdelkrim est aussi un peu le précurseur dun Mehdi Ben Barka, non pas idéologiquement, mais symboliquement. Lun a bu son échec jusquà la lie, dans lexil et loubli. Léchec de lautre a été sa mort. Les deux hommes laissent derrière eux le même souvenir officiellement occulté et trop commodément convoqué à des fins politiques. Lépopée dor et de sang de Abdelkrim selon le titre de Zakya Daoud - est en fait complètement anachronique, hors du temps et de lespace, le seul exemple de guérilla dans la première moitié du XXème siècle, rappelle l´historien Maâti Monjib.
Doù son caractère tragique, davance vouée à léchec. Abdelkrim le dira sur le chemin de lexil : En un mot, je suis venu trop tôt, mais je suis convaincu que mes espoirs seront réalisés, tôt ou tard, par la force même des choses. Visionnaire, il laura été, prophétisant lexil de Mohammed Ben Youssef ou même la chute de lURSS. Mais, oublié, il lest toujours : fantôme encombrant d'une monarchie qui doute encore, héros tour à tour triomphant et vaincu, il est le souvenir de ce que les Alaouites ont raté
faute d'avoir essayé. A lui seul, Abdelkrim brise le mythe savamment actualisé des Trois rois, de ce Maroc indépendant ressuscité par Mohammed V et sa descendance. Il est le cruel rappel que les ancêtres des Trois rois ont failli là où lui a osé. |
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