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Par Ayla Mrabet
Nostalgie. Le poids des mots
Vingt ans déjà que Kalima n'existe plus. Hier révolutionnaire, aujourd'hui culte, lhistoire du magazine est riche en enseignements. Rétrospective.
Shem's publicité, un matin parmi tant d'autres. Confortablement assis sur le canapé de son immense bureau, Noureddine Ayouch, fondateur de l'agence de pub Shem's et de la fondation Zakoura, laisse les années Kalima refaire surface. Et en parle comme dun beau moment, une époque marquante, une blessure guérie qui relance quand même, un |
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peu. Le sourire en coin, il se souvient d'un projet, un peu fou à l'époque, en 1983, qui a germé dans sa tête : lancer un magazine pour femmes. Un journal féminin, surtout pas féministe, qui parle de la condition des femmes comme de celle des hommes, qui remet à l'ordre du jour une notion d'égalité quasi idyllique dans un Maroc écrasé par le machisme ambiant. Je ne voulais pas faire appel à des journalistes établis. Il fallait à Kalima du sang neuf, des personnes qui veulent commencer une carrière, qui ont un potentiel politique, social, culturel.
Noureddine Ayouch réunit donc une jeune équipe et instaure un comité de pilotage. Des collaborateurs reconnus, dont Najib Bouderbala, Abdellatif Laâbi, Fatima Mernissi, Driss Moussaoui et bien d'autres noms encore, participent à la rédaction. Avoir des écrivains, des personnalités qui ont du background et de jeunes journalistes a donné à Kalima un positionnement éditorial intéressant, se targue le directeur de la publication du magazine féminin. Et il peut se le permettre. Parce que dans le Maroc des années 80, on n'est pas forcément femmes jusqu'au bout des seins. Et qu'à cause d'un mensuel, les poils se sont hérissés dans le milieu makhzénien. Du haut de ses six lettres, Kalima a brisé des silences, avec les mots justes.
Un projet de société
Lorsque Driss Moussaoui, ancien membre du comité de pilotage du magazine et actuel chef de service de l'unité psychiatrique au CHU Ibn Rochd, revient sur ces années Kalima, l'émotion est palpable. Léquipe était réunie autour d'une seule et même idée : la femme est l'avenir du Maroc. La phrase peut faire cliché, mais Kalima a été une véritable révolution. Parce que la moitié du Maroc, ses femmes, étaient colonisées par ses hommes, l'autre moitié du Maroc, explique-t-il. En février 1986, le premier numéro paraît. A sa tête, Noureddine Ayouch, le papa, le concepteur, l'âme, le moteur, la locomotive du magazine selon Driss Moussaoui. Présent lors de toutes les conférences de rédaction, sans pour autant intervenir en termes d'écriture, il rapporte : Nous voulions faire du travail de terrain, pas de bureau.
Nous voulions traduire le vécu, le vrai, l'émouvant. Et ils l'ont fait. L'avalanche Kalima et son effet boule de neige ont drainé des lecteurs des quatre coins du Maroc. Le mensuel enchaîne des dossiers jamais traités jusqualors : prostitution, éducation sexuelle, viol, petites bonnes, absence de femmes en politique, droits de l'homme, sexe hors mariage
Kalima a joué un rôle pionnier dans le journalisme marocain, mais aussi dans la société civile, affirme Driss Moussaoui. Le magazine n'a pas seulement parlé des tabous du pays, il a parlé de droits civiques, de droits de l'enfant et de la femme, de tous ces sujets ignorés au Maroc. De quoi déclencher l'admiration d'un lectorat aux limites du fanatisme et l'ire d'un Makhzen omnipotent, manipulateur, omniscient, dixit le psychiatre.
Liberté de stress
Le poste de police devient presque le second local de Kalima. Nous avons été accusés de tous les maux, taxés de communistes, de servir le Polisario, d'écrire des articles qui démolissent l'image du Maroc, raconte Noureddine Ayouch. Driss Basri avait même appelé Noureddine pour lui dire que le contenu du magazine était inacceptable, se souvient Driss Moussaoui. Les convocations se suivent et les saisies tombent. Une fois, deux fois, trois fois. De quoi ruiner Kalima et ses 20 000 tirages. Aux premières censures, nous avons été obligés d'augmenter nos prix, lâche Noureddine Ayouch. Les pertes financières se sont élevées à plusieurs millions de dirhams, entre le paiement des fournisseurs, des journalistes, etc. J'ai failli faire couler Shem's pour remettre à flot Kalima. Lorsque j'ai vu que le combat était perdu d'avance, nous avons arrêté, conclut Ayouch.
En avril 1989, c'est la fin. L'équipe, réunie pour la dernière fois dans ses locaux, abattue, pleure d'impuissance. Mais la plus grande déception de léquipe reste de n'avoir été soutenue par aucun organe de presse marocain. Que ce soit dans l'administration ou dans les médias, Kalima est montrée du doigt, dénigrée, occultée. L'idéal pointé par l'équipe ne plaît pas à tout le monde. Jamais au grand jamais nous n'avons été attaqué pour diffamation, assurent Noureddine Ayouch et Driss Moussaoui. Si nos conférences de rédaction duraient parfois plus de dix heures, c'est justement pour que nous soyons inattaquables, rigoureux, stricts. Traiter l'information de manière irréprochable n'était pas simplement un luxe, mais une condition vitale au parcours de Kalima. Faute de liberté de presse, le mensuel des années 80 s'est divisé entre argumentation béton et impertinence avant-gardiste, qui donnaient des sueurs froides à son directeur de publication.
Tous ont pris d'autres chemins, parfois bien loin du journalisme. Noureddine Ayouch s'est engagé dans le social, Driss Moussaoui replongé dans la psychiatrie, Touria Hadraoui, auteur des enquêtes les plus crues, reconvertie au malhoun. Aucun ne regrette son expérience. Lorsque j'ai rejoint Kalima, j'étais fraîchement marié, se rappelle Driss Moussaoui. A chaque fois que ma femme me demandait où j'allais, je lui répondais : A Kalima. Me battre pour les filles que nous aurons un jour. Mission accomplie. |
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Florilège. Passé, mais pas dépassé
Kalima a brisé des tabous sociaux aujourd'hui repris par mille et un journaux. Tout n'est pas évident à dire, même aujourd'hui. Et pourtant, en relisant les articles du mensuel, on pourrait les croire actuels. Extraits : Nous vivons dans une société obsédée par le sexe. La morale de lhistoire est que, pour beaucoup, un homme et une femme ne peuvent se trouver seuls quelque part sans coucher ensemble : l'amitié entre femme et homme est une vue de l'esprit, non du sexe.
Sexe hors mariage, sexe hors-la-loi, n°7, septembre 1986
Je n'aurais jamais envie d'épouser quelqu'un qui fait tout un plat d'une si petite membrane. Et dire qu'à Casablanca il suffit de 3000 DH pour se faire refaire une petite beauté virginale.
Courrier des lecteurs, n°16, juin 1987
De la définition juridique marocaine du viol, il résulte que certains actes sont exclus de cette notion : un homme ne peut violer un autre homme, une femme ne peut violer un homme.
Le viol ou le poids des dogmes, n°18, septembre 1987
C'est mon sexe qui le voulait. Crus, brutaux, ces termes vont peut-être choquer les esprits purs. Mais c'est par eux que Youssef, un vendeur d'épices de 21 ans, m'expliqua sa venue à la prostitution.
Prostitution masculine, n°24, mars 1988
Gêné, cherchant ses mots, l'homme a en général du mal à parler de ses difficultés sexuelles. La puissance virile s'exprime dans l'acte sexuel, l'impuissance paralyse et fait honte.
L'impuissance sexuelle, n°28, septembre 1988 |
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