N° 361
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SALWA AL NEIMI. “L’arabe, langue érotique”
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Propos recueillis par Abdellah Tourabi

Salwa Al Neimi. “L’arabe, langue érotique”

(TNIOUNI)

Entretien. L’auteur de La preuve par le miel (Robert Laffont, 2008), roman à succès interdit dans de nombreux pays arabes, revient sur la place du corps et du plaisir dans la culture arabo-musulmane.


Comment est venue l’idée de ce roman, où vous alternez les confessions sexuelles d’une femme et des extraits de livres érotiques arabes très anciens ?

A l’origine, ce roman était une étude sur l’érotisme dans la littérature
arabe, que je devais présenter à un colloque qui a été annulé. En préparant cette étude, j’ai plongé dans ces textes classiques qui parlaient librement du sexe, du corps et du plaisir. Les auteurs s’exprimaient sans peur et sans aucune menace, car les espaces de liberté étaient grands. Ces textes m’ont profondément influencée au niveau de la forme, de la langue que j’utilise dans mon roman mais aussi au niveau de l’élaboration de mes personnages.

Vous ne pensez pas que c’est une vision un peu mythique d’un “âge d’or érotique” de l’histoire arabo-musulmane ?
Non, je ne le crois pas. Quand je demande un retour aux textes érotiques classiques, c’est pour s’inspirer de leur liberté de ton et d’expression. Je n’accorde aucune sacralité ni caractère mythique à ces textes. Ils sont pour moi une source de liberté et d’inspiration littéraire. C’est cette forte dose de liberté dans ces textes érotiques anciens qui m’a séduite et m’a poussée à écrire ce roman.

Pourtant, en cette période, il n’y avait pas que des poètes et des auteurs libertins, mais aussi des théologiens rigoristes et conservateurs ?
Certainement, mais ils vivaient tous ensemble, sans que le poète par exemple ne soit censuré ou condamné pour ses poèmes. Il faut remarquer que dans les anciens livres de critique littéraire arabe, on recourait rarement aux critères moraux et religieux pour juger la qualité d’une œuvre littéraire. Le texte est évalué à l’aune de sa seule valeur artistique. On n’écrivait jamais qu’Abou Nouass était débauché ou licencieux, mais on évoquait uniquement son immense talent de poète. Contrairement aux critiques actuels, qui fixent des lignes rouges en se référant uniquement à des considérations morales et religieuses.

Pourquoi est-il donc difficile de nos jours d’écrire en arabe sur le désir, le sexe et l’érotisme ?
C’est devenu difficile car nous avons un rapport déformé avec la langue arabe et avec notre histoire. On a arraché à cette langue sa liberté et on l’a installée dans des carcans. Je remarque souvent que lorsque les arabes veulent parler d’amour, de sexe ou de plaisir, ils le font en français et en anglais. Actuellement, le vocabulaire sexuel arabe est réservé uniquement aux insultes et à la vulgarité, et c’est bien regrettable.

N’est-ce pas schizophrène, comme attitude ?
Oui, ça ressemble à de la schizophrénie linguistique. Mais il faut y voir aussi une forme de résistance face à l’autorité et au pouvoir. L’individu vivant dans les pays arabes est assailli de contraintes et d’interdits, il doit donc recourir à la “Taqiya”, c'est-à-dire à la dissimulation de ses pensées en parlant de sexe ou de politique. La dissimulation est utilisée fréquemment dans le monde arabe pour faire face aux différentes formes de pouvoir : familial, politique et religieux. Le but maintenant est de sortir de la dissimulation et de la duplicité pour s’exprimer librement et publiquement.

La sacralité de la langue arabe, en tant que langue du Coran, n’est-elle pas un obstacle pour pouvoir parler du corps et du sexe ?
Il est étonnant de voir que cette idée est aussi répandue chez les auteurs arabes d’expression française que chez les islamistes. Les premiers affirment que l’usage de la langue française leur offre plus de liberté pour parler de désir, de sexe et de corps. Chose qu’ils estiment impossible et irréalisable en arabe. Tandis que les islamistes et les conservateurs considèrent qu’il ne faut pas “salir” la langue du Coran en l’utilisant pour écrire sur ces questions. Les deux visions sont à mon avis erronées et mon roman est une modeste réponse à cet argument. La langue arabe est pour moi une langue érotique.

On prétend souvent que la tradition arabo-musulmane a un rapport conflictuel avec le corps, et surtout avec celui de la femme ?
Je ne suis pas de cet avis. Dans la culture arabo-musulmane, le corps est choyé et dorloté. On parle longuement dans cette culture de la propreté, du parfum, du sport, du plaisir… Le corps bénéficie d’une place privilégié dans cette culture contrairement au christianisme par exemple, où la mortification du corps est valorisée et le plaisir assimilé au péché. Nous avons adopté, sur ces questions, la vision puritaine chrétienne, mais nous avons oublié notre tradition arabo-musulmane.

Qu’est-ce que vous désignez par tradition ?
Pour moi, tous les textes anciens écrits en langue arabe sont constitutifs de cette tradition et de cette culture. Qu’ils soient des textes sacrés ou pas. Par exemple, quand j’utilise un hadith du prophète dans mon roman, je ne m’arrête pas à son authenticité et à son caractère sacré. Du moment qu’il est connu et répandu dans l’usage populaire, il devient ainsi une partie de ma culture que je revendique et que j’utilise.

Votre roman est subversif quand on le lit en arabe, il l’est beaucoup moins quand on le lit en français par exemple. Comment expliquer cela ?
La réception du roman dépend de chaque lecteur et de la culture où il évolue. Un lecteur habitué aux textes érotiques ou pornographiques ne sera pas choqué par ce livre. Il pourrait lui paraître même comme un texte très “poli”. Celui qui pense lire un roman pornographique en achetant La preuve par le miel sera très déçu.

Pourtant, votre roman est interdit dans beaucoup de pays arabes ?
Cette décision est absurde et ridicule car rien ne la justifie. La preuve par le miel n’est ni obscène ni vulgaire. Ce qui dérange dans mon roman, c’est d’avoir établi une liaison entre la liberté, notamment sexuelle, et la tradition arabo-musulmane, à travers des textes érotiques anciens. Le personnage central du roman est également dérangeant. Il s’agit d’une femme qui s’affirme comme libre et disposant de ses propres valeurs, indépendantes des valeurs morales et religieuses dominantes dans les sociétés arabes et musulmanes.

On pourrait vous accuser
d’opportunisme et de vouloir surfer sur la vague de l’interdiction ?
On m’a déjà accusée de cela et ça ne m’affecte pas. La preuve par le miel est mon huitième livre et je ne m’attendais pas à un tel succès. J’étais heureuse en rencontrant, en Syrie, de jeunes poètes qui ont lu mon roman, en le téléchargeant sur Internet, contournant ainsi la censure. Je crois que le succès du livre s’explique par les questions qu’il pose et qui coïncident avec les interrogations des jeunes, sur l’identité, la langue et le corps.

Comment s’est passée votre rencontre avec le public marocain au Salon du livre de Casablanca ?
J’avoue que j’avais un peu le trac. C’était ma première rencontre avec un public arabe et dans un salon du livre organisé dans un pays arabe, depuis la sortie de mon roman il y a deux ans. Je tiens à saluer le ministère de la Culture au Maroc qui m’a invitée officiellement au Salon du livre de Casablanca. Ça m’a permis de rencontrer un public averti qui a lu mon roman et qui avait des questions très précises à me poser.



Zoom. Regrettable censure

L’interdiction qui frappe le roman de l’écrivaine syrienne Salwa Al Neimi dans de nombreux pays arabes est symptomatique de la régression intellectuelle qui sévit dans cette région du monde. La preuve par le miel est en filigrane une dénonciation de cette régression. Le procédé utilisé par l’auteur est ingénieux : recourir à des textes érotiques anciens, écrits souvent par des théologiens et des oulémas, pour agrémenter et soutenir les confessions sexuelles d’une femme arabe vivant à Paris. La tradition arabo-musulmane brandie par certains pour bâillonner les corps et les esprits devient une source de liberté et d’émancipation. Les Etats et les régimes arabes sont également dénoncés par ce procédé. Ces textes érotiques étaient souvent écrits suite à des demandes personnelles de califes et de sultans musulmans. Les auteurs disposaient alors d’espaces de liberté plus larges que ceux offerts aux écrivains contemporains. Al Jahiz a écrit librement sur l’homosexualité et la passion pour les jeunes garçons et Al Sayouti, le fameux théologien égyptien du 15ème siècle, a composé, entre deux livres de hadith, un traité exposant les différentes positions sexuelles. Cela paraît impensable aujourd’hui.

 
 
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