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Propos recueillis par Abdellah Tourabi
Salwa Al Neimi. Larabe, langue érotique
Entretien. Lauteur de La preuve par le miel (Robert Laffont, 2008), roman à succès interdit dans de nombreux pays arabes, revient sur la place du corps et du plaisir dans la culture arabo-musulmane.
Comment est venue lidée de ce roman, où vous alternez les confessions sexuelles dune femme et des extraits de livres érotiques arabes très anciens ?
A lorigine, ce roman était une étude sur lérotisme dans la littérature |
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arabe, que je devais présenter à un colloque qui a été annulé. En préparant cette étude, jai plongé dans ces textes classiques qui parlaient librement du sexe, du corps et du plaisir. Les auteurs sexprimaient sans peur et sans aucune menace, car les espaces de liberté étaient grands. Ces textes mont profondément influencée au niveau de la forme, de la langue que jutilise dans mon roman mais aussi au niveau de lélaboration de mes personnages.
Vous ne pensez pas que cest une vision un peu mythique dun âge dor érotique de lhistoire arabo-musulmane ?
Non, je ne le crois pas. Quand je demande un retour aux textes érotiques classiques, cest pour sinspirer de leur liberté de ton et dexpression. Je naccorde aucune sacralité ni caractère mythique à ces textes. Ils sont pour moi une source de liberté et dinspiration littéraire. Cest cette forte dose de liberté dans ces textes érotiques anciens qui ma séduite et ma poussée à écrire ce roman.
Pourtant, en cette période, il ny avait pas que des poètes et des auteurs libertins, mais aussi des théologiens rigoristes et conservateurs ?
Certainement, mais ils vivaient tous ensemble, sans que le poète par exemple ne soit censuré ou condamné pour ses poèmes. Il faut remarquer que dans les anciens livres de critique littéraire arabe, on recourait rarement aux critères moraux et religieux pour juger la qualité dune uvre littéraire. Le texte est évalué à laune de sa seule valeur artistique. On nécrivait jamais quAbou Nouass était débauché ou licencieux, mais on évoquait uniquement son immense talent de poète. Contrairement aux critiques actuels, qui fixent des lignes rouges en se référant uniquement à des considérations morales et religieuses.
Pourquoi est-il donc difficile de nos jours décrire en arabe sur le désir, le sexe et lérotisme ?
Cest devenu difficile car nous avons un rapport déformé avec la langue arabe et avec notre histoire. On a arraché à cette langue sa liberté et on la installée dans des carcans. Je remarque souvent que lorsque les arabes veulent parler damour, de sexe ou de plaisir, ils le font en français et en anglais. Actuellement, le vocabulaire sexuel arabe est réservé uniquement aux insultes et à la vulgarité, et cest bien regrettable.
Nest-ce pas schizophrène, comme attitude ?
Oui, ça ressemble à de la schizophrénie linguistique. Mais il faut y voir aussi une forme de résistance face à lautorité et au pouvoir. Lindividu vivant dans les pays arabes est assailli de contraintes et dinterdits, il doit donc recourir à la Taqiya, c'est-à-dire à la dissimulation de ses pensées en parlant de sexe ou de politique. La dissimulation est utilisée fréquemment dans le monde arabe pour faire face aux différentes formes de pouvoir : familial, politique et religieux. Le but maintenant est de sortir de la dissimulation et de la duplicité pour sexprimer librement et publiquement.
La sacralité de la langue arabe, en tant que langue du Coran, nest-elle pas un obstacle pour pouvoir parler du corps et du sexe ?
Il est étonnant de voir que cette idée est aussi répandue chez les auteurs arabes dexpression française que chez les islamistes. Les premiers affirment que lusage de la langue française leur offre plus de liberté pour parler de désir, de sexe et de corps. Chose quils estiment impossible et irréalisable en arabe. Tandis que les islamistes et les conservateurs considèrent quil ne faut pas salir la langue du Coran en lutilisant pour écrire sur ces questions. Les deux visions sont à mon avis erronées et mon roman est une modeste réponse à cet argument. La langue arabe est pour moi une langue érotique.
On prétend souvent que la tradition arabo-musulmane a un rapport conflictuel avec le corps, et surtout avec celui de la femme ?
Je ne suis pas de cet avis. Dans la culture arabo-musulmane, le corps est choyé et dorloté. On parle longuement dans cette culture de la propreté, du parfum, du sport, du plaisir
Le corps bénéficie dune place privilégié dans cette culture contrairement au christianisme par exemple, où la mortification du corps est valorisée et le plaisir assimilé au péché. Nous avons adopté, sur ces questions, la vision puritaine chrétienne, mais nous avons oublié notre tradition arabo-musulmane.
Quest-ce que vous désignez par tradition ?
Pour moi, tous les textes anciens écrits en langue arabe sont constitutifs de cette tradition et de cette culture. Quils soient des textes sacrés ou pas. Par exemple, quand jutilise un hadith du prophète dans mon roman, je ne marrête pas à son authenticité et à son caractère sacré. Du moment quil est connu et répandu dans lusage populaire, il devient ainsi une partie de ma culture que je revendique et que jutilise.
Votre roman est subversif quand on le lit en arabe, il lest beaucoup moins quand on le lit en français par exemple. Comment expliquer cela ?
La réception du roman dépend de chaque lecteur et de la culture où il évolue. Un lecteur habitué aux textes érotiques ou pornographiques ne sera pas choqué par ce livre. Il pourrait lui paraître même comme un texte très poli. Celui qui pense lire un roman pornographique en achetant La preuve par le miel sera très déçu.
Pourtant, votre roman est interdit dans beaucoup de pays arabes ?
Cette décision est absurde et ridicule car rien ne la justifie. La preuve par le miel nest ni obscène ni vulgaire. Ce qui dérange dans mon roman, cest davoir établi une liaison entre la liberté, notamment sexuelle, et la tradition arabo-musulmane, à travers des textes érotiques anciens. Le personnage central du roman est également dérangeant. Il sagit dune femme qui saffirme comme libre et disposant de ses propres valeurs, indépendantes des valeurs morales et religieuses dominantes dans les sociétés arabes et musulmanes.
On pourrait vous accuser
dopportunisme et de vouloir surfer sur la vague de linterdiction ?
On ma déjà accusée de cela et ça ne maffecte pas. La preuve par le miel est mon huitième livre et je ne mattendais pas à un tel succès. Jétais heureuse en rencontrant, en Syrie, de jeunes poètes qui ont lu mon roman, en le téléchargeant sur Internet, contournant ainsi la censure. Je crois que le succès du livre sexplique par les questions quil pose et qui coïncident avec les interrogations des jeunes, sur lidentité, la langue et le corps.
Comment sest passée votre rencontre avec le public marocain au Salon du livre de Casablanca ?
Javoue que javais un peu le trac. Cétait ma première rencontre avec un public arabe et dans un salon du livre organisé dans un pays arabe, depuis la sortie de mon roman il y a deux ans. Je tiens à saluer le ministère de la Culture au Maroc qui ma invitée officiellement au Salon du livre de Casablanca. Ça ma permis de rencontrer un public averti qui a lu mon roman et qui avait des questions très précises à me poser.
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Zoom. Regrettable censure
Linterdiction qui frappe le roman de lécrivaine syrienne Salwa Al Neimi dans de nombreux pays arabes est symptomatique de la régression intellectuelle qui sévit dans cette région du monde. La preuve par le miel est en filigrane une dénonciation de cette régression. Le procédé utilisé par lauteur est ingénieux : recourir à des textes érotiques anciens, écrits souvent par des théologiens et des oulémas, pour agrémenter et soutenir les confessions sexuelles dune femme arabe vivant à Paris. La tradition arabo-musulmane brandie par certains pour bâillonner les corps et les esprits devient une source de liberté et démancipation. Les Etats et les régimes arabes sont également dénoncés par ce procédé. Ces textes érotiques étaient souvent écrits suite à des demandes personnelles de califes et de sultans musulmans. Les auteurs disposaient alors despaces de liberté plus larges que ceux offerts aux écrivains contemporains. Al Jahiz a écrit librement sur lhomosexualité et la passion pour les jeunes garçons et Al Sayouti, le fameux théologien égyptien du 15ème siècle, a composé, entre deux livres de hadith, un traité exposant les différentes positions sexuelles. Cela paraît impensable aujourdhui. |
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