N° 363
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

“Je ne suis pas fan de darija”

Taoufiq Bouachrine, Journaliste
(TNIOUNI)

Antécédents

1969. Naissance à Meknès.
1996. Diplôme de sciences politiques à l’Université Mohammed V, à Rabat
1998. Rejoint Al Ahdat Al Maghribia.
2002. Intègre la rédaction et l'actionnariat d’Al Ayam.
2005. Cofonde l'hebdomadaire Al Jarida Al Oukhra.
2006. Rejoint la chaîne qatarie Al Jazeera.
2006. Cofonde le quotidien Al Massae.
2009. Lance Akhbar Al Yawm.

Le PV
La mine réjouie, Taoufik Bouachrine est tout fier de faire visiter les locaux flambant neuf d'Akhbar Al Yawm. S'étendant sur 500 mètres carrés, le siège du nouveau quotidien arabophone lui offre une vue imprenable sur le port de Casablanca, mais aussi sur la tour qui abrite son ancien bureau, celui de rédacteur en chef d'Al Massae. Si Rachid Niny était (et reste) la vitrine, le “produit d'appel” du titre de presse le plus vendu au Maroc, Taoufik Bouachrine en était le vrai chef d'orchestre. Même si, diplomate, il ne le formulera jamais en ces termes. Maintenant qu'il vole de ses propres ailes, le directeur de la publication d'Akhbar Al Yawm dit avoir tourné la page Al Massae : il cherche d'ailleurs acquéreur pour les 20% du capital qu'il y détient encore. Une façon de passer définitivement à autre chose.


Smyet bak ?
Abdelkrim Bouachrine.

Smyet mok ?
Zoubida bent Tata.

Nimirou d’la carte ?
D333235.

Monsieur Bouachrine, comment expliquez-vous votre fulgurante ascension ?
Si vous saviez… (Rires)

Eh bien, dites-nous !
Sérieusement, je ne suis pas venu au journalisme du jour au lendemain. Tout petit déjà, je préférais lire des livres plutôt que faire mes devoirs. Et quand je me posais devant la télé, ce n’était pas pour regarder un dessin animé, mais pour suivre les infos.

Dès qu’un journal voit le jour, il y a des chances de vous trouver parmi ses actionnaires…
C’est juste une impression. Et puis, après tout, c’est une bonne chose que les journalistes soient dans le tour de table des journaux, plutôt que des maline chkara, comme on dit.

On vous dit également proche du prince Moulay Hicham…
Nous sommes effectivement amis. Je l’ai connu au Kosovo, en 2001, dans le cadre d’une visite organisée par l’OTAN. Mais j’ai toujours évité d’écrire à son sujet, car je n'aime pas mêler relations personnelles et professionnelles.

On dit aussi que vous êtes un ami de Fouad Ali El Himma, et que ce dernier est un des actionnaires de Akhbar Al Yawm...
Chaque fois qu’une nouvelle publication voit le jour, El Himma est cité parmi ses actionnaires. Mais je vous assure que ce n’est pas le cas pour Akhbar Al Yawm. Quant à notre prétendue amitié, je pense que le terme est exagéré. Nous nous sommes rencontrés une ou deux fois, à l'occasion d'événements publics. Nos rapports s’arrêtent là.

Et les banquiers, ils vous ouvrent facilement le robinet ?
Ça dépend des jours. Mais, généralement, ils sont frileux. Au mieux, ils ne comprennent pas le modèle économique, au pire, ils pensent que c’est une entreprise vouée à l’échec. Ils savent qu’un journal peut écoper d’amendes allant jusqu’à 6 millions de dirhams, et réfléchissent donc à deux fois avant de lui prêter de l'argent.

Votre consœur Maria Moukrim d’Al Ayam vient de subir un interrogatoire pour avoir demandé l’autorisation de publier une photo de la mère du roi. Vous en pensez quoi ?
C’est grave, très grave. C’est un dérapage comme on n’en a plus vu depuis longtemps, qui me fait dire que la profession est en danger. On ne peut pas punir un journaliste pour ses intentions, on ne peut pas interroger Maria Moukrim parce qu’elle allait publier la photo de la mère du roi.

En cas de procès, pensez-vous qu’il est plus opportun de “négocier” avec la justice ?
Négocier ? Je veux bien. Mais négocier avec qui ? Certains juges ne font pas la différence entre une chronique, un reportage et un portrait. Comment peuvent-ils statuer sur un délit de presse ?

Vous ne vous en voulez pas d’avoir quitté le navire Al Massae en pleine tempête ?
Si, un peu. Mais cela faisait 6 mois qu’Al Massae était en procès. J’aurais pu partir plus tôt…

Vous êtes toujours actionnaire d’Al Massae ?
Oui, je le suis toujours à hauteur de 20%. D’ailleurs, je cherche à revendre mes parts, si vous connaissez quelqu’un (Rires).

Comment expliquez-vous le succès commercial de ce quotidien ?
On a fait un très bon travail d’équipe, et j’espère que ça durera encore longtemps.

Vous créez votre journal aujourd'hui parce que vous avez toujours voulu devenir le boss à la place du boss ?
Loin de là. Au sein d'Al Massae, je n’étais ni le numéro 2, ni le numéro 3.

Numéro 1, alors ?


Vous auriez quand même pu vous abstenir de “piller” la rédaction d'Al Massae...
Toutes les personnes d’Al Massae que j’ai contactées avaient déjà déposé leur démission. Les journalistes sont des nomades professionnels.

Si on doit définir la ligne éditoriale d’Akhbar Al Yawm...
Indépendante, sans lignes rouges, ni lignes vertes. Nous avons mis en place une charte éditoriale qui figure dans les contrats des journalistes. Et nous traiterons tous les sujets avec professionnalisme.

Vraiment tous ?
Oui monsieur, qu'il s'agisse de Fouad Ali El Himma, de Abdelilah Benkirane (secrétaire général du PJD, ndlr) ou de Mohammed VI. Akhbar Al Yawm sera indépendant du Pouvoir, mais aussi du lectorat.

Comment ça, indépendant du lectorat ?
Je m’explique. La presse arabophone a toujours eu tendance à caresser le lectorat dans le sens du poil. Nous avons hérité cela d’une certaine culture de gauche, qui s’en prenait à l’Etat de manière manichéenne, sans jamais oser critiquer le peuple. Nous réfléchissons à une nouvelle culture médiatique qui ne soit pas une culture du populisme.

Vous êtes de quelle tendance ? Islamiste caviar ?
Pardon ?

Oui, un peu bourgeois sur les bords, plutôt conservateur au fond…
Du tout. Je m’estime libéral et je me retrouve davantage dans la pensée occidentale. Pour autant, je saisis l'importance de la religion et son rôle dans la société marocaine.

Il paraît que vous êtes un opposant farouche à l’utilisation de la darija dans l’écriture…
Je trouve que la darija peut encore passer dans les chroniques. Mais je ne pense pas qu'elle puisse remplacer l’arabe classique dans le reste des articles.

Pourquoi cette moustache ? C’est pour vous donner un look à l'égyptienne ?
C’est bizarre, je n’arrive pas à m’en défaire. Chaque fois que je tente de m’en débarrasser, ma femme s'y oppose. Un jour, en voyage avec mon épouse à Paris, j’ai rasé ma moustache et elle m’a fait la tête pendant trois jours. Dans cette histoire de moustache, je ne suis qu'une victime… (Rires)

On vous reconnaît dans la rue ?
Oui, il arrive d’être reconnu et sollicité, mais ça me met plus mal à l’aise qu'autre chose. Un jour, un détenu m'a téléphoné à minuit pour se plaindre de ses conditions de détention. Je suis resté poli, mais j’ai quand même répondu : “Rappelez-moi à une heure plus raisonnable”.

Dans l'avenir, vous comptez lancer un canard en langue française ?
Pourquoi pas ? J’aimerais aussi lancer une station radio. En tout cas, je suis persuadé que le marché existe. Reste à trouver le bon produit.

Vous vous donnez combien de temps pour voir si votre journal marche ?
Un an me paraît raisonnable. Si, à la fin de l’année 2009, nous arrivons à une diffusion quotidienne de 30 000 exemplaires, nous serons satisfaits.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés