N° 363
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

RÉTRO. Les années Yankees
SOCIÉTÉ. Ma vie, mon coach
INSOLITE. Attention, videuse !
PARCOURS. Le survivant des trois bagnes



Par Meryem Saadi

Rétro. Les années Yankees

(LIFE MAGAZINE)

En débarquant en 1942, les soldats américains apportent armes, chewing-gums, cigarettes et jazz. Pendant 30 ans, sur fond de guerre et de farniente, les Marocains succombent au charme US.


Octobre 1942, au large des Bermudes. Une centaine de navires de l’US Navy, avec à leur bord 350 000 hommes, se dirigent vers les côtes marocaines. Cette impressionnante armada fait partie de l’Opération Torch, lancée par le président Franklin Roosevelt pour déstabiliser la France du Maréchal Pétain - allié du régime nazi - en débarquant
simultanément au Maroc et en Algérie. Mission accomplie, durant la nuit du 7 au 8 novembre 1942. Les troupes américaines arrivent à la fois au port de Casablanca, mais aussi à Safi, Mohammedia et Mehdia (plage de l’actuelle ville de Kénitra). Des avions survolent Casablanca en lâchant des milliers de tracts, rédigés en arabe et en français, dans lesquels le général Eisenhower (futur président des Etats-Unis, à l’époque en charge de l’Opération Torch) demande à la population marocaine de ne pas prendre les armes contre ses hommes. Le message passe. Sauf que les boys sont accueillis à coups de canon par les généraux du régime de Vichy, qui n’avaient aucune intention de livrer le Maroc aux forces alliées sans se battre. S’ensuivront trois jours de bombardements au large de la côte Atlantique, mais aussi sur Casablanca et Mohammedia, faisant des milliers de morts : des militaires américains et français, mais aussi des civils marocains. L’armée de Vichy finit par déposer les armes et le résident général Noguès fuit vers le Portugal. Presque sans transition, l’historique amitié maroco-américaine vire à la passion.

In America we trust
“Même si les Marocains ont été traumatisés par leur première expérience des bombardements, ils ont tout de suite sympathisé avec les militaires américains, qu’ils considéraient réellement comme des libérateurs”, explique l’historien Maâti Monjib. C’est surtout le cas des juifs marocains, qui vivaient depuis des mois dans la hantise d’être finalement déportés, malgré les efforts de Mohammed V pour les protéger. Lorsque les Américains défilent dans les grandes avenues de Casablanca, ils sont accueillis comme de véritables héros par les habitants. Les Boys n’hésitent pas à distribuer bonbons, chocolats, chewing-gums et Coca-cola à la population locale, habituée depuis plusieurs années à la disette, ravie de découvrir ces “nouveaux” produits.

Les mois qui suivent l’arrivée des troupes yankees sont riches en événements. Du 14 au 24 janvier 1943, la plus grande ville du Maroc abrite la Conférence d’Anfa, rendez-vous historique qui réunit Franklin Roosevelt, Winston Churchill, le général De Gaulle ainsi que Mohammed V. Après les accords qui y sont conclus, Casablanca devient une sorte d’entrepôt militaire géant, en plein air. Des milliers de tonnes d’armements sont déposées un peu partout, en attendant d’être envoyées en Tunisie. Les GI’s américains choisissent de s’installer dans une zone de Casablanca pleine de palmiers, d’où la mer pouvait être vue. Un quartier qu’ils baptisent “California”, parce qu’il leur rappellait étrangement l’Etat américain le plus ensoleillé. Le soir, ils sortent beaucoup et ont leurs habitudes dans plusieurs cafés, dancings ou cinémas. Certains endroits voient le jour spécialement pour eux, comme le Seamen’s Club, situé boulevard Moulay Abderrahman, qui existe toujours plus de 60 ans après sa création.

Ambiance bon enfant
L’armée américaine rapatrie la majorité de ses hommes à la fin de la Deuxième guerre mondiale, en 1945. Mais ils reviennent quelques années plus tard, en 1951. Avec le début de la guerre de Corée, le gouvernement américain a besoin de bases au Maroc, pour servir d’escales entre l’Amérique et l’Asie. L’armée US construit des aéroports militaires à Sidi Yahia, Sidi Slimane ou encore à Bouknadel, mais utilise surtout l’imposante base de Port Lyautey (Kénitra), dont elle s’était déjà servie pendant l’Opération Torch. Certains militaires sont mutés avec leurs familles et leurs enfants, qu’ils envoient à l’école de Port Lyautey. Ils profitent au maximum de leur passage dans un pays loin de la Guerre froide, organisent bals et concerts de “music made in USA” (lire encadré), chassent le gibier, jouent au golf et même au baseball. Devenant très vite des habitués de la plage de Mehdia, ils sont les premiers à surfer sur ses vagues au début des années soixante. “Les années que j’ai passées à Port Lyautey ont été sans aucun doute les plus agréables de ma carrière.

Je n’oublierai jamais l’ambiance gaie qui régnait à cette époque là, la beauté des paysages, et la sympathie des Marocains envers nous”, écrit Bob, stationné entre 1957 et 1962, sur un site Internet consacré aux anciens militaires américains qui ont fait escale au Maroc. Il fait partie de la dernière vague des Boys à avoir mis les pieds dans le pays. “Hassan II a demandé aux Américains de quitter leurs bases quand ils ont reconnu l’indépendance de la Mauritanie en 1960”, indique Maâti Monjib. Officiellement, la base de Kénitra revient aux mains des Marocains en 1963. Mais en réalité, l’évacuation des troupes US ne se fait pas immédiatement. Les derniers militaires américains ne font leurs valises que dans les années 1970. Depuis, les seuls Marines ou GI’s que l’on peut croiser au Maroc, ne viennent que pour tourner des films de guerre et n’ont de vrai que leurs uniformes.



Casablanca, le film. Entre mythe et réalité

Plus de 60 ans après sa sortie, Casablanca, du réalisateur Michael Curtiz, est toujours considéré comme l’un des meilleurs films du cinéma hollywoodien. Sorti aux Etats-Unis en 1943, quelques mois après l’Opération Torch, le film permet aux Américains de se faire une idée sur la ville où leurs Boys avaient débarqué. Sauf qu’aucune scène n’a été tournée au Maroc. Les réalisateurs se sont inspirés de photographies pour reconstituer un décor en studio, sous le ciel californien, ressemblant à Casablanca. Le résultat est assez crédible, mais il semblerait que Tanger ait également été une source d’inspiration. “La réalité de Casablanca avait été reconstituée en la confondant avec celle de Tanger, ville internationale où se traitaient tous les trafics, et se croisaient tous les espions d’Orient et d’Occident”, explique l’écrivain et journaliste français Bertrand Bellaigue, témoin du débarquement au Maroc. Avec le recul, beaucoup de critiques voient en Casablanca une œuvre de propagande, conçue pour remonter le moral des troupes et de la population américaines. Cette love story, sur fond de guerre, connaît un succès immédiat dès sa sortie. Et reste, jusqu’à présent, la première référence qui vient à l’esprit des Américains lorsqu’il s’agit de parler du Maroc.



Musique. Influences from USA

Les musiciens marocains ont été sans l’ombre d’un doute fortement influencés par l’arrivée des Américains. Tout d’abord au niveau des textes, puis au niveau des sonorités musicales. Houcine Slaoui est l’un des premiers à écrire des chansons sur l’arrivée des GI’s au Maroc. A l’époque, il compose Hdi Rassek (“Fais attention”) et le célèbre morceau Al Mirikan (“Les Américains”), devenu une référence du répertoire populaire local, avec la fameuse phrase “OK, OK, Come On, Bye Bye”. Dans ce dernier titre, Slaoui parle des “beaux gars aux yeux bleus, des vieilles qui ont mis des violettes et mâchent du chewing-gum et des petites filles qui ont appris l'américain”. Quelques années plus tard, beaucoup de clubs et de music-halls ouvrent leurs portes pour satisfaire les goûts musicaux des Yankees. Nombre de Marocains découvrent alors en avant-première le rock’n’roll et le rythm’n’blues, styles encore méconnus en France. Les bases militaires, surtout celle de Kénitra, organisent régulièrement bals et concerts, auxquels participent souvent des musiciens marocains qui y travaillent, ou qui sont amis avec certains militaires. C’est comme cela que des artistes tels que Vigon, Kaki et les Goldens Hands trouvent leur vocation, et donnent à la musique marocaine des années 1960 un coup de fraîcheur indéniable. Et une touche d’avant-gardisme qui ne sera malheureusement jamais égalée.

 
 
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