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Par Mohammed Boudarham
Nostalgie. La fabuleuse histoire du train royal
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1990. La foule acclame le passage
du monarque. (DR)
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Hassan II en avait fait un objet de culte, Mohammed VI la relégué aux oubliettes. Entre hier et aujourdhui, lhistoire du train qui a fasciné des générations de Marocains est celle dun règne et dun pays qui basculent, quittant lirrationnel pour une certaine forme de normalité.
Le train royal fait partie intégrante de la légende née autour de Hassan II. Il ressemble dailleurs à limage du défunt monarque : fastueux, démesuré, dans tous les cas fascinant. Sur les origines du train, il ny a |
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jamais eu de consensus et tout le monde dit tout, à peu près. Certains prétendent que cest le Shah dIran qui a offert la machine à son ami Hassan II. Dautres soutiennent quil sagit plutôt dun don dElisabeth II, reine dAngleterre. Possible, possible. Mais invérifiable. La seule vérité est que le train de Hassan II a été commandé aux Etats-Unis auprès de la compagnie Bud industries. Livré dès le début des années 1980, Hassan II y voit alors un symbole, un de plus, de son image de réunificateur. Lobjet peut paraître aujourdhui bien désuet. Mais, à lépoque, en pleine guerre du Sahara, le roi sen est servi pour se rapprocher (à sa manière) de son peuple, de Marrakech à Tanger en passant par Rabat, selon le circuit ferroviaire du royaume.
Ne réveillez pas le train qui dort
Tout a évidemment changé depuis. Le train nest plus quun vestige du passé puisque Mohammed VI ne la que très peu utilisé, avant de le confier (définitivement ?) au dépôt de la gare Rabat-Agdal. Au grand soulagement des milliers dusagers quotidiens du réseau ferroviaire, pris au piège, de longues années durant, des incessants déplacements hassaniens. Il est clair que Mohammed VI préfère les moyens de déplacement rapides, voire discrets. On dit même quil est sensible aux pertes subies par lONCF (Office national des chemins de fer) à chaque fois que le train royal se met en branle, nous confie, sous couvert danonymat, un responsable à lONCF. En fait, la seule fois où Mohammed VI a eu recours au train de son père remonte au début de son règne, à loccasion dun déplacement à Marrakech. Mais, une fois le départ donné, le train a dû sarrêter net, à cause dun banal incident protocolaire. Comme sil était écrit que ce train resterait définitivement celui de Hassan?II poursuit notre source, un brin nostalgique. Depuis ce faux départ, le train aux couleurs rouge et verte, frappé de lemblème du royaume, sur fond argenté, ne circule plus. Il dort, résume notre interlocuteur.
Pour assurer lentretien du véhicule et éviter sa mort subite, la direction de lONCF procède régulièrement à des mises en branle du train royal, le faisant rouler sur de courts trajets, quelques kilomètres à peine, vide de tout passager, avant de le parquer au dépôt de la gare de Rabat-Agdal. Triste. Un signe qui ne trompe pas : la dénomination de direction du train royal, inscrite à lentrée du dépôt, a été abandonnée depuis quelque temps. Preuve que le train appartient au passé et que son avenir est des plus incertains. Mais les curieux nont quà se tenir à lécart. Le dépôt est gardé par la police et on a même recours à des caméras spéciales pour surveiller le train royal, assure notre interlocuteur. Car on ne sait jamais : le roi peut très bien, un jour, se servir du train de son père.
Un prolongement des palais et des greens de golf
Le train royal est composé de quatre voitures dites automotrices, pouvant circuler indépendamment les unes des autres. Hassan II avait expressément demandé quon aménage les wagons de manière à disposer dun bureau, équipé de meubles en acajou, mais aussi, et surtout, dune sorte de salon, à larrière, pour admirer le paysage. Classiquement, le déroulement des opérations était le suivant : avant chaque déplacement royal, une équipe de policiers se chargeait de tout vérifier sur place. Une fois le nettoyage sécuritaire terminé, lONCF fournissait pour sa part une brigade spéciale composée essentiellement dun chef de train, dun machiniste et dun spécialiste de la climatisation. Tout ce beau monde était trié sur le volet. Les éléments de cette brigade faisaient lobjet de longues enquêtes au préalable et on évitait, par exemple, tous ceux qui étaient syndiqués.
Hassan II se montrait généreux (décorations, dons et autres ikramiyate) avec ses cheminots, notamment la direction de lONCF et la brigade spéciale mise à sa disposition. Il faut dire que le roi faisait de son train un véritable lieu de vie, comme sil était le prolongement ou lannexe de lun de ses palais, poursuit notre source. A chaque déplacement, le monarque embarquait ministres, conseillers et hauts responsables. A la manière dun green de golf, le train devenait aussi un espace de réflexion, de discussion. Comme nous le raconte cet ancien conseiller royal, tout dépendait de lhumeur de Sa Majesté. Le roi pouvait se mêler à ses ministres, tenir de véritables séances de travail ou deviser, simplement, sur le temps qui passe. Mais il pouvait très bien senfermer et convoquer, au besoin, lun de ses invités. Seul maître à bord, Hassan II était strict quant à la discipline que devaient observer les membres de son équipage. Quand il était retiré dans ses appartements, à larrière du train, personne navait le droit de le déranger. A lexception, peut-être, dun vieux routier de lONCF, as de la climatisation, qui se permettait de déranger le roi en privé.
Le train roule, la vie sarrête
Quand le roi se déplaçait en train, la tétanisation était telle que lONCF tout entier personnel et direction, était littéralement voué à son service. Plus rien dautre ne semblait exister. Le jour du déplacement, tout le trafic ferroviaire était suspendu des heures à lavance. Et comme le roi pouvait retarder lheure du départ, la suspension du trafic pouvait facilement sétaler dans le temps. Evidemment, le retour à la normale nétait envisageable quune fois le train royal arrivé à destination. Vers la fin de son règne, ce retour à la normale se faisait progressivement. Le train royal a une vitesse de croisière pouvant atteindre les 160 km/h, mais Hassan II ne voulait jamais rouler à une vitesse excédant les 90km, explique un cadre de lONCF à la retraite. Longs et coûteux étaient les déplacements du défunt monarque à bord de son train, et lOffice essuyait de grosses pertes à cause de la suspension de tout trafic et de la mobilisation de ses effectifs. Nous avions lordre ferme de verrouiller toutes les aiguilles sur le trajet. Un policier, ou un gendarme, en plus dun mokhazni étaient postés tous les cent mètres, de longues heures durant, se rappelle notre interlocuteur. Car le parcours du roi devait être entièrement sécurisé. Excessif ? Peut-être, mais lalignement des agents de sécurité tout au long du trajet na jamais empêché la survenue de petits incidents de parcours. Exemple : un jour, dans les années 1980, au moment dun ralentissement au niveau de Souk Larbaâ, sur le parcours Rabat Tanger, un jeune homme avait miraculeusement réussi à prendre dassaut le train royal, déjouant toute surveillance, pour se retrouver subitement face à Hassan II. Incroyable. Le garçon était porteur dune lettre de doléances et, contrairement à ce que lon pouvait prévoir, le roi sest montré magnanime, pardonnant au jeune homme son audace. Il nempêche quà son retour à Rabat, Hassan II convoqua immédiatement Moussa Moussaoui, alors directeur de lONCF, et ordonna linstallation de vitres à larrière du train, de manière à rendre impossible toute nouvelle infiltration de lextérieur.
Car le roi ne badinait pas avec les mesures de sécurité. Craignant pour sa vie depuis les deux coups militaires à lorée des années 1970, Hassan II cultivait lart de brouiller les pistes, déjouant régulièrement les circuits de ses déplacements, changeant brusquement ditinéraire
ou de moyen de locomotion à la dernière minute. En fait, comme nous lexplique cet ancien policier à la retraite, le roi pouvait parfaitement changer davis et décider de se déplacer en voiture plutôt quen train, comme il pouvait retarder ou avancer le moment de son départ et de son arrivée. Ce qui compliquait évidemment la tâche du cortège de fonctionnaires, agents, policiers, officiels, censés accompagner le souverain, laccueillir ou, simplement, lui baliser le parcours. Mais à quelque chose malheur est bon, et les caprices du train royal pouvaient parfaitement servir dalibi à lONCF, à loccasion. Il nous arrivait de rétorquer aux passagers en attente dun train en retard que cétait à cause du train royal. Cétait comme une formule magique, il suffisait de la prononcer pour en finir avec toute forme de protestation, samuse à rappeler un ancien contrôleur. La confusion liée au train royal était telle que de nombreux indélicats, fonctionnaires ou même officiels, en profitaient pour descendre du train armés de sacs de nourriture et dargenterie de grand luxe, nous raconte un cadre de lONCF. Cela sappelle du pillage, et le train, tout royal quil était, ny échappait guère.
Un train et des courbettes
Mais tout cela nétait rien à côté du stress qui pouvait semparer des autorités locales au passage du train. Les gares quil traversait étaient systématiquement repeintes. Responsables et notables devaient absolument, habit traditionnel obligatoire, se poster sur le quai, alignés pour de longues heures dattente, avant de se prosterner au passage du train. Des surprises étaient toujours possibles. Comme lorsque lattroupement était induit en erreur par ce que les cheminots du roi appellent le train balayeur, une machine quon faisait circuler pour sassurer que la voie était sécurisée à 100% et quil ny avait aucun obstacle sur le trajet. Autre cocasserie, comme nous le raconte notre source, quand la vitesse du train faisait voler un tarbouch par-ci, un turban par-là, obligeant les malheureux concernés à courir à droite et à gauche pour retrouver leur couvre-chef. Des rumeurs circulaient même pour affirmer que Hassan II, pendant ce temps-là, ne se trouvait pas forcément dans le train, mais quil faisait plutôt le déplacement en hélicoptère. Toujours ce sens de la déroute, de la surprise, de la hantise sécuritaire
On comprend, aujourdhui, que tout le cérémonial lié au train royal fasse un peu tâche. En labandonnant, lhéritier de Hassan II rompt peut-être avec une certaine image, des us et coutumes, du passé. Mais pourvu que la rupture dure, ironise un usager des rails. Comme on le comprend?: le retour du train royal, cest aussi laccumulation des retards et la perturbation de ce compartiment à part de notre quotidien : la vie ferroviaire. Et tout le cortège de désordres qui va avec.
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