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Par Cerise Maréchaud envoyée spéciale à Ben Smim
Reportage. Source deau et dinquiétude
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Moulay Ali Tahiri, doyen de la zaouia
de Ben Smim, contemple le douar.
(C.M / TELQUEL)
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A Ben Smim, dans le Moyen-Atlas, lusine de mise en bouteille de leau de la source locale, au cur de protestations depuis plusieurs années, fonctionnera à lété. Au village, les craintes perdurent.
Tout ce vert, cest trompeur. Ne vous y fiez pas. Posté bien droit sur une avancée de terre, Moulay Ali Tahiri, 72 ans, balaie dun geste le paysage en contrebas. Au creux dune vallée visiblement bien arrosée cet automne, par des pluies que le Maroc navait pas connues depuis |
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quatre décennies, un douar semble figé dans sa torpeur, en cette heure où hommes et femmes sont aux champs. Un entrecroisement de ruelles bordées de maisons en pisé et en brique, dune mosquée, dune école et dun dispensaire de santé : voici Ben Smim, 3000 habitants, niché au pied du Moyen-Atlas, à deux pas dAzrou. Doyen de la zaouia de Ben Smim, Moulay Ali Tahiri, lallure athlétique et le visage constellé de grains de beauté, fait partie de la douzaine de villageois poursuivis par la justice (dernière audience le 30 mars), après une série de manifestations, entre ramadan 2007 et début 2008, vivement rabrouées par les forces de lordre, contre la construction dune unité de mise en bouteille de leau de la source locale.
Ralentie dans ses travaux, lusine nen prend pas moins forme quelques kilomètres plus haut, où des tractopelles remodèlent le flanc de la montagne. Le bâtiment principal presque fini, lexploitation devrait pouvoir commencer dici à lété, espère Nicolas Antaki, directeur de la société Euro-Africaine des eaux (EADE), créée en 2001. Après plusieurs années de recherches techniques puis de démarches administratives, il a signé en 2005 un contrat de concession avec lEtat, détenteur de 60% de la source de Ben Smim. Et il a investi près de 60 millions de dirhams - ce quil annonce dans un courrier de 2001 adressé au gouverneur de la province dIfrane - pour produire 100 millions de litres deau embouteillée par an. Les bouteilles de Ben Smim rejoindront ainsi celles de Sidi Harazem (première source exploitée en 1968), Sidi Ali, Oulmès, Aïn Saïss, Aïn Soltane et bientôt Chefchaouen, sur un marché estimé prometteur.
Qui va contrôler ?
Quest-ce quon va y gagner ? Lété, on na déjà presque plus une goutte pour abreuver nos bêtes, sinquiète, entre deux coups de bêche, Abdellah Adghoghi, exprimant les craintes de villageois dépendants dune agriculture quasi vivrière sur des parcelles minuscules, dans un pays où la majorité des ressources en eau est absorbée par les exportations agricoles. Ici on cultive surtout des pois, des haricots, des fèves, des céréales
Mais pas darbres, car il faut les irriguer tous les ans, explique Moulay Ali Tahiri. Et, faute dun approvisionnement suffisant en eau, la moitié des terres de Ben Smim est mise en jachère une année sur deux. Même en hiver, le couloir non irrigué révèle une terre pelée sous des coulées de pierres. La saison dernière, sans eau ni herbe sur les pâturages, on a dû vendre des bêtes à prix dérisoire pour acheter du fourrage. Certaines de mes brebis achetées 900 DH sont parties pour 200, poursuit-il.
De son côté, la direction de lusine minimise limpact de lexploitation de la source locale. Daprès quarante ans de contrôle par la Direction régionale du bassin hydraulique de Sebou, le débit de la source de Ben Smim est de 80 litres par seconde en moyenne, 20 en période de sécheresse et plus de 140 récemment, après les fortes pluies. Or le quota de débit que lon ma accordé est de seulement 3 litres par seconde, rassure Nicolas Antaki. Pour loctroi de ce débit, dailleurs relativement faible, une procédure réglementaire a été suivie qui garantit la transparence requise, estime pour sa part Mokhtar Bzioui, membre du Conseil mondial de leau et ancien responsable à la Direction nationale de lhydraulique (ministère de lEquipement). Une garantie insuffisante pour léconomiste Mehdi Lahlou, président de lAssociation marocaine pour un congrès mondial de leau (ACME) et fermement opposé à la privatisation et à la marchandisation de ce bien public. Le loup est dans la bergerie. Il est à craindre que lentreprise sapproprie le contrôle de la source. Au Maroc, le paysan nest rien, Moulay Ali Tahiri partage ces doutes. Qui va contrôler ?, interroge-t-il.
On na pas confiance. Et de poursuivre : Les protestations de la population nont pas été prises en compte. Lhomme, qui fait pourtant partie des signataires dun protocole daccord en 2007 entre lEADE et des représentants du village, assure avoir été incité à signer par des responsables de la commune de Ben Smim qui lui ont promis, en échange, lélectrification sur son terrain. Jattends toujours, lance-t-il. Une enquête a été faite avant la signature du contrat, tout le monde y était favorable, rétorque Nicolas Antaki, excédé par les allégations selon lesquelles son entreprise dissimulerait des intérêts hauts placés. Jai mis huit ans à suivre la procédure administrative, quon ne vienne pas dire que je bénéficie de passe-droits !, fulmine-t-il à lencontre de lassociation ACME, qui la poursuivi en justice devant le Tribunal administratif de Meknès avant de se voir débouter. Un contrat est un contrat, rappelle Nicolas Antaki, questionnant la légitimité de Mehdi Lahlou à parler au nom des habitants de Ben Smim.
Rivalités tribales
Perplexe face aux réticences qui sont, selon lui, le fruit dune manipulation, Nicolas Antaki met en avant les quelque 10 millions de dirhams de taxes locales que lEADE devrait verser par an, selon son chiffre daffaires, à une commune rurale de Ben Smim au budget indigent. Une manne pour financer des projets dinfrastructures : A commencer par la réparation de cette seguia par laquelle est acheminée leau pour les agriculteurs, faite de bric et de broc et qui coule à ciel ouvert sur plusieurs kilomètres. Cela cause dénormes pertes, décrit-il. On ne veut pas que cet argent aille à la commune, soutient Moulay Ali Tahiri, réticent de voir la collectivité locale gérer une somme importante qui, selon lui, revient à la seule zaouia de Ben Smim. Cest un des nuds du problème : la commune rurale de Ben Smim regroupe une dizaine de tribus différentes, opposées par de vieilles rivalités datant même davant le protectorat, confesse Moulay Ali Tahiri. La source de Ben Smim est sur des terres joumoue (collectives) qui nous appartiennent, on na pas à la partager, persiste-t-il, brandissant la photocopie dun vieux dahir de Mohammed V. Il a interdit quon touche à la zaouia de Ben Smim, qui est réputée très pieuse depuis Moulay Ismaïl.
A chaque tribu ses biens, affirme-t-il. Si elle embauche des gars dici, je nai rien contre cette usine, lance, dans un haussement dépaules, Driss, chauffeur de taxi de Ben Smim. Au village, où le chômage touche pourtant de plein fouet les jeunes dont seize licenciés - qui refusent de travailler aux champs, on doute des bienfaits pour le développement local. Je refuse de rentrer dans le jeu des promesses, cela ne regarde que lentreprise et dépendra de son activité, tranche aujourdhui linvestisseur. Mais pour tous les postes industriels, jardinage, maintenance électrique, manuvre, supervision de ligne de production ou laborantin, je nai pas intérêt à faire venir à mes frais des gens dautres régions. Moulay Ali Tahiri, lui, ironise : Il a parlé de 200 emplois. Mais dans des usines pareilles, tout est mécanisé ! Pas plus dune vingtaine de personnes y travailleront. Et dinterroger, pour montrer quil na rien contre le développement de la région : Nos petits pois et nos haricots sont mis en boîte dans des usines à Tanger, pourquoi pas ici ?. Le vieil homme va même jusquà proposer de donner gratuitement des terrains pour la construction dautres sociétés, un hôtel par exemple. Son rêve : voir ressusciter en résidence de repos et soins le vieux sanatorium de Ben Smim, où il a travaillé pendant 17 ans. Construit en 1954 et fermé en 1973, son imposante structure en T se dégrade. Il y a plus de 400 chambres, ça pourrait assurer une centaine demplois !.
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Climat. Entre sécheresses et inondations
Touché par dix-huit sécheresses graves en trente ans et avec un ratio dutilisation des ressources en eau denviron 700 m3 par habitant et par an, le Maroc a dépassé le seuil de stress hydrique, confirme Mokhtar Bzioui, membre du Congrès mondial de leau et ancien responsable à la Direction nationale de lhydraulique. Mais, perturbations dues au réchauffement climatique obligent, le royaume n'a jamais été aussi arrosé que cet automne-hiver, au prix des violentes inondations qui ont ravagé villages et récoltes, faisant plus de 50 morts et quelque 7000 sinistrés. Consolation non négligeable : le taux de remplissage moyen des 114 barrages a atteint 80%, du jamais vu depuis 1963. Le pays table sur une autonomie en eau dau moins quatre ans, et une récolte de céréales de 70 millions de quintaux en 2009, ce qui devrait contribuer à assurer un taux de croissance de l'économie de 6,7% contre 5,8% en 2008, compensant le ralentissement de la croissance des activités non agricoles (qui passerait de 5% à 3,9%) dû à la récession économique mondiale. A quelque chose malheur est bon
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