N° 367
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

REPORTAGE. Source d’eau et d’inquiétude
HISTOIRE. Le courrier m’est tombé sur la tête



Par Cerise Maréchaud envoyée spéciale à Ben Smim

Reportage. Source d’eau et d’inquiétude

Moulay Ali Tahiri, doyen de la zaouia
de Ben Smim, contemple le douar.
(C.M / TELQUEL)

A Ben Smim, dans le Moyen-Atlas, l’usine de mise en bouteille de l’eau de la source locale, au cœur de protestations depuis plusieurs années, fonctionnera à l’été. Au village, les craintes perdurent.


“Tout ce vert, c’est trompeur. Ne vous y fiez pas”. Posté bien droit sur une avancée de terre, Moulay Ali Tahiri, 72 ans, balaie d’un geste le paysage en contrebas. Au creux d’une vallée visiblement bien arrosée cet automne, par des pluies que le Maroc n’avait pas connues depuis
quatre décennies, un douar semble figé dans sa torpeur, en cette heure où hommes et femmes sont aux champs. Un entrecroisement de ruelles bordées de maisons en pisé et en brique, d’une mosquée, d’une école et d’un dispensaire de santé : voici Ben Smim, 3000 habitants, niché au pied du Moyen-Atlas, à deux pas d’Azrou. Doyen de la zaouia de Ben Smim, Moulay Ali Tahiri, l’allure athlétique et le visage constellé de grains de beauté, fait partie de la douzaine de villageois poursuivis par la justice (dernière audience le 30 mars), après une série de manifestations, entre ramadan 2007 et début 2008, vivement rabrouées par les forces de l’ordre, contre la construction d’une unité de mise en bouteille de l’eau de la source locale.

Ralentie dans ses travaux, l’usine n’en prend pas moins forme quelques kilomètres plus haut, où des tractopelles remodèlent le flanc de la montagne. Le bâtiment principal presque fini, “l’exploitation devrait pouvoir commencer d’ici à l’été”, espère Nicolas Antaki, directeur de la société Euro-Africaine des eaux (EADE), créée en 2001. Après plusieurs années de recherches techniques puis de démarches administratives, il a signé en 2005 un contrat de concession avec l’Etat, détenteur de 60% de la source de Ben Smim. Et il a investi près de 60 millions de dirhams - ce qu’il annonce dans un courrier de 2001 adressé au gouverneur de la province d’Ifrane - pour produire 100 millions de litres d’eau embouteillée par an. Les bouteilles de Ben Smim rejoindront ainsi celles de Sidi Harazem (première source exploitée en 1968), Sidi Ali, Oulmès, Aïn Saïss, Aïn Soltane et bientôt Chefchaouen, sur un marché estimé prometteur.

Qui va contrôler ?
“Qu’est-ce qu’on va y gagner ? L’été, on n’a déjà presque plus une goutte pour abreuver nos bêtes”, s’inquiète, entre deux coups de bêche, Abdellah Adghoghi, exprimant les craintes de villageois dépendants d’une agriculture quasi vivrière sur des parcelles minuscules, dans un pays où la majorité des ressources en eau est absorbée par les exportations agricoles. “Ici on cultive surtout des pois, des haricots, des fèves, des céréales… Mais pas d’arbres, car il faut les irriguer tous les ans”, explique Moulay Ali Tahiri. Et, faute d’un approvisionnement suffisant en eau, la moitié des terres de Ben Smim est mise en jachère une année sur deux. Même en hiver, le “couloir” non irrigué révèle une terre pelée sous des coulées de pierres. “La saison dernière, sans eau ni herbe sur les pâturages, on a dû vendre des bêtes à prix dérisoire pour acheter du fourrage. Certaines de mes brebis achetées 900 DH sont parties pour 200”, poursuit-il.

De son côté, la direction de l’usine minimise l’impact de l’exploitation de la source locale. “D’après quarante ans de contrôle par la Direction régionale du bassin hydraulique de Sebou, le débit de la source de Ben Smim est de 80 litres par seconde en moyenne, 20 en période de sécheresse et plus de 140 récemment, après les fortes pluies. Or le quota de débit que l’on m’a accordé est de seulement 3 litres par seconde”, rassure Nicolas Antaki. “Pour l’octroi de ce débit, d’ailleurs relativement faible, une procédure réglementaire a été suivie qui garantit la transparence requise”, estime pour sa part Mokhtar Bzioui, membre du Conseil mondial de l’eau et ancien responsable à la Direction nationale de l’hydraulique (ministère de l’Equipement). Une garantie insuffisante pour l’économiste Mehdi Lahlou, président de l’Association marocaine pour un congrès mondial de l’eau (ACME) et fermement opposé à la privatisation et à la “marchandisation” de ce “bien public”. “Le loup est dans la bergerie. Il est à craindre que l’entreprise s’approprie le contrôle de la source. Au Maroc, le paysan n’est rien”, Moulay Ali Tahiri partage ces doutes. “Qui va contrôler ?, interroge-t-il.

On n’a pas confiance”. Et de poursuivre : “Les protestations de la population n’ont pas été prises en compte”. L’homme, qui fait pourtant partie des signataires d’un protocole d’accord en 2007 entre l’EADE et des représentants du village, assure avoir été incité à signer par des responsables de la commune de Ben Smim qui lui ont promis, en échange, l’électrification sur son terrain. “J’attends toujours”, lance-t-il. “Une enquête a été faite avant la signature du contrat, tout le monde y était favorable”, rétorque Nicolas Antaki, excédé par les “allégations” selon lesquelles son entreprise dissimulerait des intérêts hauts placés. “J’ai mis huit ans à suivre la procédure administrative, qu’on ne vienne pas dire que je bénéficie de passe-droits !”, fulmine-t-il à l’encontre de l’association ACME, qui l’a poursuivi en justice devant le Tribunal administratif de Meknès avant de se voir débouter. “Un contrat est un contrat”, rappelle Nicolas Antaki, questionnant la “légitimité” de Mehdi Lahlou “à parler au nom des habitants de Ben Smim.”

Rivalités tribales
Perplexe face aux réticences qui sont, selon lui, le fruit d’une “manipulation”, Nicolas Antaki met en avant les quelque “10 millions de dirhams de taxes locales” que l’EADE devrait verser par an, selon son chiffre d’affaires, à une commune rurale de Ben Smim au budget indigent. “Une manne” pour financer des projets d’infrastructures : “A commencer par la réparation de cette seguia par laquelle est acheminée l’eau pour les agriculteurs, faite de bric et de broc et qui coule à ciel ouvert sur plusieurs kilomètres. Cela cause d’énormes pertes”, décrit-il. “On ne veut pas que cet argent aille à la commune”, soutient Moulay Ali Tahiri, réticent de voir la collectivité locale gérer une somme importante qui, selon lui, revient à la seule zaouia de Ben Smim. C’est un des nœuds du problème : la commune rurale de Ben Smim regroupe une dizaine de tribus différentes, opposées par de “vieilles rivalités datant même d’avant le protectorat”, confesse Moulay Ali Tahiri. “La source de Ben Smim est sur des terres joumoue (collectives) qui nous appartiennent, on n’a pas à la partager”, persiste-t-il, brandissant la photocopie d’un vieux dahir de Mohammed V. “Il a interdit qu’on touche à la zaouia de Ben Smim, qui est réputée très pieuse depuis Moulay Ismaïl.

A chaque tribu ses biens”, affirme-t-il. “Si elle embauche des gars d’ici, je n’ai rien contre cette usine”, lance, dans un haussement d’épaules, Driss, chauffeur de taxi de Ben Smim. Au village, où le chômage touche pourtant de plein fouet les jeunes – dont seize licenciés - qui refusent de travailler aux champs, on doute des bienfaits pour le développement local. “Je refuse de rentrer dans le jeu des promesses, cela ne regarde que l’entreprise et dépendra de son activité, tranche aujourd’hui l’investisseur. Mais pour tous les postes industriels, jardinage, maintenance électrique, manœuvre, supervision de ligne de production ou laborantin, je n’ai pas intérêt à faire venir à mes frais des gens d’autres régions”. Moulay Ali Tahiri, lui, ironise : “Il a parlé de 200 emplois. Mais dans des usines pareilles, tout est mécanisé ! Pas plus d’une vingtaine de personnes y travailleront”. Et d’interroger, pour montrer qu’il n’a “rien contre le développement de la région” : “Nos petits pois et nos haricots sont mis en boîte dans des usines à Tanger, pourquoi pas ici ?”. Le vieil homme va même jusqu’à proposer de “donner gratuitement des terrains pour la construction d’autres sociétés, un hôtel par exemple”. Son rêve : voir ressusciter en résidence de repos et soins le vieux sanatorium de Ben Smim, où il a travaillé pendant 17 ans. Construit en 1954 et fermé en 1973, son imposante structure en “T” se dégrade. “Il y a plus de 400 chambres, ça pourrait assurer une centaine d’emplois !”.



Climat. Entre sécheresses et inondations

Touché par dix-huit sécheresses graves en trente ans et avec un ratio d’utilisation des ressources en eau d’environ 700 m3 par habitant et par an, le Maroc a dépassé le seuil de “stress hydrique”, confirme Mokhtar Bzioui, membre du Congrès mondial de l’eau et ancien responsable à la Direction nationale de l’hydraulique. Mais, perturbations dues au réchauffement climatique obligent, le royaume n'a jamais été aussi arrosé que cet automne-hiver, au prix des violentes inondations qui ont ravagé villages et récoltes, faisant plus de 50 morts et quelque 7000 sinistrés. Consolation non négligeable : le taux de remplissage moyen des 114 barrages a atteint 80%, du jamais vu depuis 1963. Le pays table sur une autonomie en eau d’au moins quatre ans, et une récolte de céréales de 70 millions de quintaux en 2009, ce qui devrait contribuer à assurer un taux de croissance de l'économie de 6,7% contre 5,8% en 2008, compensant le ralentissement de la croissance des activités non agricoles (qui passerait de 5% à 3,9%) dû à la récession économique mondiale. A quelque chose malheur est bon…

 
 
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