N° 367
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

EXPO. L’étrange Monsieur Hicham
FESTIVAL. Tétouan fait son cinéma
DÉBAT. “Peut-on servir deux Etats à la fois ?”
MUSIQUE. Un chouia d’Algérie
LE MAG CULTURE



Par Maria Daif

Expo. L’étrange Monsieur Hicham

Photo extraite de la série Version
soft, où l’artiste se met en scène.
(DR)

Difficile de rester insensible au travail de Hicham Benohoud. Depuis sa première exposition à Marrakech il y a dix ans, le plasticien photographe exhibe son malaise et ses cicatrices. Et tant pis si ça dérange.


Le visage et le travail de Hicham Benohoud portent les marques de ses tourments. Depuis quand les traîne-il ? Le garçon, discret, chuchotant presque, est peu loquace dès lors qu’il s’agit de parler de sa vie. A Marrakech dont il est natif, Hicham manquait d’air. Sa ville, trop étroite
pour ses désirs fous de liberté d’être, ne le gardera pas longtemps. Pour son entourage, il est ce garçon pas comme les autres qui quitte dès ses 20 ans le domicile parental. Un vilain petit canard qui, en plus, préfère l’art à l’enseignement. Hicham, lui, voulait juste crier “je”, ni plus, ni moins. L’homme, dans une vie antérieure, peignait des tableaux réalistes. Il avait appris les arts plastiques au CPR (Centre pédagogique régional) et enseignait dans un bahut de sa ville. Un chemin tout tracé, qu’il suivait comme un “condamné”, mais en s’offrant, de temps à autre, des échappées belles. Comme quand, en 1998, il participe à des ateliers d’arts plastiques à l’Institut français de Marrakech. Son projet?: peindre des portraits réalistes de ses élèves, ceux du collège Imam Ali. Très classique, il commence par les prendre en photo. Et des photos, il en prend beaucoup. Puis montre ses premiers coups de pinceau à la directrice de l’Institut. Celle-ci, pas du tout convaincue, lui demande plus et mieux. Autre chose en somme : “Pourquoi pas les photos elles-mêmes ?”, lui suggère-t-elle. Inouï pour Hicham : légalement, il n’a pas le droit. Les enfants seraient reconnus… C’est certainement à ce moment-là que la patte Benohoud prend forme.

Cet “autre chose”, il le trouve. L’expo sera un travail sur l’identité : ces photos, toutes ces photos d’élèves, il en fera un traitement qui fera date. Dans le labo de l’Institut, il les passe une par une dans un produit chimique, défigure les visages, cache yeux et bouches et plastifie le tout. L’exposition “4455 petites images sur un mur” voit le jour et est montrée pour la première fois à l’IF de Marrakech en 1998.

Un iconoclaste en classe
“Hicham Benohoud est un plasticien qui fait de la photo et c’est ce qui fait son originalité. Apprécié par des photographes d’envergure internationale, il est l’un des rares dont on reconnaît d’emblée le style. Derrière son travail qui peut sembler ludique, il y a un langage très sérieux”, dit de l’artiste le critique d’art Aziz Daki. Dans la série de photos intitulée La salle de classe, Hicham pousse le bouchon jusqu’à faire porter à ses élèves, dont les portraits son triturés et mutilés, le poids de son malaise identitaire et de ses questionnements sur l’enfermement et le poids du conformisme : “Tous aiment bien poser parce qu'ils respectent leur professeur, parce qu'ils n'ont jamais, en dehors des séances de prises de vue, l'occasion de se laisser aller, en classe, à d'aussi étranges comportements que de se coucher par terre ou de monter sur une table (…). De ce dispositif parfaitement étrange - et perçu comme tel par les jeunes gens et jeunes filles - est née une série de photographies singulières, uniques, qui ne ressemblent à rien d'autre (…). Fils de fer, ficelles, rubans collants, tissus, cartons et planches suffisent à imposer un monde mental dont nous sommes bien incapables de dire s'il visualise l'univers intérieur de celui qui est installé en “deus ex machina” derrière l'objectif, ou bien la fantaisie des enfants”, écrit Christian Caujolle, directeur artistique de l'agence et de la Galerie Vu (galerie parisienne qui représente Hicham Benohoud depuis 2001) dans le livre La salle de classe, publié en 2001.

L’art version Benohoud
En 2000, Hicham part crier son “je” à Paris où il s’installe, mettant fin à sa carrière d’enseignant : “A partir de 1999, année de l’année du Maroc en France, j’ai commencé à beaucoup voyager, à avoir des propositions de résidence et de formation un peu partout en Europe. Pour le fonctionnaire que j’étais, il fallait des autorisations à chaque fois. C’était plus facile d’aller m’installer de l’autre côté”, raconte-t-il. Il reviendra en 2003 montrer Version Soft au Musée de Marrakech, à l’époque dirigé par Sakina Gharib. Retournant l’appareil vers lui, affichant violemment son malaise, Hicham se livre en une série d'autoportraits. Torse nu, le regard fixe, la démarche de l’artiste est troublante : il se met en scène une pierre sur le crâne, le visage sanglé, trituré et affublé de bouchons, papier journal, scotch, pastilles, caches et autres objets attachés avec des fils... : “Jamais il ne nous a été donné à voir de si près les troubles et les interrogations d'un artiste, qui se livre sans témoin et donc sans pudeur”, écrit Daniel Sotiaux, membre de l'Association internationale des critiques d'art dans le catalogue de l'exposition.

Adopté en 2001 par la galerie parisienne Vu qui le représente depuis, Hicham continue de promener sa détresse, ses cicatrices et son appareil photo, d’Azemmour (son travail remarquable a été publié dans Regard sur Azemmour, ouvrage collectif sur la ville), à Kinshasa, en passant par Paris, Bruxelles, où il met en scène et photographie les gens et les familles comme il les voit… ou comme il se voit en eux. Quant à l’autoportrait, Hicham Benohoud n’a pas encore dit son dernier mot. Dans Identités, son travail inédit actuellement exposé à la galerie marrakchi Noir sur Blanc, il montre des séries identiques de portraits de lui collés sur des toiles ou des panneaux en bois. Portraits passés dans des produits chimiques, entaillés, barbouillés à la peinture, découpés, autant d’automutilations symboliques qui en disent long, une fois de plus, sur le mal-être de leur auteur : “Dans ce travail spécialement réalisé pour la galerie, on retrouve certes le questionnement existentiel de l’artiste, questionnement omniprésent dans toutes ses créations. Mais on y trouve aussi une recherche graphique et plastique très poussée. Ce qui ne pouvait qu’interpeller et plaire. Nous sommes très contents de cette exposition”, avoue-t-on du côté de Noir sur Blanc. Cela rendrait-il l’artiste plus serein ? Rien n’est moins sûr. Il est déjà reparti en France.
Des tourments plein les valises… Identités, exposition de Hicham Benohoud, à la galerie Noir sur Blanc à Marrakech, jusqu’au 15 avril.



Curriculum vitae. De New York à Tokyo

Représenté par la Galerie Vu, Hicham Benohoud a multiplié les participations à des expositions collectives à travers le monde, à l’invitation d’institutions prestigieuses, telles que le Palais des Beaux-arts et la Galerie Contretype à Bruxelles, la Bruney Gallery et la Haywarde Gallery à Londres, le Museum Kunst Palast à Düsseldorf, le Centre Georges Pompidou à Paris, le Musée Mori à Tokyo, la Fondation Aperture à New York, etc. Il a également effectué des résidences d’artiste et participé à plusieurs foires internationales de photographie, comme le Salon Paris Photo, la Foire de Bruxelles, le Salon international de la photographie et de la vidéo à Saint-Sébastien et la Biennale de photographie de Bamako. Son travail a été publié dans plusieurs ouvrages dont Regard sur Azemmour (Éd. Marsam, Maroc, 2008), Créations artistiques contemporaines en pays d'Islam (Éd. Kimé, 2006), Nazar, photographs from the arab world (Éd. Aperture, New York, 2004) ou encore La photographie contemporaine (Ed. Scala, France, 2002). Bardé de prix, Hicham Benohoud a été le lauréat de la Dotation Photo Service à Arles et du prix Visa pour la Création, décerné par Cultures France, et a reçu la mention spéciale du jury à la Biennale de la Spézia en Italie. Et ce n’est pas fini.

 
 
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