N° 368
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

THINK TANK. L’IRES, cet ovni
UNIVERSITÉ. La révolution ou la mort
POLITIQUE. Le retour du parti du cheval
DÉBAT. Ne nous voilons plus la face
L'ACTU MAROC



Par Abdellah Tourabi

Université. La révolution ou la mort

(AIC PRESS)

Violences, grèves, arrestations. Le courant dit “basiste” est au cœur de nombreux affrontements dans les universités marocaines.


Jeudi 30 mars, prison de Boulmehraz à Marrakech. Du fond de leurs cellules, des étudiants envoient une lettre de soutien à des codétenus sahraouis au 46ème jour d’une grève de la faim… à la direction du Polisario. Après avoir exposé les souffrances des grévistes et l’indifférence des responsables marocains, les auteurs concluent par un
appel à “condamner les crimes commis par le régime marocain à l’égard d’étudiants qui défendent le droit de leur peuple à l’autodétermination”. L’appel peut hérisser plus d’un poil dans un pays où la marocanité du Sahara fait l’objet d’un consensus quasi général au sein de la classe politique. Sauf que les auteurs de cette lettre appartiennent à une mouvance estudiantine et politique qui conçoit l’opposition comme une seconde nature. Certains appellent cela du “courage”, d’autres du “nihilisme”. Une chose est certaine : les étudiants basistes (Al Qaîdiyine) ont les idéaux chevillés au corps et les convictions bien tenaces. L’impressionnante liste de “martyrs” dont ils se réclament atteste de l’enracinement de ces convictions. Et de la violence avec laquelle elles sont défendues.

L’autre Al Qaïda
La situation perdure depuis près de 30 ans. Retour en arrière pour bien comprendre les origines de tous ces désordres. Nous sommes à la fin des années 1970 et les militants d’extrême gauche, assassinés, jetés en prison ou exilés, subissent une répression lourde et sanguinaire. Les principaux groupes contestataires, comme Ilal Amam et le 23 mars, se retrouvent disséminés. Dans les universités marocaines, des étudiants tentent de créer un courant capable de perpétuer la lutte et assurer la présence du marxisme-léninisme dans les campus. De cette restructuration naît, en 1979, le mouvement basiste. “Sur un plan idéologique et politique, nous nous réclamions du programme révolutionnaire élaboré par les groupes d’extrême gauche comme Ilal Amam et 23 mars. Mais, sur le plan de l’organisation, le mouvement estudiantin était autonome et sans affiliation directe avec aucune formation politique”, nous explique un ancien étudiant basiste.

Le mouvement conserve la lutte contre les “classes dominantes” comme combat, mais prône un retour à une “base populaire” (Al Qaïda Chaâbiya”), formée des étudiants pour la prise de décisions. Des affrontements extrêmement violents avec les forces de l’ordre éclatent et les divergences avec les autres composantes de la gauche marocaine se creusent. Pour les étudiants basistes, l’USFP, le PPS et l’OADP sont des partis réformistes qui ne font qu’apporter davantage de légitimité au Makhzen et retardent ainsi le déclenchement d’une révolution populaire inéluctable. En 1981, ce profond clivage conduit au blocage de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM). Lors du 17ème congrès du mythique syndicat estudiantin, les étudiants liés aux partis de gauche se retirent pour protester contre la tentative de mainmise basiste sur les structures de l’organisation. L’UNEM ne se remettra jamais de cette crise et les appels lancés par quelques étudiants basistes dans les années 1980, pour ranimer le “syndicat”, ont été rejetés par les tenants de la ligne révolutionnaire, réfractaires à toute alliance avec une gauche “tiède” et “réformiste”.

Entre la gauche révolutionnaire et l’islamisme radical
Dans les années 1990, un autre idéal révolutionnaire s’empare des universités marocaines. Le courant islamiste se déverse dans les campus et galvanise un mouvement fort et discipliné. Les basistes jugent les islamistes porteurs d’une idéologie “obscurantiste” et “réactionnaire”. Les islamistes, en retour, traitent les basistes d’athées et d’égarés. Au fil des années, les amphis deviennent le théâtre d’une véritable guerre entre les deux camps. Au menu : des heurts violents voire meurtriers, avec l’assassinat, en 1991 à Oujda, de Maâti Boumlil, étudiant basiste. Accusés de meurtre, des membres d’Al Adl Wal Ihsane sont, dans la foulée, condamnés à 20 ans de prison.

Plus près de nous, dans les années 2000, un nouveau “camp” émerge à son tour : le courant amazigh. Les gauchistes voient dans les revendications culturelles et linguistiques des étudiants amazighs le signe d’un “effroyable chauvinisme” et d’un “fascisme latent”. Là encore, brutalités verbales et physiques sont le lot quotidien des campus. Les dérapages sont, bien entendu, monnaie courante. En 2007, des militants amazighs sont tenus responsables de l’assassinat de deux étudiants basistes à Meknès et Errachidia.

Mais compter les morts ne fait pas fléchir les militants gauchistes. “Le martyr est le moteur du militantisme et son essence”, justifie Youssef Almashdoufi, basiste arrêté en mai 2008 après des incidents violents à l’université de Marrakech. Et de poursuivre : “On ne fait que répondre aux attaques des obscurantistes et des fascistes dans les universités marocaines.” Ripostes ou violences spontanées, cela revient au même : l’université marocaine est toujours le théâtre des mêmes affrontements byzantins. “Quand on veut réaliser une utopie, forcément, la violence devient envisageable à un moment donné”, défend un ancien étudiant basiste. Depuis 30 ans, on en est toujours là.



Zoom. Icônes et martyrs

Dans Le temps des camarades, un film réalisé par Mohammed Chrif Tribak (dans les salles en juin prochain), on voit un jeune homme accrochant fièrement sur un mur la photo d’un martyr appartenant au courant basiste. La scène correspond bien à une réalité historique : la liste des martyrs dont se prévalent les étudiants basistes est impressionnante et leurs noms et photos sont constamment mis en relief. La plus célèbre de ces martyrs, Saida Elmnebhi, est présentée comme une icone de l’extrême gauche marocaine pour avoir, à 25 ans, mené jusqu'à sa mort, après 40 jours, une grève de la faim à l’hôpital Ibn Rochd de Casablanca. C’était en 1977, deux ans avant la création du mouvement basiste. Depuis, Abdelhak Chbada a également été élevé au rang de martyr dans la “mythologie” basiste, après avoir aussi succombé à une longue grève de la faim à la prison de Lalou à Salé en 1989. Les étudiants gauchistes tués lors d’affrontements avec les islamistes sont aussi célébrés comme des martyrs par leurs camarades, comme c’est le cas pour Maati Boumlil, assassiné à Oujda en 1991, et Ait Aljid Benaissa, tué à Fès en 1993 après des heurts violents avec les disciples de la Jamaâ de Cheikh Abdeslam Yassine.

 
 
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