|
Par Tahar Ben Jelloun
Débat. Ne nous voilons plus la face
|
Scène du film Amours voilées
de Aziz Salmy. (DR)
|
Un film, une polémique. Et un thème qui nourrit continuellement lactualité marocaine : le voile
Je nai pas vu le film de Aziz Salmy Amours voilées, qui est au centre dune polémique simplement parce quil traite de lamour, de la sexualité et de la foi. Les Marocains, pas tous évidemment, naiment pas limage que leur renvoient les artistes. Plus la réalité est transposée dans une fiction, un roman, un film ou une pièce de théâtre, plus ils sont mal à laise. Que de fois des lecteurs mont reproché décrire des |
|
scènes sexuelles où les choses sont nommées sans détour, sans hypocrisie. Je voyais dans leur regard cette mauvaise foi qui caractérise les hypocrites. Je me souviens avoir répondu une fois en disant : Je ninvente rien ; je décris ce qui se passe dans notre société, et heureusement que les Marocains et les Marocaines font lamour et sépanouissent par le plaisir, ce qui est tout à fait naturel !.
Interdire, cest promouvoir
Nous avons pris lhabitude de vivre en cachant nos pratiques. Peur ou honte de nos propres fantasmes, une pudeur qui nous met en porte-à-faux, peur de ce que va dire le voisin qui est lui-même pris par cette même peur. Heureusement que des écrivains, des cinéastes, font leur travail. Je pars de la définition que donne Balzac du romancier : Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est lhistoire privée des nations (Petites misères de la vie conjugale). Fouiller veut dire aller au-delà des apparences, retirer les voiles qui ont été posés sur le réel, aller au fond des choses et ne rien dissimuler, car lécrivain sincère est celui qui dévoile ce que la société a tendance à cacher ou à maquiller. Quand le romancier traite du problème de la corruption, tout le monde applaudit. Quand il fait appliquer ce fléau aux valeurs morales, il devient subversif. Il en est ainsi de la prostitution qui est répandue de manière inquiétante dans le pays. Si ce même romancier raconte une histoire de cruauté des rapports hommes/femmes et quil nomme les choses, il est aussi subversif et donne une mauvaise image de son pays ! Or il ne fait quobserver ses compatriotes et décrit ce qui ne saffiche pas immédiatement. Cest son rôle. Il est témoin et scrutateur. Le bonheur na pas besoin de littérature, les difficultés oui.
Je reviens à ce film dont je nai vu que la bande-annonce sur Internet. Je ne jugerai pas cette réalisation, mais quelles que soient lhistoire et la manière dont le réalisateur la raconte, je retiens que cela a fortement déplu à une catégorie de Marocains qui, au nom de lislam, voudraient interdire le film. Excellente promotion publicitaire ! Aziz Salmy est témoin de son époque et de sa société ; il est tout à fait légitime quil montre ce quil juge utile et important de montrer au public. Seul le public est en mesure de le sanctionner en nallant pas voir son film si le bouche à oreille fonctionne dans le sens de la déception. Mais personne au Maroc, quil soit député ou dirigeant dun parti politique, na le droit de retirer à un film le visa dexploitation que lEtat lui a accordé. Nous sommes tout de même dans un Etat de droit où lautorité de lEtat ne peut être remise en question par des individus qui font la morale. Ils sont libres de ne pas aimer ce genre de cinéma, de le critiquer, mais ils nont pas le droit de réclamer son interdiction. Lépoque de la censure politique est révolue, cest fini ! Nous nallons pas la remplacer par la censure dordre religieux.
La sexualité a toujours été au centre des préoccupations des idéologues qui font de la religion une constitution politique, une morale, une discipline et une pédagogie. Léglise catholique a lutté jusquau ridicule contre de grands cinéastes comme Bunuel en Espagne ou Fellini en Italie. Cette bataille darrière- garde a donné le résultat contraire de celui espéré par des évêques choqués par des images sur un écran. En donnant lordre à leurs fidèles de boycotter ces films, ils en faisaient des succès inattendus. En Egypte, le cinéma a intériorisé la censure dAl Azhar ; ainsi, personne nose montrer des scènes de sexe. Par exemple, si un homme et une femme se retrouvent dans une chambre avec un lit, il leur est interdit de sy asseoir. Il y a eu quelques exceptions, notamment avec Youssef Chahine, surtout à propos de lhomosexualité et même de la zoophilie. Mais en général, les cinéastes qui veulent continuer à travailler chez eux, évitent de sattirer les foudres des religieux. Aujourdhui, le public marocain qui navigue sur Internet et qui regarde des centaines de chaînes du monde entier, nest plus choqué ou perturbé par ce quil voit. Ce nest pas en tout cas la vision dun film marocain qui raconte des histoires de vie, de rencontres, de sexualité, de sentiments, de déception ou despoir qui va le bouleverser.
Souvenez-vous du Jardin parfumé
Quand on sait que des adolescents lisent, et ce depuis des siècles, le classique de lérotologie musulmane Le Jardin parfumé de Cheikh Nafzawi, où le sexe est nommé avec précision et où les positions (toujours les plus favorables à lhomme) sont décrites avec maints détails, comment voulez-vous que ces mêmes adolescents soffusquent en voyant un Marocain et une Marocaine filmés en train de faire lamour ? Il faut arrêter avec cette hypocrisie et même provoquer des débats dans les grands médias. Certes, on parle dhomosexualité ; un écrivain comme Abdellah Taïa témoigne courageusement de ce quil a vécu au Maroc. Avant lui, il y a eu Rachid O. qui, grâce à un ami français, avait lui aussi parlé de la manière dont il vivait sa sexualité. Mohamed Choukri évoque ses expériences dans ce domaine dans Le Pain Nu, livre devenu un classique. Il ne faut pas nous voiler la face. Rien ne sert de faire la chasse aux homosexuels ; ce sont des personnes différentes ; il faut accepter lidée que la société est composée de diversité. Il ne sagit même pas de tolérance, car parler de tolérance pour les personnes homosexuelles, cest insultant. Elles ont droit au respect comme nimporte quel être humain. Notre pays avance et parfois des forces négatives tentent de freiner ce progrès. Puisque nous sommes en démocratie, parlons ensemble et essayons davancer dans le sens du respect et de la dignité de chacun. |
|