N° 368
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Rugueux comme la rue

Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Il a 25 ans, il s’appelle Ismael El Iraki et on vous invite à bien retenir son nom. Son premier film, le court (30 minutes) mais précieux H’rash, fera débat dès qu’un écran de cinéma marocain daignera le projeter. Cela a failli se faire la semaine dernière à Tétouan, quand les amis du cinéma, regroupés autour de l’excellent Ahmed Housni, ont décidé de le programmer en compétition officielle. Mais comme tout festival adulte et responsable, Tétouan a fini par se dégonfler. Malgré la qualité intellectuelle de ses organisateurs. Le président Housni nous explique, au détour d’une conversation téléphonique, comment H’rash a fini par être déprogrammé pour une question de format non adapté… Bon, bon.
H’rash, littéralement le rugueux, est resté inédit à Tétouan comme ailleurs parce que ça arrange tout le monde. Le film porte bien son titre. Il égratigne en amoncelant ces petites choses dégoûtantes, dans la forme et dans le fond, qui animent notre quotidien. Vous savez, tous ces détails qui nous font parfois rougir, un mot trop haut, une scène trop crue. On y voit un fils à papa assassiner une jeune fille qui résiste à son offensive de charme, un blasphémateur aigu qui incendie la religion et le Sahara réunis, un flic ripou jusqu’à la moelle, etc. On y entend surtout des gros mots à la pelle et des expressions qui feraient passer les dialogues de Casanegra pour un doux poème. Cru, dur, très dur, H’rash est un petit ovni qui dénote dans le ronronnement de la cinématographie marocaine, voire arabe.

Tétouan s’est épargné une grosse polémique en le déprogrammant, Marrakech non plus ne risque pas de le mettre en compétition, il faudra sans doute attendre la prochaine édition du Festival du film à Tanger (où la production marocaine est projetée en vrac, sans aucune sélection) pour espérer voir ce petit objet en public. Mais on vous recommande vivement d’attendre. D’abord parce que le film est bon. Ismael El Iraki l’a réalisé à la fin de son cycle de formation à la Femis, prestigieuse école de cinéma en France. Et l’affaire est tellement entendue que le jeune réalisateur est déjà en train de préparer son premier long, théoriquement avec un financement mixé entre la France et le Maroc. Ensuite, et c’est ce qui nous intéresse ici, le film repose à sa manière un problème vieux comme le monde : la langue. “J’ai tourné avec la langue que je connais, celle de la rue”, nous annonce, avec le sourire, le jeune cinéaste, francophone et darijophone. Le langage de rue est une composante essentielle de la darija, véritable langue nationale. Dans un pays aux parlers multiples, complexes, en perpétuel combat les uns avec les autres, le petit H’rash nous met le doigt et le nez sur une plaie nationale. Cette plaie, que vous connaissez bien, je vous la résume : notre rapport à cette langue que l’on parle mais que l’on refuse d’entendre. Bienvenue.


Ça surfe

Mais comment est-ce qu’on faisait avant ? La vérité, on ne faisait pas. On assistait de loin, impuissants, à l’évolution de notre monde. Et on ressemblait trop à nos parents, malgré nos cheveux en bataille et les jeans délavés de nos copines. Il nous a fallu attendre le collège et le premier cours de sciences naturelles pour découvrir, sur dessin seulement, l’anatomie humaine. Quelle misère?! Au cinéma, on courait voir des séries Z vaguement érotiques et on s’arrachait au prix fort les revues X en se croyant plus malins que les autres. Pour lire une ligne critique sur le régime hassanien, on commandait un bouquin ou un mag’ à un copain expatrié, mais il fallait la voir, la tête du copain, ses yeux hagards, sa mine pâle, les perles de sueur qui glaçaient son dos et sa figure avant et après le passage des douanes. Tout était risqué et on a tous, au moins une fois, paniqué un peu quand le policier nous a demandé, au plus fort de cette ère préhistorique, si loin et si proche de nous : “Mais qu’est-ce que c’est que ce livre que vous tenez là, mon ami ?”. C’était avant. Mais avant quoi, donc ? Internet, la révolution numérique, les mille et une choses dont on se sert toutes les minutes et qui n’existaient pas il y a encore une dizaine d’années. 700 000 Marocains sont aujourd’hui “connectés”, avec un extraordinaire taux de progression en 2008 de 48%. Oui, Internet est la seule chose qui marche vraiment dans ce pays. C’est bien, même si tous les miracles du Web ne peuvent suffire à faire le bonheur d’un homme.

 
 
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