N° 368
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

“Le pouvoir marocain m’a nourri”

Ignacio Cembrero,
Journaliste à El Païs
(DR)

Antécédents

1954. Naissance à Madrid.
1979. Intègre la rédaction d’El Pais.
1986. Son premier scoop : Photos des otages espagnols au Liban.
2003. Procès contre Aujourd’hui le Maroc
2005. Interview de Mohammed VI
2006. Sortie de son ouvrage Voisins éloignés, sur les relations maroco-espagnoles.
2009. Publie le premier, le rapport du parlement européen sur les droits de l’Homme au Sahara.

Le PV
Ignacio Cembrero est l’un de ces journalistes trouble-fêtes comme on les aime. Il a cette “bougeotte” qui lui vaut d’être souvent le premier sur de gros (et jolis) coups. A le voir travailler de près, impossible d’avaler une once de ces calomnies véhiculées par la presse marocaine à son égard. Lui, un ignoble barbouze à la solde de nos ennemis ? Mais les “gentillesses” de ses confrères marocains, Cembrero en a pris l’habitude. Ces dix dernières années, il est passé du statut de gratte-papier le plus honni du royaume au journaliste espagnol le mieux (traité et) informé : le ministre de l’Intérieur lui organise des reportages et le chef de l’Etat lui accorde une interview. Actuellement, il prend sa nouvelle “disgrâce” avec philosophie, conscient que ce n’est qu’une nouvelle mauvaise passe où il doit jouer à l’accusé. Morale : quand on est journaliste, on ne peut pas toujours plaire à tout le monde.

Smyet bak, c’est toujours Carmelo Cembrero ?
Oui, toujours. Un grand antifranquiste exilé.

Et mok, c’est l’haja Maria Pilar Vàzquez ?
Elle n’a pas changé non plus, mais elle n’a pas été au Haj. Ça, non.

Nimirou d’la carte a au moins changé…
Si, je veux dire oui. Ma carte change en fonction de la nationalité du service secret pour lequel je travaille. Il faut bien arrondir mon salaire de journaliste ! Des journaux marocains m’accusent d’être à la solde de l’Algérie ou du Polisario, pour d’autres je suis un espion espagnol. Il y en a même qui me trouvent des tendances gay. C’est assez incroyable.

Bon, vous devenez un habitué de nos interrogatoires. Vous ne pouvez pas vous tenir à carreau ?
Non. J’ai toujours la bougeotte professionnelle. Que voulez-vous, les infos sur le Maghreb me donnent des démangeaisons !

Alors, toujours aussi fier de votre scoop sur le rapport du parlement européen sur les droits de l’homme au Sahara ?
Absolument, comme je suis fier du scoop de la démission de Van Walsum et de la nomination de son remplaçant, Christopher Ross. Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas. Je compte d’ailleurs essayer de récidiver à la fin du mois en sortant, en premier, le rapport du tandem Ross-Ban Ki-Moon.

“Entre nosotros”, comment avez-vous eu ce rapport avant sa finalisation ?
Ce n’est pas compliqué : en envoyant des mails et en passant des coups de fil à une bonne demi-douzaine d’eurodéputés ou à leurs assistants. La plupart m’ont fait parvenir le 13 mars le rapport qui allait être soumis à la Délégation Maghreb du parlement européen le 17 mars. Après le débat, il n’y a eu qu’une seule modification substantielle : les sigles RASD ont été remplacés par l’acronyme Polisario. Je défie quiconque de démontrer qu’il a y eu d’autres changements.

Pour vous, c’est le scoop à tout prix ou y a-t-il une limite à ne pas franchir ?
Il y a quelques limites : ne pas mettre en danger la vie ou l’intégrité physique de quiconque, et éviter qu’en sortant un scoop vous ne fâchiez votre source, qui vous refusera alors un autre scoop peut-être encore plus gros.

On détient une pièce à conviction : un email où vous confiez avoir ajouté des phrases au rapport des eurodéputés. Alors, vous passez aux aveux ?
Vous faites allusion à cet email privé publié en Une d’un quotidien marocain. La violation du secret de la correspondance est un délit. Cela me chagrine de voir des collègues marocains me détester au point de commettre un délit pour me nuire. Et dire qu’il y a à peine quelques semaines, ils me téléphonaient encore pour échanger des infos…

Vous auriez causé le licenciement du correspondant marocain d’El Faro (quotidien de Sebta) qui aurait été le premier à publier ce mail. Monsieur est rancunier…
D’après ce que j’ai lu dans la presse, le correspondant a démissionné de son propre chef pour protester contre le supposé parti pris anti-marocain de la presse espagnole. Ce que je ne comprends pas, c’est comment un bon patriote marocain a pu travailler pendant si longtemps pour le journal d’une ville “occupée” par l’Espagne, et comment son directeur a pu tolérer une telle “trahison” dans ses rangs.

Vous allez de nouveau poursuivre des journaux marocains. Vous n’avez donc rien retenu de votre procès contre Aujourd’hui Le Maroc (ALM) en 2003 ?
J’ai pris contact avec des avocats marocains et espagnols, mais l’expérience avec ALM m’a un peu échaudé. J’ai perdu le procès que je leur avais intenté et le verdict de la Cour d’appel de Casablanca me fait passer pour un attardé. L’intitulé explique en substance que je serais un espion espagnol sans le savoir, car les services secrets de mon pays m’utiliseraient à mon insu !

La dernière fois qu’on vous a traité d’espion, vous avez eu droit à une interview de Mohammed VI. Doit-on comprendre que votre 2ème demande d’interview est sur le point d’aboutir ?
Le dixième anniversaire de l’intronisation du roi, en juillet prochain, est l’occasion idéale pour faire une nouvelle demande. Les interviews sont très utiles pour faire comprendre le point de vue de l’autre. En Espagne, on a drôlement besoin de mieux comprendre le Maroc.

Les dix ans de règne de Mohammed VI inspirent beaucoup d’écrivains. Vous n’êtes pas tenté par l’exercice ou vous négociez déjà l’exclusivité pour les vingt ans ?
Il n’y a pas de place pour tout le monde sur l’étroit marché éditorial espagnol. J’attendrai donc le vingtième anniversaire.

A une époque, Fouad Ali El Himma et Hamidou Laânigri mettaient tous les moyens à votre disposition pour vos reportages. Ne regrettez-vous pas ces ex-sécuritaires en chef ?
El Himma me manque à l’Intérieur. J’en ai fait des choses au Maroc, sur le plan professionnel, grâce à lui ! Et personne ne s’en est plaint. Cela dit, si j’étais marocain, je ne voterais jamais pour son parti. En tant que journaliste, je souhaite qu’il revienne très vite dans les arcanes du pouvoir. Quant à Laânigri, j’avoue qu’il me manque un peu moins.

Avec tous vos tracas, n’avez-vous pas envie de balancer ce que vous n’avez jamais écrit sur le pouvoir marocain ?
“Il ne faut jamais mordre la main de celui qui te nourrit”, dit le proverbe. Le pouvoir marocain m’a parfois bien nourri professionnellement. C’était surtout vrai du temps d’El Himma. Aujourd’hui, après la publication du rapport du parlement européen, je traverse une période de vaches maigres, mais j’espère que cela ne durera pas bien longtemps.

Comme il faut retenir quelque chose contre vous coûte que coûte, avouez au moins que vous êtes un des mécènes de Chakib Khyari, qui croupit en prison pour avoir reçu des aides extérieures…
Chakib était une bonne source, il m’a beaucoup aidé à comprendre comment fonctionnent les réseaux de la drogue et de l’immigration clandestine dans le nord-est du Maroc. Je le crois foncièrement honnête. Il me manque encore plus qu’El Himma.

C’est quand votre prochaine visite au Maroc, qu’on organise la filature…
Il y a un an l’Intérieur m’a organisé une visite passionnante tout au long de la frontière algérienne. Les caïds m’ont servi de guide. Malgré cela la DST n’a pas résisté à la tentation de nous filer. Alors…

 
 
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