|
Par Mustapha Bencheikh,
enseignant-chercheur
LITTÉRATURE. Dis-moi ce que tu lis
De Driss Chraïbi à Fouad Laroui, zoom sur les principales plumes qui font lhistoire du roman marocain de langue française.
Des années 1950 à nos jours, quatre auteurs ont focalisé lattention de la critique littéraire. Ahmed Sefrioui, Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi et Tahar Ben Jelloun cristallisent autour de leurs uvres toute une production qui a fait deux les représentants les plus en vue de la création romanesque au Maroc. Ces précurseurs, qui occupent lespace littéraire francophone, ne sont plus les seuls aujourdhui. Depuis les années 1980, de jeunes écrivains se font connaître, des femmes |
|
marocaines imposent la finesse de leur plume et le roman marocain francophone développe de plus en plus de thématiques variées qui le sortent de certains clichés réducteurs.
Mais Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi, et Tahar Ben Jelloun tout particulièrement, ont été servis à la fois par la durée et limportance de leur production et leur contribution aux débats parisiens depuis les années 1960. Ahmed Sefrioui, lui, a eu le tort de décrire plutôt que de dénoncer, au moment où lhistoire sinvente des militants. Il apporte pourtant à lécriture marocaine une fraîcheur dont la critique ne reconnaîtra que sa cure idéologique passée. Driss Chraïbi va arpenter le roman sous toutes ses formes et explorer une multitude de thématiques dans une langue aux registres chaque fois différents. Abdekébir Khatibi, habité par un intertexte philosophique, dépose à chaque page ses signes dintellectualité et introduit simultanément dans lécriture poésie et rationalité, esthétique scripturale et volonté démonstrative. Tahar Ben Jelloun inaugure un roman dont les phrases sont des voix et le récit prend un tour incantatoire quun conteur habile fixe à la lisière de la parole. Leurs textes respectifs permettent de suivre lévolution qui caractérise le roman marocain à travers les décennies et qui, de lautobiographie à une réflexion symbolique sur lhomme et son existence, a ouvert la voie à de nouveaux romanciers ou à des romanciers tardifs.
La première relève
Abdelhak Serhane et Mohamed Khair-Eddine, chacun à sa façon, vont apporter leur touche au texte maghrébin. Le premier, avec ses qualités de conteur avéré qui réhabilite le passé avec les outils du présent, rappelant à chacun sa nécessaire participation à la construction de la justice. Le second, via une révolte linguistique iconoclaste dun enfant terrible avant que lapproche de la mort ne vienne lui arracher des pages aux phrases épurées, aux mots simples, dune force éblouissante. Le roman va également interpeller des hommes qui, de la critique ou de la poésie, avaient fait leurs centres dintérêt. Edmond Amrane El Maleh fait entrer le roman dans une exploration de la mémoire juive marocaine jusque-là inédite et lui confère une nouvelle richesse. Dans Mille an un jour en particulier, il fait parcourir à son héros, Nessim, un voyage au bout dune histoire inachevée.
Abdelfettah Kilito, lui, va chercher dans la narration une pureté étincelante qui définit peut-être le mieux cette écriture blanche dont rêvait Barthes. Abellatif Laâbi, parti de la poésie, retrouve avec la prose les méandres dune histoire plus complexe quil ny paraît. Mohamed Loakira, sans quitter son vers, entame sous la forme dun récit un chant à la mémoire dune ville. Zaghloul Morsy, avec Ishmaël ou lexil -roman dont on ne parle pas ou peu-, entame, sur toile de fond du Maroc plombé des années 1960, un devoir de mémoire sous une forme métaphorique qui en dit long sur lélite de notre pays.
Les interdits levés
Fouad Laroui, dans les années 1990, propose des récits à lhumour caustique où la satire sociale occupe une place prépondérante. Le roman au féminin avec, entre autres, Souad Bahechar et Rajae Benchemsi, sort lécriture marocaine de sa masculinité irréductible et donne à lire de nouvelles pages où le personnage féminin prend le dessus. Leffervescence sociale et politique suscitée par le nouveau règne libère des voix que les médias sempressent de relayer : Abdellah Taïa, après Rachid O, bouscule les interdits et offre à son homosexualité affichée une tribune littéraire, Mohamed Nedali, qui fait une entrée remarquée en littérature, excelle dans la satire sociale et lironie. Des survivants de la mort inscrivent en lettres de marbre leur souffrance passée et introduisent le carcéral dans lunivers romanesque. Ils sappellent Marzouki, Binebine
et luniversité commence à leur ouvrir ses portes. A la manière de Primo Lévi, ils nexigent aucune revanche, mais leurs mots posent sur les hommes de singulières et déroutantes interrogations.
Le roman marocain de langue française na jamais cessé, entre histoire sociale et recherche de nouvelles formes décriture, de sinscrire dans la quête universelle dun genre sans limite. Mohamed Leftah, découvert par Salim Jay, extorque la beauté du mal dans une langue où se mêle le plaisir qui tue à lobscénité presque ravissante. Dans Jour de Vénus, qui sonne comme un adieu, lécrivain livre un roman tumultueux où la confusion des sentiments opposée aux dogmes et à la justice veut incarner ce Maroc, ni blanc, ni noir, qui cherche sa propre voie. Salim Jay, romancier fécond, critique féroce et talentueux, mal connu au Maroc a pourtant été un fin connaisseur de la littérature et découvreur de nouveaux talents. A lui, à Zaghloul Morsy également, la littérature marocaine de langue française est redevable.
Pour un roman de lémerveillement
Classer le roman marocain de langue française dans des catégories linguistiques ou historiques, conformément à une tradition universitaire utile, demeure réducteur. Certaines époques et thématiques apparaissent sous la plume de leurs auteurs comme autant de caractéristiques spécifiques au roman marocain. Désormais, il faudrait explorer notre production romanesque dune manière nouvelle, transcendant le local pour lire les mythes fondateurs de lhumanité. |
|