N° 372
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

CINÉMA. La nostalgie, camarade
LITTÉRATURE. Dis-moi ce que tu lis…
HANANE EL FADILI. "Oui, Haifa est une bombe"
LE MAG CULTURE



Par Mustapha Bencheikh,
enseignant-chercheur

LITTÉRATURE. Dis-moi ce que tu lis…
(AFP)

De Driss Chraïbi à Fouad Laroui, zoom sur les principales plumes qui font l’histoire du roman marocain de langue française.

Des années 1950 à nos jours, quatre auteurs ont focalisé l’attention de la critique littéraire. Ahmed Sefrioui, Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi et Tahar Ben Jelloun cristallisent autour de leurs œuvres toute une production qui a fait d’eux les représentants les plus en vue de la création romanesque au Maroc. Ces précurseurs, qui occupent l’espace littéraire francophone, ne sont plus les seuls aujourd’hui. Depuis les années 1980, de jeunes écrivains se font connaître, des femmes
marocaines imposent la finesse de leur plume et le roman marocain francophone développe de plus en plus de thématiques variées qui le sortent de certains clichés réducteurs.
Mais Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi, et Tahar Ben Jelloun tout particulièrement, ont été servis à la fois par la durée et l’importance de leur production et leur contribution aux débats parisiens depuis les années 1960. Ahmed Sefrioui, lui, a eu le tort de décrire plutôt que de dénoncer, au moment où l’histoire s’invente des militants. Il apporte pourtant à l’écriture marocaine une fraîcheur dont la critique ne reconnaîtra que sa cure idéologique passée. Driss Chraïbi va arpenter le roman sous toutes ses formes et explorer une multitude de thématiques dans une langue aux registres chaque fois différents. Abdekébir Khatibi, habité par un intertexte philosophique, dépose à chaque page ses signes d’intellectualité et introduit simultanément dans l’écriture poésie et rationalité, esthétique scripturale et volonté démonstrative. Tahar Ben Jelloun inaugure un roman dont les phrases sont des voix et le récit prend un tour incantatoire qu’un conteur habile fixe à la lisière de la parole. Leurs textes respectifs permettent de suivre l’évolution qui caractérise le roman marocain à travers les décennies et qui, de l’autobiographie à une réflexion symbolique sur l’homme et son existence, a ouvert la voie à de nouveaux romanciers ou à des romanciers tardifs.

La première relève
Abdelhak Serhane et Mohamed Khair-Eddine, chacun à sa façon, vont apporter leur touche au texte maghrébin. Le premier, avec ses qualités de conteur avéré qui réhabilite le passé avec les outils du présent, rappelant à chacun sa nécessaire participation à la construction de la justice. Le second, via une révolte linguistique iconoclaste d’un enfant terrible avant que l’approche de la mort ne vienne lui arracher des pages aux phrases épurées, aux mots simples, d’une force éblouissante. Le roman va également interpeller des hommes qui, de la critique ou de la poésie, avaient fait leurs centres d’intérêt. Edmond Amrane El Maleh fait entrer le roman dans une exploration de la mémoire juive marocaine jusque-là inédite et lui confère une nouvelle richesse. Dans Mille an un jour en particulier, il fait parcourir à son héros, Nessim, un voyage au bout d’une histoire inachevée.
Abdelfettah Kilito, lui, va chercher dans la narration une pureté étincelante qui définit peut-être le mieux cette écriture blanche dont rêvait Barthes. Abellatif Laâbi, parti de la poésie, retrouve avec la prose les méandres d’une histoire plus complexe qu’il n’y paraît. Mohamed Loakira, sans quitter son vers, entame sous la forme d’un récit un chant à la mémoire d’une ville. Zaghloul Morsy, avec Ishmaël ou l’exil -roman dont on ne parle pas ou peu-, entame, sur toile de fond du Maroc plombé des années 1960, un devoir de mémoire sous une forme métaphorique qui en dit long sur l’élite de notre pays.

Les interdits levés
Fouad Laroui, dans les années 1990, propose des récits à l’humour caustique où la satire sociale occupe une place prépondérante. Le roman au féminin avec, entre autres, Souad Bahechar et Rajae Benchemsi, sort l’écriture marocaine de sa masculinité irréductible et donne à lire de nouvelles pages où le personnage féminin prend le dessus. L’effervescence sociale et politique suscitée par le nouveau règne libère des voix que les médias s’empressent de relayer : Abdellah Taïa, après Rachid O, bouscule les interdits et offre à son homosexualité affichée une tribune littéraire, Mohamed Nedali, qui fait une entrée remarquée en littérature, excelle dans la satire sociale et l’ironie. Des survivants de la mort inscrivent en lettres de marbre leur souffrance passée et introduisent le carcéral dans l’univers romanesque. Ils s’appellent Marzouki, Binebine… et l’université commence à leur ouvrir ses portes. A la manière de Primo Lévi, ils n’exigent aucune revanche, mais leurs mots posent sur les hommes de singulières et déroutantes interrogations.
Le roman marocain de langue française n’a jamais cessé, entre histoire sociale et recherche de nouvelles formes d’écriture, de s’inscrire dans la quête universelle d’un genre sans limite. Mohamed Leftah, découvert par Salim Jay, extorque la beauté du mal dans une langue où se mêle le plaisir qui tue à l’obscénité presque ravissante. Dans Jour de Vénus, qui sonne comme un adieu, l’écrivain livre un roman tumultueux où la confusion des sentiments opposée aux dogmes et à la justice veut incarner ce Maroc, ni blanc, ni noir, qui cherche sa propre voie. Salim Jay, romancier fécond, critique féroce et talentueux, mal connu au Maroc a pourtant été un fin connaisseur de la littérature et découvreur de nouveaux talents. A lui, à Zaghloul Morsy également, la littérature marocaine de langue française est redevable.

Pour un roman de l’émerveillement
Classer le roman marocain de langue française dans des catégories linguistiques ou historiques, conformément à une tradition universitaire utile, demeure réducteur. Certaines époques et thématiques apparaissent sous la plume de leurs auteurs comme autant de caractéristiques spécifiques au roman marocain. Désormais, il faudrait explorer notre production romanesque d’une manière nouvelle, transcendant le local pour lire les mythes fondateurs de l’humanité.

 
 
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