N° 372
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

CINÉMA. La nostalgie, camarade
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Par Abdellah Tourabi

CINÉMA. La nostalgie, camarade
Le Temps des camarades de
Mohamed Chrif Tribak s’inspire
du journal intime de Aziz Kanjaâ,
ancien dirigeant gauchiste. (DR)

Film engagé, Le temps des camarades de Mohamed Chrif Tribak, actuellement en salle, revient sur les combats des étudiants de gauche face aux islamistes dans les universités marocaines au début des années 1990.

Pierre Desproges, l’humoriste français, disait que “la nostalgie c’est comme le coup de soleil, ça ne fait pas mal pendant, mais ça fait mal le soir”. Pourtant, certaines nostalgies agissent comme des baumes apaisants. Le passé devient ainsi un paradis perdu, un refuge où on s’abrite, le temps d’un souvenir, contre l’adversité du présent et ses
soucis. Sans regret, ni contrition, on se rappelle des erreurs de jeunesse et de ses choix peu raisonnables. Dans Le temps des camarades, le réalisateur Mohamed Chrif Tribak jette un regard nostalgique sur ses années d’études et d’engagement politique à l’université de Tétouan au début des années 1990. Une période charnière dans l’histoire de la gauche, non seulement au Maroc, mais dans le monde. A travers une histoire d’amour entre deux jeunes étudiants, le réalisateur tente de raconter une autre histoire, celle de l’émergence du mouvement islamiste au Maroc, et du déclin de la gauche dans les campus universitaires.

Amour et politique, le bon mix
Le temps des camarades est d’abord un récit personnel, le résultat d’une trajectoire individuelle, une parenthèse dans la vie de Mohamed Chrif Tribak. D’ailleurs, le titre initial du film était Entre parenthèses avant qu’on lui donne le titre actuel, qui rappelle Le temps des cerises, chanson de gauche immortalisée par Charles Trenet et Yves Montand. “J’ai toujours rêvé de faire un film sur les années passées à la fac, qui étaient réellement intenses et m’ont profondément marqué”, nous confie Tribak. Le réalisateur s’est servi alors du journal intime de Aziz Kanjaâ, ancien dirigeant gauchiste, pour écrire une première mouture du film, alimentée au fil du temps par d’autres témoignages.
Dans Le temps des camarades, on suit une histoire d’amour, peu convaincante et sans relief, entre Saïd (Mohamed Assou) et Rahil (Farah El Fassi). Saïd est un étudiant brillant, intelligent, au cœur fortement ancré à gauche, mais sans pour autant adhérer à une organisation communiste ou socialiste. Le jeune homme assiste en spectateur à la lutte entre les étudiants de gauche et les islamistes. Jusqu’au jour où Rahil débarque à la fac et fricote avec des étudiants d’extrême gauche. Neutre et réservé, Saïd tente de conquérir le cœur de la ravissante camarade en se jetant corps et âme dans le combat politique contre les étudiants islamistes. Un peu à la manière de Don Quichotte qui ferraille contre les moulins à vent pour mériter l’amour de sa dulcinée. Et c’est là où on assiste à ce qu’il y a de meilleur et d’intéressant dans le film de Mohamed Chrif Tribak : une longue séquence où étudiants gauchistes et islamistes s’affrontent dans des joutes oratoires interminables où chaque intervenant essaye de damer le pion à son adversaire. Les gauchistes citent Marx, Engels et Lénine, tandis que les islamistes mêlent théologie et autres références plus modernes. Ces cercles de débat (Halaqat), filmés par Tribak, ont formé des générations d’hommes politiques marocains. Fathallah Oualalou, Abdelilah Benkirane, Khalid Naciri et d’autres sont de purs produits de cette école.

Idéalisme quand tu nous tiens
Le temps des camarades n’est pas un film neutre et sans engagement. Il est pleinement à gauche et donne une vision, un peu idéaliste, des convictions et des valeurs défendues par les gauchistes marocains. Et Mohamed Chrif Tribak ne s’en cache pas?: “Je reste profondément un homme de gauche. Toute ma conception de la vie est influencée par les idéaux et les principes de gauche”. Tribak se réclame du cinéma de Youssef Chahine, où la grande Histoire est racontée à travers de petites histoires, et dont le positionnement politique est une constante inébranlable. Ses derniers films (Le destin, Le chaos) étaient des charges contre la menace intégriste et l’autoritarisme. Mohamed Chrif Tribak essaye, dans Le temps des camarades, d’emboîter le pas au grand cinéaste égyptien, avec moins de virtuosité et de panache, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit de son premier long-métrage.
Les scènes où on voit de patibulaires barbus s’attaquant violemment, avec des sabres et des barres de fer, aux étudiants gauchistes ne seront pas vues comme des signes d’affection et de sympathie par les islamistes marocains. Pourtant, le réalisateur se défend de toute intention de provoquer ou de nuire. “Je n’ai pas fait Le temps des camarades avec la perspective de provoquer qui que ce soit, précise-t-il. D’ailleurs j’ai donné autant la parole aux islamistes qu’aux gauchistes dans ce film, notamment dans la séquence des joutes oratoires”. Cependant, les choses sont claires pour Chrif Tribak, si les islamistes marocains ne sont pas contents du Temps des camarades, il leur appartient de faire un film où ils racontent leur propre version de l’histoire. A cet égard, Tribak cite une anecdote attribuée à Youssef Chahine?: lors d’une discussion épique avec le comité de censure, le grand cinéaste égyptien répond au président de ce comité, qui voulait couper une scène de son film : “Mais monsieur, vous n’avez qu’à faire votre propre film et vous pourrez couper comme vous voulez !”. Messieurs les islamistes, un gant est jeté.


Analyse. Cherche désespérément films politiques
Ce n’est pas demain que l’on verra des films politiques marocains dans la veine de La terrasse de l’Italien Ettore Scola où des acteurs devisent longuement d’idéologie et d’utopies brisées, ou de la trempe de Z, voire de L’Aveu, chefs d’œuvre de Costa-Gavras sur la dictature et le fascisme. Les films politiques manquent cruellement au cinéma marocain, malgré la marge de liberté, plus ou moins grande, offerte actuellement à nos cinéastes. Néanmoins, la mémoire du cinéma marocain retient les noms de quelques films qui se sont intéressés à la vie et à l’histoire politiques du pays. L’évolution de ce genre est fortement liée à la libéralisation politique progressive du pays. Contrairement au cinéma égyptien ou algérien, ce n’est qu’au début des années 1990 que l’on va assister à l’éclosion progressive et timide de films politiques marocains. Chronique d’une vie ordinaire de Saâd Chraïbi, sorti en 1990, fait presque figure de pionnier, avec comme toile de fond le retour de Ali (Rachid Fekkak), un ancien prisonnier politique et sa rencontre avec un ami d’enfance dont tout semble séparer. En 1997, Hakim Noury signe Un simple fait divers, souvent présenté, mais à tort, comme “le vrai premier film politique marocain”. L’opus de Hakim Noury raconte le combat inégal de Salim (Rachid El Ouali), un jeune journaliste intègre et courageux contre un puissant commis de l’Etat qui ordonne son assassinat, maquillé en crime ordinaire. Ali, Rabiaa et les autres d’Ahmed Boulane, sorti en 2000, s’inscrit dans le même registre que Le temps des camarades, puisque il s’agit d’un regard nostalgique et désabusé sur les engagements et les utopies de la gauche marocaine. Le grand film politique marocain reste encore à faire.

 
 
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