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Par Lahcen Aouad
PORTRAIT-ENQUÊTE. Lhomme qui a voulu tuer Hassan II
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Destinée. Ababou, mort à 33 ans, a été le plus jeune lieutenant-colonel de lhistoire du Maroc. (DR)
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Jeune officier brillant, chef militaire charismatique
il aurait pu finir général. Mais il est mort à 33 ans dans un combat de rue au centre de Rabat, après un coup dEtat sanglant qui a failli balayer la monarchie.
Samedi 10 juillet 1971. Le colonel Ababou, blessé au bras, tient son arme à la main et descend fièrement lescalier du bâtiment des Forces armées royales (FAR) à Rabat. Il est suivi par les cadets de lécole militaire dAhermoumou, prêts à dégainer au moindre signe de sa part. |
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En face, le général Bouhali avance vers le même immeuble des FAR, dont il préside aux destinées en sa qualité de général-major. Lui aussi est suivi de son escorte, constituée de membres du bataillon de linfanterie légère. Le moment est historique et, comme dans un vieux western ou un règlement de comptes digne dun film de guerre, le face-à-face est inévitable. Les deux hommes que tout oppose sont aussi déterminés lun que lautre, chacun est sûr de son bon droit, chacun est prêt à en finir. Les deux adversaires se jaugent et se parlent, puis les armes crépitent. Les hommes tombent à terre. Bouhali gît dans une flaque de sang, Ababou est dans les bras de son ami, lofficier Akka. Fin de lhistoire. Le coup dEtat de Skhirat a officiellement pris fin. Le roi vient déchapper par miracle à une tentative dassassinat, le jour où il célébrait très fastueusement son 42ème anniversaire. Le trône alaouite a vacillé, mais il a tenu bon
Happy end ? Oui. Et non. Car le bilan de la journée est lourd, très lourd. 500 morts, parmi lesquels des officiers, des VIP, des stars de lestablishment et des anonymes. A lorigine du carnage, le général Medbouh, pourtant proche du roi. Et, surtout, longtemps tapi dans lombre, le lieutenant colonel Mhamed Ababou, 33 ans à peine, brillant officier dont létoile montait, montait
Au soir du 10 juillet 1971, le jeune officier sest retrouvé sous terre, mort sur le champ de bataille. Pour un peu, il aurait pu changer la face du pays, cest ce dont il a rêvé, ce quil a cru pouvoir faire. Mais comment a-t-il fait, donc, pour se retrouver là ? Quel était exactement son projet ? Et qui était-il, à la base ?
Le Petit Napoléon
Mhamed Ababou a vu le jour dans un douar des environs de Taza en 1937. Il a grandi dans une famille nombreuse, son père étant polygame. Ababou père, notable local, subvenait aux besoins de sa progéniture sans grand mal, suffisamment aisé grâce à ses troupeaux de bétail, ses terres et sa fonction de cheikh. Le petit Mhamed a depuis toujours inspiré un mélange de respect et de crainte, cétait son but, dailleurs, toute son éducation était vouée à cela, à former un homme de caractère, aux nerfs solides, aux idées claires, et aux méthodes sévères et sans merci pour personne, résume de lui lun de ses anciens compagnons.
Très tôt donc, le jeune homme cultive sa différence : quand les autres sinscrivent à lécole coranique, lui prend la direction de lécole française de Taza, réservée aux classes aisées. Ababou nest pas exactement un élève discipliné. Il multiplie les écarts et collectionne les sanctions (privation de repas, exercices physiques, etc.). Cest que lenfant de la campagne quil était narrivait pas à se fendre dans le moule des citadins qui peuplaient sa classe. Défiant, inadapté, il finit malgré tout par se plier aux exigences de lécole, du système. Il se calme et il plonge dans ses études. Cela tombe bien, puisque le gamin a lesprit vif et lâme dun vrai compétiteur. Il brille et se détache du lot, si bien quil est sélectionné pour rejoindre sans problème un petit paradis dont il rêvait secrètement : lacadémie militaire.
Mhamed Ababou rallie Meknès où il rejoint dabord ce quon appelle alors lAcadémie Casablanca, un petit palais remontant à lépoque du sultan Moulay Ismaïl, transformé depuis en école pour fils de notables et de dignitaires du Makhzen. Lécole ne sera quune étape, une sorte de classe préparatoire. Car le jeune Mhamed allonge le pas et rejoint bientôt lAcadémie militaire de Meknès, la meilleure du pays. Le voilà élève-officier, prêt à embrasser une carrière militaire qui sannonce aussi longue que brillante. Il en rêvait, il en était heureux. Pendant toute sa formation, il profitait de tous les week-ends de permission pour rendre visite à sa famille, au bled, pour parader avec son uniforme, la tête dans les étoiles, poursuit notre source.
Tout au long de son cursus, qui se poursuit jusquen 1956, Ababou ressemble à un élève-officier exemplaire. Il sapplique en classe et ne rechigne pas aux exercices, même les plus durs. Sa polyvalence et ses bonnes notes, toutes matières confondues, sont la preuve de sa supériorité par rapport à ses compagnons de promotion. Tous saccordent, alors, à le trouver de constitution solide, sportif, avec la peau claire, imberbe
Le type européen en quelque sorte. Même sa taille moyenne ne semblait pas poser problème. Il nen faisait pas un complexe. Le jeune homme plaît aux femmes et en impose aux hommes. Il est tellement repérable que ses compagnons nhésitent pas à lui trouver un surnom qui lui va comme un gant : le Petit Napoléon.
Lego du jeune Petit Napoléon prend rapidement des allures disproportionnées. Il enfle, enfle
Et Mhamed se pique au jeu, lui qui marche comme Napoléon, les mains introduites sous la cape, entre deux boutons, à la manière du célèbre empereur.
Benomar comme mentor, Akka comme garde du corps
Quand il boucle sa formation, Ababou est paré pour la grande cérémonie de graduation. Son affectation : le 9ème régiment des fantassins à Agadir avec le grade de sous-lieutenant, aux ordres du commandant Habibi. Celui-là même qui, devenu général, se trouvera en face de Ababou en 1971, chacun dun côté...
En 1956, donc, Habibi choisit Ababou pour gérer les entrepôts de la caserne. Comme un poisson dans leau, le jeune sous-officier prend ses quartiers doucement mais sûrement. Pendant ses semaines de garde, les soldats savent parfaitement que le petit Ababou est du genre intraitable. Il ne fait de cadeau à personne. Sa devise : pas de répit pour les bidasses.
Le jeune homme voyage, se déplace. Après Agadir, le voilà à Ouezzane, plus proche du domicile familial. De cette étape, on retient, entre autres, ses disputes avec le capitaine Boulhimes, quil trouvera sur son chemin en 1971, pour lui loger une balle mortelle dans le corps
Un nouveau chapitre souvre quand, en 1961, Ababou retourne logiquement à la case départ : lAcadémie militaire de Meknès, en qualité dinstructeur, toujours cantonné au grade de sous-lieutenant. Mais ses ambitions, ses manières, dépassent largement la hauteur de ses galons, trop bas pour être fièrement arborés.
Le jeune homme est pressé. Il veut faire ses preuves au plus haut niveau possible, et vite, vite. Il passe donc le concours de lAcadémie française de guerre et y est reçu haut la main, pour une formation dune année. Ses professeurs sont sous le charme du jeune homme. Bien avant son retour au pays, les encadrants se font un devoir dadresser une missive au général Driss Benomar, alors chef détat-major des armées. Ils expliquaient à leur manière que Mhamed Ababou était un genre doiseau rare, quelquun de très prometteur dont il fallait prendre soin, comme dun futur général. Ababou est définitivement repéré et suivi à la trace. Benomar range la missive dans un coin de son tiroir. Et surveille de près la carrière du jeune officier, désormais affecté à Oujda, régiment de fantassins.
Dans la capitale de lOriental, Ababou rencontre son futur homme de confiance et bras droit : le sergent Akka, un grand gaillard aux allures de bodyguard. Cétait une rencontre bizarre. Ababou devait trancher dans un conflit personnel opposant Akka à lun de ses supérieurs. Après avoir menacé de lui retirer son grade, voire de lexpulser des rangs de larmée pour insubordination majeure, Ababou a fini par passer léponge. Il a permis à Akka de retrouver son grade et est allé jusquà lui confier une unité dans la caserne dOujda. Akka lui en sera redevable jusquau bout...
Le roi dAhermoumou
Toujours en 1961, le jeune Ababou, rapidement promu au grade de lieutenant-colonel, est nommé à la tête de lEcole militaire dEl Hajeb, à un moment où le Maroc venait de décréter le service militaire obligatoire. Cela fait de lui un homme puissant, important, quelquun qui compte dans la hiérarchie militaire, malgré son très jeune âge. Normal pour un jeune élément dont le nom a été coché par les instructeurs de lAcadémie de guerre en France.
3000 appelés rejoignent dans la foulée lécole dEl Hajeb. Cétait beaucoup trop pour une petite école qui navait pas les moyens de les recevoir. Mais Ababou nen faisait quà sa tête, refusant dalerter ses supérieurs, prenant lui-même les choses en main, résume notre interlocuteur.
Le lieutenant-colonel fait construire des pavillons supplémentaires et procède à la modernisation de lécole, sans attendre laval des généraux de Rabat. Les échos de notre officier arrivent aux oreilles de Driss Benomar, tout-puissant général, qui nhésite pas à rendre visite à lEcole militaire dEl Hajeb. Suite à cette visite, au mess des officiers, le général louera les qualités de lhomme, quil nhésite pas à désigner, lui général vieillissant, comme son éventuel successeur. Fort de ce soutien inespéré, Ababou prend ses grands airs, sûr dêtre épaulé en haut lieu. Plus rien ne pouvait, dès lors, larrêter.
1968. Le jeune lieutenant-colonel est pressenti pour
diriger lEcole militaire dAhermoumou, village montagneux dans la région de Fès - Boulemane. La nouvelle ne fait pas lunanimité dans les rangs des officiers, sous-officiers et simples soldats. Cest que la réputation de sévérité qui colle à Ababou lavait précédé, et elle nétait pas pour rassurer les rangs.
Quà cela ne tienne. Ababou hérite logiquement dAhermoumou. Il arrive en premier, ses bagages le suivent plus tard, accompagnés de ses amis, dont linévitable Akka. La métamorphose de lEcole dAhermoumou peut commencer. Et de la manière la plus spectaculaire.
Un officier, qui a vécu le passage de Ababou à Ahermoumou, raconte : Quand il est arrivé, il a dit quil allait transformer lécole dans un délai de deux mois. On explique pourtant à Ababou que même en travaillant darrache-pied, ce délai est intenable. Mais le jeune officier ne se laisse pas démonter. Travailler de nuit, comme de jour : telle était donc sa réponse. Et cela finit par payer. Deux mois plus tard, son désormais mentor, Driss Benomar, vient lui-même superviser les travaux effectués. Et rentre à Rabat, satisfait de son poulain, et de la montre en or qui ornait son poignet, offerte par son protégé.
Le secret de cette réussite réside dans la stratégie imaginée par Ababou, aux frontières de la légalité. Deux équipes supervisées par le sergent Akka et ladjudant Kharchach avaient pour mission de rafler, par nimporte quel moyen, tout équipement ou matériel qui permettrait lavancement des travaux. Le périmètre dintervention de ces équipes comprend les grandes villes environnantes (Fès, Meknès, Ifrane), ils avaient la protection de Ababou, qui avait à son tour le feu vert den haut. Alors tout était possible
. Et tout y passe, au fil des rafles?: ciment, sable, fer, cuivre, etc. Une anecdote qui en dit long sur le pouvoir et laudace de Ababou : un jour, lun de ses hommes de main linforme que ses équipes ont mis la main sur une importante quantité de cuivre
appartenant au palais royal de Fès. La réaction de Ababou ? Il ordonne de sen emparer. Les raids ont ainsi pu continuer, sans quaucun nuage (plainte, incident quelconque) ne vienne enrayer la lente marche de Ababou et de ses hommes.
Lattentat manqué de Fès
A Ahermoumou, Ababou ne cache plus ses ambitions. Il les affiche. En trois ans, il a transformé le petit centre en machine de guerre, suréquipée, entraînée, performante. Et obéissante.
Ababou pouvait passer à laction à tout moment. Il piaffait dimpatience. Skhirat, en effet, nétait que la dernière étape, la dernière tentative den finir avec la monarchie. Car Ababou avait le projet de renverser Hassan II bien avant. Le 13 mai 1971, par exemple, quand, avec la bénédiction du général Medbouh, il compte sattaquer au cortège royal sur la route de Fès à El Hajeb. Mauvais coup du sort, le roi, avant de se déplacer, demande à son homme de main, qui nest autre que le général Medbouh lui-même, denvoyer deux hélicoptères en éclaireurs. Ne pouvant rejeter cette requête royale, Medbouh informe (ou ordonne??) Ababou de surseoir à lattaque. Le lieutenant-colonel paradera devant le roi, le même jour, en tenue dapparat. Comme si de rien nétait...
Une anecdote pour résumer le climat étrange qui régnait à lépoque, comme nous le rapporte ce témoin : Après la tentative ratée de Fès El Hajeb, un officier probablement mis au parfum est allé raconter à ses collègues que Ababou cherchait à renverser le roi. Au lieu de provoquer une alerte générale, il a récolté un bain dhilarité. Le pourquoi de cette surprenante réaction ? Tout le monde était convaincu du monarchisme de notre officier, qui ne sen cachait pas. Bien au contraire, il sen vantait. Pourtant, Ababou bouillonne à lintérieur. Il est pressé. Il a soif, probablement dargent et de pouvoir. Cest ce qui lui fait dire, un jour, et lanecdote a été rapportée dans les mémoires de Mohamed Raiss, Un aller-retour pour lenfer (publié en 2003) Tu dois être riche pour imposer ta volonté. La fortune te donne pouvoir et distinction et te permet dobtenir ce que tu veux. Elle ramène tout le monde vers toi et te permet décarter les corrompus, quand tu as identifié leurs points faibles.
A la vie, à la mort
Cest un homme haineux et revanchard qui met au point, avec le général Medbouh, le putsch de Skhirat, le 10 juillet 1971. Un soldat qui a pris part au bain de sang de ce jour-là nous raconte : A lintérieur du palais, Ababou criait à ses hommes, en leur montrant les plats de victuailles servis aux invités du roi : regardez où va largent des impôts, regardez ce quon fait des biens de ce pays. Leffet est immédiat : les élèves tirent sur les hommes, mais aussi sur les plats, détruisant tout sur leur passage
A Skhirat, le jour du putsch, tout ne se passe pas comme prévu. Medbouh et Ababou ne sont pas sur la même longueur donde. Chacun a des raisons den finir, déjà, avec lautre. Medbouh parce quil soupçonne Ababou de détourner le coup dEtat pour son propre compte. Et Ababou parce quil soupçonne Medbouh de lavoir trahi auprès du roi. Résultat, selon les versions les mieux recoupées : Ababou ordonne à ses hommes de liquider Medbouh, pourtant son complice, sur le champ, à Skhirat même. Quant à Ababou, il trouve la mort dans le duel qui loppose, plus tard dans la journée, au général Bouhali à proximité de lEtat-major de Rabat.
Dernier détail : au moment où Ababou tombe sous les balles de Bouhali, il saccroche, agonisant, au bras de son fidèle Akka. Et le supplie de lachever. Cétait son dernier ordre, car il craignait plus que tout la vengeance des vainqueurs. |
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Meriem Ababou : mon père est mon héros
La fille de Mhamed Ababou, qui vit aujourdhui à Meknès, revient sur la mémoire de son père. Emouvant.
38 ans après le coup dEtat manqué de Skhirat, quel souvenir gardez-vous de votre père, le lieutenant-colonel Mhamed Ababou ?
Au moment des faits, javais à peine quatre ans, donc je ne me rappelle pas vraiment de lui. Jai de temps en temps des flashs qui me reviennent, mais sans plus. Par contre, jai parlé à beaucoup de gens layant côtoyé, qui me lont décrit comme un homme de parole, rigoureux dans son travail. Plus âgés que moi, mes frères et surs se souviennent pour leur part dun père attentionné et exigeant. Il était, par exemple, hors de question pour lui que ses enfants ne soient pas les premiers de leur classe.
Alors quil sétait enrôlé dans larmée pour servir la monarchie, il a tenté quelques années plus tard de la renverser. Pourquoi ce revirement, selon vous ?
A mon avis, beaucoup de choses lexpliquent. Mon père a quitté son village natal pour se mettre au service de son roi. Mais, très vite, il a changé davis. Il a été dégoûté lorsquil a découvert lautoritarisme, linjustice et les abus de pouvoir au quotidien... Il ne faut pas non plus négliger le contexte international de lépoque, très favorable aux coups dEtat.
Vous lui en voulez davoir organisé cette tentative de putsch ?
Pourquoi lui en voudrais-je ?
Son geste a eu des répercussions terribles sur votre famille
En effet. Le lendemain des événements de Skhirat, la gendarmerie a envoyé un fax au gouverneur de Meknès, lui ordonnant de geler immédiatement la totalité des avoirs de mon père et de ma mère. On nous a également sommés de quitter la petite villa que nous habitions à lépoque. On sest alors retrouvés à la rue. Ne supportant pas ce qui nous arrivait, ma mère décéda dans les mois qui ont suivi. Alors, est-ce que je lui en veux, pour cela ? Aujourdhui, non. Par contre, quand jétais plus jeune, il marrivait souvent dêtre en colère contre lui. Je me disais quil aurait au moins pu nous installer confortablement à létranger plutôt que de nous abandonner à notre sort au Maroc.
Quest-ce qui vous a fait changer davis ?
Le temps. Je ne peux pas croire ceux qui disent quil était guidé par lambition ou la soif de pouvoir. Mon père était aussi idéaliste, à sa façon. Peu de gens ont eu autant de courage dans lhistoire de notre pays.
Il vous arrive de vous dire : que se serait-il passé sil avait réussi ?
Au risque peut-être de vous surprendre, je vais vous dire une chose : je naurais pas aimé que mon père réussisse son coup. Pour la simple raison que je ne veux pas que mon pays, que jadore par-dessus tout, soit dirigé par des militaires, comme la Libye ou La Mauritanie. Ce qui nempêche pas pour autant mon père de faire figure de héros à mes yeux. Je le dis haut et fort : je suis fière dêtre la fille du lieutenant-colonel Mhamed Ababou.
Qui sest occupé de vous et de vos frères et surs toutes ces années ?
Je ne vais pas être misérabiliste. Nous avons eu une vie très décente. Au lendemain du décès de mon père, la famille de ma mère nous a pris sous son aile. Elle a été épaulée par des gens extraordinaires, notamment des militaires, des militants des droits de lhomme, et des intellectuels, qui ont uvré au quotidien, dans lombre, pour nous protéger de la rancune du Makhzen.
Il paraît que durant votre jeunesse vous avez fréquenté lentourage de Mohammed VI, alors prince héritier
Oui, je lai croisé plusieurs fois dans des soirées privées à Meknès où nous fréquentions le même cercle damis. Il mest arrivé également de rencontrer ses surs. Je me souviens quils étaient tous accessibles, gentils, drôles et surtout très humains.
Vous avez évoqué les évènements de Skhirat avec eux ?
Non, je ne lai jamais fait. Pourquoi ? Par pudeur, je pense. Ni eux, ni moi, ne pouvions être responsables du passé de nos pères.
Vous auriez pu demander à retrouver le corps de votre père
Oui, cela me tient à cur, cest ma dernière cicatrice ouverte. A ce jour, je nai aucune idée du lieu où il est enterré. Je nai aucune tombe sur laquelle me recueillir. Jai écrit, il y a quelques années, au Conseil consultatif des droits humains (CCDH) pour maider dans mes recherches, mais je nai eu aucune réponse. Par ailleurs, je tiens à souligner que les avoirs de mon père sont toujours gelés. Seul le compte de ma mère a été débloqué, mais pas réinitialisé, suite à une intervention de Abderrahmane Youssoufi, alors Premier ministre. Jattends également que ses bijoux me soient restitués. Cest plus affectif quautre chose. A part une petite photo didentité delle, je nai aucun objet lui ayant appartenu qui me rattache à elle.
Que faites-vous tous les 10 juillet ?
Je menferme à la maison et jéteins le téléphone.
Et ?
(Emue, après un long silence). Je fais un bond dans le passé.
Propos recueillis par Mehdi Sekkouri Alaoui |
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Zoom. Lautre Ababou
Le coup de sang de Skhirat a impliqué deux Ababou. Mhamed, bien sûr. Mais aussi son frère, Mohamed, son aîné de quatre ans. Produit, lui aussi, de lAcadémie militaire de Meknès, Mohamed est généralement décrit comme étant à la fois plus réfléchi et plus effacé que son cadet. Dans les suites de lépisode de Skhirat, où il a également été impliqué, Mohamed est arrêté et condamné à 20 ans de prison. En août 1973, il est enlevé en compagnie dautres détenus, et se retrouve dans une prison secrète. Ses codétenus sont alors le capitaine Chellat, les adjudants Akka et Mzirek. En 1975, une tentative de fuite à laquelle ont participé les susnommés, en plus de Houcine Manouzi et des frères Boureqat, est avortée. Depuis, on na plus entendu parler de Mohamed Ababou. Même si sa famille a reçu un avis de décès en date du 20 juillet 1976 à Rich, près dErrachidia, personne ny a cru ou na voulu y croire. Si le nom de Ababou figure sur la longue liste des disparus, cest parce que rien ne prouve quil est effectivement décédé. LEtat, qui a émis un acte de décès, le considère-t-il comme disparu ? |
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