Nivellement par la moyenne
|
Selon lEtat, un ménage de 5 à 7 personnes avec un revenu mensuel total de 7000 DH est considéré comme aisé. Comment fait-il ?!
On a beaucoup parlé de la classe moyenne au Maroc, ces derniers temps, et pas mal de recherches lui ont consacrées. Létude officielle du Haut commissariat au plan (HCP), qui vient de tomber la semaine dernière, est sans doute la plus importante du genre : cest la première fois quon cerne la classe moyenne marocaine, non pas par des
|
|
indicateurs qualitatifs (propriété du logement, dune voiture, etc.), mais statistiques. Ou plus précisément, économiques.
Ainsi donc, est considéré comme relevant de la classe moyenne tout ménage marocain (je dis bien ménage, et non individu) dont le revenu mensuel total est compris entre 2800 et 6763 DH. 53% de la population, soit 16,3 millions de Marocains, sont inclus dans cette catégorie. En dessous, les ménages de la classe dite modeste (34% de la population) survivent avec moins de 2800 DH par mois. Quant à ceux de la classe aisée (13%), leur revenu mensuel démarre à 6764 DH.
A première vue, ces chiffres et en particulier le dernier semblent aberrants : connaissant le coût de la vie, comment une famille peut-elle vivre aisément avec un revenu global de 7000 DH par mois ? Et à moins de cela, comment peut-on être considéré comme moyen ? La réponse de Ahmed Lahlimi est pourtant logique : il faut comprendre le mot moyenne au sens statistique du terme. Selon le Haut commissaire au plan, une classe moyenne se définit dans le cadre dune distribution des revenus dans un pays donné. Dans un pays pauvre comme le Maroc, la classe moyenne est, normalement, pauvre. Cest logique. Et cela pousse à réfléchir.
Dabord, le fossé entre les aisés (pas ceux des statistiques, les vrais : ceux qui vivent dans des villas, ont plusieurs voitures et envoient leurs enfants dans de coûteuses écoles étrangères) et le reste de la population : il est gigantesque, béant, abyssal. Pire : ceux qui peuvent consommer tous ces produits dont les publicités sétalent sur la presse et laffichage urbain, ne représentent quune part infinitésimale des Marocains, loin des 13% du HCP. Imaginez la frustration de lécrasante majorité, quotidiennement confrontée à cette foule de tentations définitivement hors de sa portée
Sans faire dans le gauchisme primaire, cest un facteur de tension sociale sur lequel il serait dangereux de saveugler.
Ensuite, la classe moyenne elle-même. Que peut bien faire un ménage de 5 à 7 membres (voire plus) avec un revenu compris entre 2800 et 6800 DH ? Létude du HCP le dit : 44% de son budget est consacré à lalimentation, 21% au logement, 16% au transport et à la santé, 7% à lhabillement et à léquipement ménager
Tout cela, dépenses diverses déduites (et on les imagine mal consacrées à des choses superflues), ne laisse finalement quun très maigre taux de 3,8% pour les dépenses denseignement et de culture. Voilà le vrai problème.
La Tunisie est un bon étalon de ce à quoi nous pourrions aspirer, du moins économiquement et socialement. Pendant les années Bourguiba, durant lesquelles la société tunisienne a achevé sa mutation, la classe moyenne a été le moteur économique du pays, mais aussi le vecteur de ses transformations sociales et culturelles, donc lavant-garde de ses réformes modernes.
Pour appuyer les réformes modernes dont le Maroc a désespérément besoin, il nous faudrait une classe moyenne non seulement à laise économiquement (ce qui nest pas le cas de la nôtre, loin sen faut), mais aussi éduquée et cultivée. Comment pouvons-nous y arriver, sachant que chaque famille marocaine moyenne de 5 à 7 membres consacre à léducation et à la culture
entre 106 et 257 dirhams par mois ??! Cest inquiétant pour lavenir de notre pays toutes classes sociales confondues. |