N° 373
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

LITTÉRATURE. Le conte est bon
HOMMAGE. Chaïbia à tout prix
EDITION. Les fous de BD
DOCUMENTAIRE. À l’origine de la guerre
LE MAG CULTURE



Par Abdellah Tourabi

LITTÉRATURE. Le conte est bon
Le pirate de l’amour
(Frederick Arthur Bridgman)

Après le succès de son premier roman érotique, L’amande, Nedjma récidive avec La traversée des sens, un conte initiatique et sulfureux.

Dans L’amande (Plon, 2004), premier roman de Nedjma, la narratrice, Badra, est une femme libre et émancipée, disposant souverainement de son corps. Elle égrène les conquêtes masculines à Tanger et jouit sans entraves ni limites. Chez elle, tout est jaugé à l’unique aune du plaisir et de la volupté. Pour La traversée des sens (Plon, 2009), son second livre, l’écrivain(e) qui se cache derrière le pseudo de Nedjma a choisi
une autre narratrice pour promener le lecteur dans les dédales du désir et de la sensualité. Le récit de Zobida (dont on ne connaîtra l’identité qu’à la fin du roman) est le fil d’Ariane de ce conte intime et initiatique qui reprend subtilement les codes et l’univers érotiques des contes orientaux classiques, notamment les Mille et une nuits.

A la recherche du plaisir
L’histoire de La traversée des sens se déroule dans l’Algérie coloniale. Zobida est une veuve dévorée par la haine et la volonté de semer la Fitna (la discorde) là où elle débarque. Elle ne voit dans les hommes que lâcheté, bigoterie et machisme à l’image de son ancien mari décédé, Sadek, une brute se gargarisant de versets et de hadiths pour justifier le traitement qu’il lui infligeait. Zobida débarque ainsi à Zébib, petit village paisible et sans problèmes, où elle gagne au fil du temps la confiance de ses habitants. Elle en devient ainsi la confidente, la conseillère écoutée et respectée. Un jour, la famille Omran fait appel à elle pour trouver une solution au problème qui l’accable : leur fille, Leila, n’a pas saigné la nuit de ses noces, et sa belle famille l’a chassée, couverte de honte. Et pas un seul mot, une interrogation sur la virilité de son époux. Tout le monde pense à la fameuse pratique du “blindage” (tqaf, comme on l’appelle chez nous), où on “ferme hermétiquement” une femme à la pénétration masculine, par un sort ou par une incantation, afin de préserver sa virginité ou la faire souffrir. Seule la personne qui a “blindé” une femme peut ainsi la rouvrir. Mais en femme avisée, Zobida a compris la vraie nature du problème : la jeune mariée n’est pas l’objet d’un sort ou d’une malédiction, elle est la victime d’une culture et d’une société où le plaisir est péché, l’amour conjugal une contrainte, parfois même une punition. Selon la veuve, Leila était “élevée sans aucune allusion au sexe. Elle n’avait pas entendu de plaisir ni de volupté. Ni ne savait quelle partie de son corps pouvait s’épanouir sous la caresse, saillir comme un bourgeon, juter comme un fruit. Elle ne devait pas connaître ces tremblements qui secouent le ventre, montent vertèbre par vertèbre, font resserrer les parois et allumer l’incendie”.
Les deux femmes partent ainsi en voyage à la recherche de la personne qui a “blindé” Leila. Mais le périple se transforme en voyage initiatique où la jeune fille va découvrir son corps et sa vraie intimité. Un voyage qui emprunte le modèle de l’accompagnement mystique, où le disciple découvre sa vérité et le sens qu’il souhaite réellement donner à sa vie en suivant les traces de son maître.

Tradition libertine en islam…
Les deux femmes traversent des villes et des villages parfois imaginaires, où Nedjma dépeint en filigrane la schizophrénie et le machisme inquiétants des sociétés arabes et musulmanes. La description de la ville de Samara est un portrait au vitriol de certains pays du Golfe où les femmes n’ont d’unique trajectoire et destin que de sortir “du ventre de la mère” pour aller au “ventre de la terre”. Le sort des femmes dans des sociétés fortement patriarcales et masculines est au cœur de ce conte. La relation de Zobida avec son ancien époux est représentative d’une certaine conception du mariage, encore présente dans ces sociétés. “Pour lui, j’étais sa femme, son esclave, sa bête de somme, je devais supporter ses humeurs, ses coups, ses pets, ses rhumatisme, sa torture”, raconte Zobida à sa jeune protégée, qu’elle ne veut pas voir subir le même sort un jour.
De chrysalide en papillon, le roman suit la transformation de Leila et la traversée des sens qu’elle entreprend pour découvrir enfin le plaisir, le vrai et l’authentique, et non pas celui qui est altéré par la contrainte et les oukases de la tradition. “Il vaut mieux être une putain que l’esclave d’un abruti de mari”, crie Zobida quand Leila se rappelle des conseils de sa mère, qui lui prescrit le mariage comme ultime horizon et finalité de l’existence d’une femme, peu importe le mari et ses tares. Comme Badra, l’héroïne de L’amande, Zobida est une femme épicurienne et libertine. Pour elle, la liberté et la recherche du plaisir sont essentielles au bonheur de l’individu, homme ou femme. Ainsi, les notions de péché, de honte, de chasteté empêchent les individus d’atteindre ce bonheur, que chaque millimètre de leurs corps revendique pourtant. Mais qu’ils ratent en s’obstinant à voir le monde à travers les lorgnettes de la morale et de la tradition. Cette veine libertine ne puise pas seulement ses origines dans la tradition philosophique et littéraire européenne, mais aussi musulmane. Le clin d’œil aux Mille et une nuits et l’adoption de la forme du conte par Nedjma est une allusion à la tradition libertine musulmane. A l’instar des fameux contes de Schéhérazade, La traversée des sens est peuplée d’hommes machistes et jaloux, de femmes lubriques et rusées, de gynécées où épouses légitimes et concubines complotent pour s’attirer les faveurs d’un mâle dominant. Un choix qui pourrait être perçu comme de l’opportunisme éditorial afin de flatter un lectorat en mal d’exotisme et d’orientalisme. Mais peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, et La traversée des sens est un bon nectar.


zoom. L’énigme Nedjma
Le public a découvert le pseudonyme de Nedjma en 2004, avec la publication de L’amande, présenté alors par son éditeur comme un événement, puisqu’il s’agit du premier roman érotique écrit par une femme musulmane. Dans L’amande, Badra, une jeune femme berbère, fuit la maison d’un mari qu’elle n’aimait pas pour se réfugier à Tanger chez sa tante. Au fil du temps et des rencontres, la naïve et effarouchée Badra va devenir une femme libertine, croquant le plaisir à belles dents. Un récit présumé contenir, selon une habile publicité, des éléments autobiographiques de la narratrice, Nedjma.
Invitée de Tout le monde en parle, l’émission de Thierry Ardisson sur France 2, en février 2004, la femme qui se présente comme l’auteur de ce qui est devenu un best-seller, révèle, derrière un visage flouté, quelques informations sur son identité. Elle dit être marocaine, âgée de quarante ans, mariée très jeune à un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle a quitté dès qu’elle en a eu l’opportunité. L’auteur de L’amande explique qu’elle a écrit son roman sous l’emprise de la colère après les attentats du 11 septembre 2001, afin de répondre à ceux qui accusent l’islam d’être une religion d’obscurantisme et d’intolérance. Se référer aux récits érotiques classiques écrits par des musulmans était une manière, selon Nedjma, de balayer ces accusations. Récit véridique ou manipulation d’une maison d’édition française, l’énigme n’est pas encore résolue. Le procédé n’est pas inédit : en 1997, Paul Smail, présenté comme un jeune français d’origine marocaine, signe plusieurs romans à grand succès, dont Ali le magnifique. Mais un auteur peut en cacher un autre, et derrière le pseudo de Paul Smail, se cachait l’écrivain et journaliste français Jack-Alain Léger. Méfiez-vous des pseudonymes…

 
 
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