N° 374
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

ANNIVERSAIRE. Il était une fois Aziz Belal
REPORTAGE. SOS femmes en détresse



Par Malika Baridese

ANNIVERSAIRE. Il était une fois Aziz Belal
(COLLECTION PRIVÉE BELAL)

Militant communiste et premier économiste du Maroc indépendant, Aziz Belal a marqué l’histoire intellectuelle et politique du royaume. L’héritage de cet intellectuel, mort il y a 27 ans, est toujours intact.


Etrangement, peu de documents évoquent aujourd’hui la vie et l’œuvre de Aziz Belal. Cet homme, décédé le 23 mai 1982 à Chicago dans des circonstances troublantes, a pourtant été l’un des esprits les plus brillants du Maroc. Économiste singulier et politique engagé, Belal a
marqué l’histoire intellectuelle et politique marocaine, dans son versant communiste, et plus largement progressiste, à la fin des années 1960 et durant la décennie 1970. Et sa pensée reste d’une grande actualité. Car, durant toute sa vie, Belal a mené de front, avec la même intensité mais sans les confondre, la recherche scientifique et la lutte politique. Sa singularité, mais aussi sa complexité, était d’être un intellectuel et un homme d’action. “Pour lui, s’engager en politique était comme entrer en religion. C’était à ses yeux de l’ordre du sacrifice, car la politique n’était pas conçue dans une logique de carrière. C’était un combat pour une cause, un engagement absolu”, estime son fils Youssef, aujourd’hui politologue, universitaire et membre… du PPS.

D’Oujda au cabinet Ibrahim
Né à Taza en 1932, de parents originaires de Nadroma en Algérie, Aziz Belal fréquente l’école et le lycée d’Oujda. Adolescent, il s’éveille à la politique, s’intéresse à la philosophie marxiste, lit beaucoup et commence à militer pour la libération du pays. En 1950, il adhère au futur Parti communiste marocain (PCM), à l’université de Rabat. Licencié en droit, il s’envole pour Toulouse en 1953. A son retour, Belal occupe de hautes fonctions gouvernementales. Chargé de mission au Plan en 1958, le jeune homme participe à l’élaboration du premier plan quinquennal, puis devient, en 1959, secrétaire général du ministère du Travail dans le cabinet Ibrahim et planche sur le projet de sécurité sociale. Mais voyant que le gouvernement est dans la tourmente et le PCM dissous, Belal se retire du gouvernement Ibrahim et plonge dans une carrière universitaire. Ses cours d’économie captivent les étudiants massés dans les amphis. Charismatique, Belal est connu pour son militantisme sans jamais faire de prosélytisme. “Ses cours étaient passionnants, émaillés d’exemples de la vie courante, se souvient Abdelmajid El Cohen, professeur d’économie à la faculté de droit de Marrakech. Son enseignement n’était pas politique mais avait un caractère politique. Il nous décrivait la société marocaine en faisant des comparaisons avec d’autres pays comme la Chine ou le Chili. En dehors des cours, il nous parlait de ses livres, ses articles, des ouvrages qu’il lisait. Il était toujours dans une situation de connaissance, de pensée”. En 1965, Belal publie sa thèse sur L’investissement au Maroc, la première du genre dans le pays : “C’est une thèse inaugurale, souligne Noureddine El Aoufi, professeur d’économie à l’université Mohammed V de Rabat. Je continue à penser que c’est un travail dont le niveau (problématique, rigueur, force d’analyse, etc.) n’a plus jamais été atteint. Belal a placé la barre très haut. Son travail est une référence incontournable sur la forme et sur le fond”.

Une pensée à plusieurs dimensions
Belal a en effet été précurseur avec ses analyses structurelles : il a très tôt compris que le sous-développement au Maroc était lié à la dépendance économique et donc politique du pays. Selon lui, l’aventure coloniale a généré un développement précaire, car il désarticule l’économie antérieure. Conséquence : le Maroc est certes un pays capitaliste, mais pas mûr pour la révolution. Une véritable stratégie industrielle et une intervention de l’Etat, via l’investissement, sont nécessaires. Le mérite de Belal est de ne pas s’être limité à l’angle économique. Sa vie et son engagement au PCM lui font comprendre que d’autres facteurs travaillent la société?: politique, société, culture, etc. Ces “facteurs non économiques du développement” deviennent alors son second cheval de bataille. “Son apport essentiel est d’avoir lié la question culturelle et la question économique”, reconnaît l’écrivain et journaliste Zakya Daoud, qui a publié ses articles dans la revue Lamalif. D’après Noureddine El Aoufi, dont Belal fut longtemps l’enseignant et directeur de recherche, sa pensée reste d’actualité : “Il existe aujourd’hui ‘un effet Belal’. Plusieurs économistes restent profondément imprégnés par sa pensée”. Entre 1965 et 1981, Belal a formé des générations d’économistes, d’étudiants et de cadres qui travaillent aujourd’hui dans les universités, les banques, l’administration ou le secteur des services. Beaucoup louent son encadrement, sa vaste culture. Belal était un bon vivant, appréciant l’humour, le rire, la gaieté, la bonne compagnie.

Intellectuel et homme d’action
Belal milite parallèlement au sein du parti communiste, devenu en 1968 le Parti de libération et du socialisme (PLS), puis en 1975, le Parti du progrès et du socialisme (PPS). “Belal a beaucoup apporté au parti, explique Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS. Il était constamment présent, de l’impression de tracts, à l’organisation en passant par le travail de réflexion et de théorie”. Et l’ancien communiste de se rappeler : “En 1963, après l’arrestation de trois membres du PCM lors de la guerre des Sables, c’est Aziz Belal et Hadi Messouak qui ont repris les rênes du parti. Belal a aussi joué un grand rôle en 1966, lors du 3ème congrès clandestin du PCM.” Puis, à la suite de l’agitation sociale des années 1968-1970, des putschs de 1971 et 1972, lorsque le pays est au plus fort de la répression, Belal retrouve ses camarades en clandestinité. “Il se cachait quand il le fallait. Il avait certains tics. Quand on se retrouvait chez lui, il ouvrait le robinet à grandes eaux ou mettait fort la radio pour brouiller les appareils. Les réunions devaient être courtes, dans des lieux fixés à la dernière minute. De ce côté-là, c’était lui le grand manitou”, raconte Ismaïl Alaoui.
Mais, au lendemain des putschs également, une scission s’opère. Les gauchistes d’Ilal Amam de Serfaty sortent du PLS (PPS), le mouvement du 23 mars (future OADP) s’autonomise de l’USFP et l’UNEM bascule dans la mouvance d’extrême gauche. Ces gauchistes considèrent que le PLS est un parti de droite et refusent que le marxisme ne s’exprime qu’à travers lui seul. “En tant que politique, Belal était dans la ligne du parti : il pensait qu’il n’y a qu’un seul PCM, que la classe ouvrière est unique et qu’il n’y a qu’un parti d’avant-garde”, analyse l’historien Mostafa Bouaziz. Pour autant, Belal ne coupe pas les ponts avec cette mouvance. D’après Simon Lévy, ex-communiste et dirigeant de la communauté judéo-marocaine : “Il avait une tendance pour tout ce qui sortait du classicisme communiste. Mais Belal était seulement attiré puis revenait.” Pour Abdelmajid El Cohen, “il y avait une recherche de bavardage intellectuel avec l’extrême gauche”. Belal veut la révolte sans la révolution, craignant qu’une révolution ne se retourne contre elle-même, engendrant la terreur. Le respect de la dignité est important pour lui et un fort réalisme au cœur de son propos.
Sur tous les fronts
En 1975, Belal devient membre du bureau politique et du comité central du PPS. Il publie différents travaux sur l’économie marocaine, l’Afrique et le monde arabe. On retrouve aussi sa plume dans Lamalif, le Bulletin économique et social du Maroc, Souffles et bien sûr dans Al Bayane et Al Mukafih. Il multiplie, en tant que conférencier, les voyages dans le bloc de l’Est (ex-Tchécoslovaquie, URSS), en Amérique Latine (Chili d’Allende, Cuba de Castro) et suit d’un œil averti l’évolution du maoïsme en Chine. Internationaliste, il défend avec vigueur la cause palestinienne et encourage le Mozambique indépendant à bâtir une économie nationale.
Au Maroc, Belal s’implique dans plusieurs activités : pilier du Syndicat de l’enseignement supérieur, président de l’Association des économistes marocains et membre de l’Association pour la recherche culturelle (ARC, avec Abdellatif Laâbi). Mais, en privé, ses amitiés sont sélectives et Belal ne parle qu’exceptionnellement de ses activités politiques.
En 1976, Belal est élu premier vice-président à la commune de Aïn Diab et reste, jusqu’en 1982, à la tête du département d’économie à la faculté de droit de Casablanca. Côté jardin, il a deux enfants, Abdelkrim (aujourd’hui consultant en systèmes d’information à Paris) et Youssef. “Il prenait plaisir à avoir ses enfants contre lui alors qu’il rédigeait ses écrits”, raconte sa femme, Afifa Belal. Il meurt le 23 mai 1982 lors d’un incendie d’hôtel à Chicago alors qu’il était invité à représenter la commune de Aïn Diab dans une mission officielle de jumelage de Chicago et Casablanca. “Une mission qu’il n’a pas souhaitée”, commente sa femme. Le PPS avait demandé qu’on ouvre une enquête. Si Belal était resté vivant, appartiendrait-il toujours au PPS ? Noureddine El Aoufi conclut positivement : “Il aurait certainement pesé sur les décisions du parti. Belal était quelqu’un de très ouvert, capable de réinterpréter constamment la réalité et faire évoluer sa grille de lecture”.

 
 
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