N° 374
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

FESTIVAL. Mawazine pour tous
LITTÉRATURE. Kilito ou l’art de lire
FESTIVAL. Raconte-moi l'animation
RENCONTRE. Penser l’islam
LE MAG CULTURE



Par Abla ababou, envoyée spéciale

FESTIVAL. Mawazine pour tous

(MAROC CULTURE)

Depuis le 15 mai, la capitale tranquille est assaillie par des stars des cinq continents et des milliers de spectateurs. Entre blues, salsa, pop et musique orientale, les Rbatis ne savent plus à quelle scène se vouer.

“Sans la musique la vie serait une erreur”, disait Nietzsche. Ce ne sont pas les Rbatis qui risquent de contredire le philosophe (et grand mélomane). En tout, plus de 1700 musiciens provenant de quarante pays ont été invités pour faire vibrer la capitale. La huitième édition du festival Mawazine qui, depuis l’an dernier, accueille de grandes stars
mondiales de la musique, améliore sa qualité technique et artistique d’année en année, avec la ferme volonté de devenir l’un des meilleurs festivals internationaux. Pour mener à bien répétitions et prestations des artistes, toute une logistique s’est mise en branle depuis plus de trois mois. Plus de 90% du savoir-faire est marocain. Saâd Enjai, responsable de Hors Limite, l’une des agences organisatrices du festival, n’est pas peu fier de le constater : “De nombreuses stars ont été surprises par la qualité des infrastructures marocaines. Ce sont elles qui feront la meilleure publicité pour notre pays”. Côté public, Mawazine attire essentiellement les Rbatis, quelques Casablancais et des diplomates installés au Maroc. Les médias internationaux ont aussi répondu présent : en tout, près de 50 journalistes étrangers, en majorité orientaux et africains et quelques rares journalistes français, anglais et italiens. Mais en attendant une couverture médiatique qui s’ouvrirait davantage à l’Occident, le festival veut donner à entendre au public marocain de la musique de qualité, provenant de toutes les cultures.

Kylie, Khaled et les autres
“Toutes les scènes possèdent une cohérence thématique et sont adaptées à un certain public”, explique Aziz Daki, directeur artistique chargé de la programmation internationale. Au total, neuf scènes ont été installées dans des sites historiques, des quartiers populaires ou huppés, sans compter le théâtre Mohammed V, les jardins et les grandes artères de la capitale. La scène du Souissi a été réservée aux musiciens les plus exigeants au niveau technique, comme le cinéaste et compositeur serbe Emir Kusturica, la star internationale de la pop, Kylie Minogue, le Brésilien Sergio Mendes, le groupe cubain Buena Vista Social Club et le chanteur de Gospel Solomon Burke, pour ne citer que ceux-là. Cette scène a accueilli une moyenne de 10 000 spectateurs par soir. La scène du Bouregreg, elle, a rassemblé entre 12 000 et 14 000 spectateurs venus apprécier les rythmes africains, dont, parmi les têtes d’affiche, le célèbre couple malien Amadou et Mariam, le Sud-africain Johnny Clegg, surnommé le Zoulou blanc, en raison de son soutien aux noirs lors de la période de l’apartheid en Afrique du Sud. Autre invité de marque sur la même scène, l’immense compositeur italien, Ennio Morricone, plus connu pour ses musiques de films comme Le bon, la brute , le truand ou encore Pour une poignée de dollars que pour ses compositions symphoniques. Un spectacle majestueux où il était accompagné d’une centaine de musiciens de l’orchestre philharmonique de Rome et de plus de 90 choristes marocains.
Mais c’est sur la scène du quartier populaire Hay Nahda, qui accueillait des légendes de la musique orientale, que l’affluence a été la plus forte. Plus de 35 000 fans ont scandé en chœur les classiques de la diva algérienne, Warda Al Jazairia, qui, malgré un léger enrouement de voix, a su toucher les cœurs. Fatiha, femme de ménage, n’a pas pu retenir ses larmes : “Je n’aurais jamais pu imaginer voir un jour mon idole sur scène. Je pensais que ce rêve était réservé aux gens riches”. Quant au célébrissime chanteur irakien Kadem Saher, qui affiche ouvertement son affection pour notre pays, il a tout simplement réussi à mettre en transe son public essentiellement féminin. Du côté de la scène de Qamra, autre quartier populaire, la frénésie était également au rendez-vous parmi un public venu se déhancher aux rythmes éclectiques venant de Grande Bretagne, de Jamaïque ou d’Algérie, avec Khaled, applaudi par plus de 40 000 fans. Les artistes marocains, qui ont investi la scène de Moulay Al Hassan, ont également attiré un large public. Même constat pour la scène de Nouzhat Hassan qui a permis aux musiciens marocains de la nouvelle scène, âgés entre 16 et 30 ans, de participer au concours Génération Mawazine .

Brassage musical et culturel
La scène de la Villa des arts était, elle, réservée aux amoureux du tarab, venus écouter la voix du ténor tunisien, Lotfi Bouchenak, ou de la musique traditionnelle marocaine interprétée par le Quatuor de Casablanca. Au théâtre Mohammed V, aux places payantes, les concerts ont séduit un public peu nombreux mais à l’oreille mélomane, venu profiter des voix puissantes et essentiellement féminines, comme celles de la chanteuse lyrique américaine Julia Migenes et l’Espagnole Buika à la présence charismatique sur scène. Pour finir, le site historique du Chellah, à l’entrée également payante, a attiré 150 à 200 spectateurs en moyenne par représentation. Dans ce site éminemment historique, des musiciens venus, entre autres, de Palestine, d’Espagne, d’Irlande, du Pakistan et d’Iran ont fait découvrir des sons et des mélodies tirés des tréfonds de leur culture. En plus des concerts, des ateliers de formation pour jeunes musiciens et des spectacles pour enfants étaient au programme des neufs jours du festival. Et pour clore en beauté, Stevie Wonder enchantera les foules samedi 23. Une clôture en apothéose.


Indiscrétions. Caprices de star
Difficile de glaner des bruits de coulisses sur les caprices des stars. La discrétion s’impose parmi les équipes organisatrices du festival. On apprend quand même que dans la loge de Kylie Minogue trônait une machine à laver. La star craindrait-elle à ce point les microbes ? La plupart des musiciens américains ont réclamé des repas végétariens et des produits recyclables. Mais tout cela reste bon enfant face aux exigences de l’une des stars qui désirait uniquement être servie dans de la vraie porcelaine de Chine. Une autre tête d’affiche a demandé des M&S dans sa loge… sauf que les choses se compliquent quand la vedette exige que les petites cacahouètes enrobées de chocolat soient triées par couleur. En supposant que le musicien soit daltonien, les colorants utilisés dans les M&S n’apportent en rien un goût différent en fonction des couleurs. Autre indiscrétion : pour accueillir Solomon Burke, la star du gospel qui pèse largement plus que 100 kg, les fauteuils de la RAM, les ascenseurs, les portes, les lits et les toilettes de l’hôtel où il est logé, auraient été totalement modifiés pour pouvoir résister à son poids. Tania Maria, la célèbre chanteuse et compositrice brésilienne a fait appel… à une bouteille de cognac avant d’entamer le concert d’ouverture à la Villa des arts. Peut-être pour ne pas s’offusquer du départ de la plupart des officiels, qui ont préféré les mondanités autour du buffet à sa musique.

Musique. Un Emir à Rabat
Samedi 16 mai à Rabat. Les yeux des cinéphiles frétillent en voyant sur scène le réalisateur serbe Emir Kusturica jouer au bassiste et au percussionniste, en compagnie de ses complices du No Smoking Orchestra. Car l’enfant terrible du cinéma yougoslave a plusieurs cordes à son arc : il goupille des films salués unanimement par le public et la critique, se produit sur scène avec sa bande, s’investit fortement dans des combats politiques et environnementaux, et se débrouille plutôt bien au foot, comme le montre son dernier film sur Diego Maradona. En somme, un artiste complet.
Veste militaire, T-shirt à l’effigie de Che Guevara et cheveux en broussaille, Kusturica, arrivé à Rabat quelques heures avant son concert, n’a pas déçu ses fans. Sur l’immense scène installée au quartier Souissi, les joyeux lurons du No Smoking Orchestra ont joué des morceaux de films d’Emir Kusturica. Le public averti a tout de suite reconnu les bandes originales cultes comme celle de Chat Noir, chat blanc. Une musique déjantée et énergique qui cadre à merveille avec l’univers et les personnages qui peuplent les films du réalisateur serbe. “Fellini disait que le cinéma est l’art le plus proche de la musique et il avait bien raison. Si vous l’avez remarqué, les bons films sont organisés comme des partitions de musique, car les deux fonctionnent de la même manière”, nous explique le double lauréat de la Palme d’or à Cannes, dans sa loge à la fin du spectacle.
Inutile de vouloir définir et mettre dans une case le style musical de No Smoking Orchestra, car il s’agit d’un mélange hétéroclite et endiablé de sonorités slaves, de rock, de musique tzigane et de parodies. “Nous jouons ensemble depuis plus de dix ans. La création du groupe était une réponse au bombardement américain de Belgrade en 1999. Nous avons voulu donner naissance, à travers l’amitié, à une énergie et une force plus grandes que celles des bombes”, nous raconte Kustrica, ou Le professeur, comme le nomment les autres membres du groupe. Les expériences politiques, souvent dramatiques et douloureuses, traversées par la Yougoslavie, ont marqué profondément Kusturica et influencé son cinéma. Dans Papa est en voyage d’affaire, il critique la délation et la terreur sous le système communiste. Dans Underground, il s’attaque à l’opportunisme et à la manipulation des hommes politiques, et sous la forme d’une histoire d’amour, il revient, dans La vie est un miracle, sur les conflits ethniques et religieux qui ont bouleversé son pays. “Je ne suis pas un homme politique, mais la politique est au cœur de tout ce que je fais et crée”, affirme Kusturica.
Après une longue et fructueuse collaboration entre le cinéaste et le musicien Goran Bregovic (Le temps des gitans, Underground), c’est le groupe No Smoking Orchestra qui signe depuis quelques années les BO des films de Kusturica. “J’ai intégré l’expérience du groupe dans mon cinéma, et je pense que ça fonctionne plutôt bien, nous fait remarquer le réalisateur et bassiste du groupe. Mais à la fin, on reste une bande d’amis qui prennent beaucoup de plaisir et de joie à jouer ensemble”. Une joie communicative que le public du festival rbati n’est pas près d’oublier. “C’est mon premier concert au Maroc, mais aussi dans un pays du monde arabe, nous confie Kusturica. Je suis impressionné par la sensibilité du public et cette volonté du pays à s’ouvrir sur le monde”. Abdellah Tourabi

 
 
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