N° 374
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se dit qu’il a fallu appeler un traiteur en même
temps que les parents pour annoncer l’accouchement.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem est à la clinique. Il est venu rendre visite à une collègue de bureau qui a accouché la veille. D’ordinaire, il évite ce genre de manifestation de joie convenue. Il est difficile d’imaginer qu’il ait pu répondre oui à la question : “Zakaria, tu viens avec nous, on va voir Ibtissam à la clinique, elle a eu une petite fille hier soir ?...”. On peut même affirmer qu’il existe peu de questions dans le monde qui appellent un non avec autant de force, aussi peu de doute. Si, il y en a une, on la lui a posée la semaine dernière. Lisez-là tranquillement, elle est terrible parce qu’elle contient trois éléments gênants : “Tu va regarder le WAC contre les Tunisiens pour la coupe arabe ?”. Il est pourtant à la clinique, principalement parce que ça lui a permis de déguerpir du bureau encore plus
tôt que d’habitude (ces derniers temps, il va tellement peu au bureau qu’un type de la sécurité lui a proposé un badge visiteur). Sur son lit, la nouvelle maman se remet de sa césarienne. Autour d’elle, un nombre absurde de femmes caquettent. Sans pitié, elles multiplient les banalités avec conviction, parlent fort, posent des questions stupides et s’offusquent même lorsque, de temps en temps, une infirmière vient les déranger. N’allez pas voir de trace de misogynie dans la description qui précède : les hommes eux aussi sont parfaitement capables de parler fort pour dire n’importe quoi sans pitié et avec conviction, mais en général ça se passe au café. Ici, à la clinique, ce sont des femmes, ce n’est pas de la faute de Zakaria Boualem. Notre héros, à la vue de sa collègue blafarde qui s’apprête à raconter pour la douzième fois son entrée au bloc à quelqu’un qui s’en fout mais qui pense qu’il faut faire semblant de s’intéresser, se prend d’affection pour sa collègue. Elle a fait installer une table avec des jus de fruits, des dragées et des chocolats. Il se dit qu’il a fallu appeler un traiteur probablement en même temps que les parents pour annoncer l’accouchement imminent. C’est étonnant. Zakaria Boualem observe autour de lui et constate qu’il n’a rien à faire ici. Il faut préciser que les femmes, apparemment installées pour la journée, ont décidé d’aborder à ciel ouvert un sujet qui, sous d’autres cieux, aurait été maintenu dans l’ombre : la maman a-t-elle fait ses gaz post-opératoires ? Cette question cruciale est au centre des débats, c’est affreux. On imagine que si ces gaz arrivaient soudain, ils seraient accueillis par des applaudissements, une ola, voire quelques tifos comme à la magana. A chaque fois que la maman répond à une question, il se trouve une femme pour raconter son expérience à elle, à peu près semblable mais forcément différente puisqu’elle mérite d’être écoutée. Selon elle, s’entend. Zakaria Boualem a donc droit à des histoires de clinique, de césarienne, de médecins incompétents. Les accouchements, c’est comme les histoires avec les gendarmes. Si vous en racontez une, c’est foutu pour la soirée parce que tout le monde en a une autre. Notre héros décampe donc prestement et rentre chez lui. Sur le chemin, il reçoit un coup de fil de sa maman qui lui explique que son cousin Lakhdar, émigré en Allemagne, a eu un petit garçon dans la nuit. Le Guercifi téléphone, félicite, se réjouit, et raccroche. L’appel a duré moins de deux minutes, c’était pourtant assez pour se rendre compte que l’ambiance dans la clinique berlinoise était bien loin du délire casablancais. Silence total en arrière-plan, voix feutrée, joie contenue : Lakhdar, germanisé par la force des choses, célébrait sa naissance de façon réservée. Il s’apprêtait à rentrer chez lui, dans un appartement vide pour cultiver tranquillement son angoisse, pour se demander ce que ce gamin deviendrait, dans quel monde il grandirait. Allez savoir pourquoi, Zakaria Boualem s’est dit que, finalement, la version casablancaise n’était peut-être pas la pire des deux.

 
 
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