N° 375
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

MAWAZINE. Soudain le drame…
POLITIQUE. Ce que peuvent changer les communales
FOOTBALL. Les chantiers du président
L'ACTU MAROC



Par Abdellah Tourabi et Fadoua Ghannam

MAWAZINE. Soudain le drame…
Lors de la bousculade, un groupe de spectateurs est tombé dans un fossé entre la barrière métallique et un étroit passage le long des gradins, puis a été piétiné par la foule sans pouvoir se relever. (DR)

11 morts et une soixantaine de blessés. Triste bilan d’une bousculade meurtrière à la fin du concert de Stati à Rabat. Récit du drame en 24 heures chrono.


Samedi 23 mai, 15h00. Branle-bas de combat à l’extérieur et à l’intérieur du stade Hay Nahda à Rabat. Les organisateurs du festival Mawazine s’activent pour préparer le dernier concert que l’actuel terrain du FUS doit accueillir. Plus de 1300 policiers, pompiers et agents des Forces auxiliaires sont mobilisés pour assurer la sécurité d’un public
nombreux attendu au concert de Abdelaziz Stati, star de la musique populaire marocaine. Prévu initialement à la place Moulay El Hassan, au pied du bâtiment qui abrite les locaux de la CDG, le concert a été déplacé la veille au stade de Hay Nahda. “Nous avons pris la décision de changer le lieu du concert, pour pouvoir accueillir plus de monde. Nous nous attendions à une grande affluence, que la place Moulay El Hassan ne pouvait pas supporter”, nous explique l’une des chevilles ouvrières du festival. Trois jours avant le drame, l’ancienne place Pietri était saturée de monde lors d’un concert réunissant Daoudi et Zina Daoudia, deux autres stars de la chanson populaire. Même les toits des immeubles qui entourent la scène ont été envahis par un public voulant à tout prix admirer ses idoles. La situation risquait donc de dégénérer à tout moment.
Le stade de Hay Nahda offre, lui, une capacité d’accueil plus grande : construit sur une superficie de 5,5 hectares, les gradins et la pelouse du stade peuvent abriter un public estimé à 85 000 personnes, selon les chiffres présentés par Hassan Amrani, wali de Rabat. “Avant la prestation de Abdelaziz Stati, la scène de Hay Nahda a abrité d’autres concerts, comme celui de chanteur irakien Kadem Saher, où le public était plus nombreux, et aucun incident déplorable n’a été enregistré”, rapporte un membre de l’équipe du festival.
22H00. Embouteillages sur les routes qui mènent au stade. Les boulevards sont noirs de monde. Les spectateurs affluent de tous les quartiers de Rabat et d’autres villes plus ou moins proches de la capitale. En quelques minutes, les gradins et la pelouse du stade sont investis par plus de 70?000 personnes venues assister au concert du roi de la musique chaâbi.
23h45. La fête est à son apogée. Des milliers d’hommes, de femmes, de jeunes et même d’enfants dansent, applaudissent, chantent les tubes indémodables de Abdelaziz Stati. Sur la scène du Souissi, une autre star, mondiale cette-fois ci, salue un public ému et rassasié de plus de deux heures de bonne musique. Stevie Wonder, légende vivante et artiste adulé, doit clôturer en beauté cette huitième édition de Mawazine. Les organisateurs du festival sont aux anges, et s’apprêtent à fêter la réussite de ce qui est actuellement l’un des plus grands festivals musicaux au monde.
00H15. Après deux heures de concert, Stati entame ses dernières chansons. Un groupe de spectateurs se prépare à sortir avant que ça ne bouchonne aux portes du stade. Selon des témoins qui ont assisté au concert, une seule porte était ouverte pour faire sortir les milliers de personnes présentes au spectacle. Pour pouvoir quitter le stade, une partie du public emprunte alors un passage qui contourne les gradins. Un passage signalé comme interdit, selon la version des autorités locales de Rabat. Mohamed, 18 ans, rescapé du drame, nous raconte la suite des événements?: “Le passage était étroit et un fossé le séparait de la barrière métallique qui entoure le stade. Les gens ont commencé à se bousculer et la panique est devenue de plus en plus grande. Un premier groupe de spectateurs est tombé dans le fossé et d’autres les ont suivis. Je suis tombé à mon tour. Mon pied est resté bloqué, je ne pouvais plus bouger”. Un amas de corps humains se constitue alors dans le fossé, piétinés par des centaines de spectateurs pressés d’atteindre la barrière, en face du conseil de la ville. “J’entendais au-dessous de moi les cris et les râles de femmes, d’hommes et d’enfants, écrasés par le poids des corps qui leur sont tombés dessus. Heureusement, qu’un ami a réussi à m’extraire de là”, soupire Mohamed, en montrant une blessure à la jambe gauche, cicatrice d’une soirée qui avait pourtant bien commencé.
00h45. Ballet d’ambulances à l’hôpital Avicenne de Rabat. Les victimes de la sinistre bousculade affluent vers le principal complexe hospitalier de la capitale. 11 personnes arrivent décédées à cause d’asphyxie et une soixantaine de blessés, dont 8 sont admis rapidement en réanimation. “Nous avons eu l’impression d’être en situation de guerre, face à un tel nombre de blessés et de victimes de ce qui était pourtant une fête”, confie un médecin de l’hôpital Avicenne.
Dimanche 24 mai, 11h00. Des femmes en pleurs sont assises dans la cour de la morgue de Bab Lhad à Rabat. A l’intérieur du bâtiment, des hommes s’activent pour identifier leurs proches morts dans le drame. La pauvreté, perceptible, des familles des victimes dénote du milieu social dont elles sont issues. Fatima, venue de Benguerir avec son mari, garde une attitude digne et courageuse. Elle vient pourtant de perdre son fils, Abdellatif, jeune menuisier en aluminium âgé d’à peine 21 ans. “Mon fils nous a appelés la veille pour nous dire qu’il allait assister au concert de Stati. A la fin du spectacle, les amis de Abdellatif qui l’ont accompagné au concert, l’ont perdu de vue, et l’ont attendu à la sortie du stade. Quand ils l’ont appelé sur son portable, c’était un médecin qui a décroché, en leur disant que Abdellatif est décédé, et qu’il fallait prévenir sa famille pour venir l’identifier”, nous raconte Fatima, alertée à l’aube de la mort de son fils. Les parents de Abdellatif doivent attendre l’après midi pour récupérer sa dépouille et la transporter, en un macabre voyage à Benguerir, pour l’enterrer dans sa ville d’origine.
15h00. Conférence de presse à la préfecture de Rabat. Les médias locaux et internationaux sont invités à un point de presse sur les conditions du drame. Les organisateurs du festival affichent une tête des mauvais jours. Affectés moralement par la tristesse de l’événement et désemparés en voyant des mois et des semaines de travail anéantis aux dernières minutes de la manifestation. Cette nuit-là, ils ont vécu le pire moment de l’histoire de Mawazine. Costume et cravate sombres, le wali de Rabat, Hassan Amrani, évacue, schéma du stade de Hay Nahda à l’appui, toute responsabilité des services de l’ordre dans le déroulement du drame. Pour lui, l’indiscipline d’une partie du public qui a forçé un passage interdit est à l’origine de la bousculade meurtrière. Et le wali d’expliquer que le stade comporte neuf portes qui permettent au public de sortir, mais ne précise pas, malgré l’insistance des journalistes, si toutes les portes étaient ouvertes ce soir-là. Une question à laquelle devra répondre l’enquête ouverte pour déterminer les responsabilités du drame.

Historique. La mort au stade
Jamais le Maroc n’a connu pareil drame au terme d’une manifestation culturelle ou sportive, accueillant des milliers de spectateurs. Il est vrai que les stades de football au Maroc ont été quelques fois meurtriers, mais le bilan en victimes n’a jamais été aussi lourd que celui du drame de samedi dernier à Hay Nahda à Rabat. Pour trouver les traces d’un incident similaire, il faut remonter à juin 1977 lors d’un match de championnat national opposant le KAC de Kénitra au MAS de Fès. Le premier club, qui recevait à domicile, jouait pour le titre de champion du Maroc. Mais l’équipe fassie s’est imposée par un but à zéro. Un score que le public kénitri n’a pas digéré. Le mouvement de foule et la répression des forces de l’ordre qui s’en est suivie ont fait deux morts. Bilan tragique pour un club qui se préparait à fêter le titre de champion. Trente ans plus tard, le complexe sportif Mohammed V à Casablanca connaît une tragédie similaire. En 2007, le RAJA de Casablanca recevait l’équipe algérienne de la Jeunesse sportive de Kabylie. Ce match, comptant pour la Champion’s League africaine, a été entaché par la mort d’un supporter casablancais dans l’enceinte sportive même, à cause d’un mouvement de foule et une bousculade fatale.

Festivals. La saison de tous les dangers
Mawazine donne habituellement le coup d’envoi de la saison des festivals. L’ombre du drame du stade de Hay Nahda va donc peser sur le déroulement des autres rendez-vous qui drainent des milliers de spectateurs. Pour éviter un nouvel incident, sécurité et gestion des flux humains seront des questions fortement présentes chez les organisateurs. “Ce qui s’est passé à Mawazine peut arriver dans d’autres festivals. A L’Boulevard, on se retrouve parfois devant des situations de panique et de bousculade crées par des hordes de hooligans qui arrivent massivement sur les lieux des spectacles”, nous explique un membre de l’équipe de L’Boulevard. Pour minimiser les risques, la plupart des festivals au Maroc se déroulent dans des espaces ouverts, capables d’accueillir un grand nombre de spectateurs et permettant une meilleure circulation des foules. “On a toujours refusé d’organiser les concerts de Casa Music dans des lieux fermés et sur la scène de Ben Msik, on a abattu un mur qui pouvait créer un sérieux problème en cas de bousculade ou de mouvement de panique au sein du public”, précise Hicham Abkari, directeur artistique du festival Casa Music prévu en juillet. Mais, la professionnalisation des services de sécurité, pas suffisamment habitués à ce genre de manifestations, pose également problème. “Les dysfonctionnements sont parfois créés par la police, nous fait remarquer un organisateur du L’Boulevard. Sous prétexte qu’il y a des milliers de jeunes qui ne peuvent pas accéder au lieu de spectacle et qui peuvent casser des voitures ou des vitrines, on nous demande de les faire entrer, ce qui met en danger la sécurité de tout le monde”.

 
 
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