N° 375
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

De Hassan Hamdani

“Mon secret, c’est l’amour”

Aziz Binebine
Rescapé de Tazmamart (BI)

Antécédents

1946. Naît à Marrakech
1967. Obtient son baccalauréat, section philosophie. Intègre l’académie militaire de Meknès
1971. Arrêté dans les suites du putsch militaire de Skhirat
1972. Condamné à 10 ans de prison ferme
1973. Est transféré clandestinement au bâtiment 1 de Tazmamart
1991. Sort du bagne de Hassan II
1991. Se marie. Une année plus tard, il a un fils : Mohamed Reda
2009. Publie son livre témoignage : “Tazmamort”

Le PV
Au téléphone, sa voix est fluette, sans colère malgré le mal qu'on lui a fait. Il n'en veut même pas à son père, intime de Hassan II. Pourtant, son géniteur n'a fait aucun geste en sa faveur, muet comme une tombe alors que son fils était enterré vivant. Non, Aziz Binebine refuse la haine, restera coûte que coûte un "mardi l’walidine", presque par devoir religieux. Il préfère le pardon chrétien, celui de Jésus, mêlé à un fatalisme musulman. Ses malheurs, c'est le mektoub, juste le destin. Militaire par hasard, il s'est juste retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Un simple concours de circonstances, sans circonstances atténuantes à l'époque. Il ne tend pas la joue gauche à tout le monde, pour autant. Et certainement pas aux treillis. Il considère que les FAR l'ont trahi et qu'on ne pardonne pas à Judas.

Smyet bak ?
Mohamed Binebine

Smyet mok ?
Mina Mahi

Nimirou d’la carte ?
M 259 059

Votre prochain livre parlera du départ des juifs marocains en Israël. Vous aimez les sujets épineux ?
Je ne cherche pas la polémique, je veux juste raconter un déchirement personnel. Enfant et adolescent, j’ai vécu dans un quartier adjacent au mellah, dans la vieille médina de Marrakech. J’ai grandi dans la même rue que mes amis juifs, j’ai joué avec eux. Et, du jour au lendemain, je les ai tous perdus.

Vous reprochez à Tahar Ben Jelloun d’avoir utilisé vos souvenirs de Tazmamart dans son livre Une aveuglante absence de lumière. Vous lui avez raconté la trame de votre prochain ouvrage ?
Non, et je m’en garderais bien (rire). Ce ne sera d’ailleurs pas un recueil de souvenirs, mais un roman.

Ecrire une fiction est-il un moyen de sortir de la littérature carcérale ?
Il faut dire que je n’y suis jamais vraiment entré. Ce genre où l’on témoigne en se posant en victime ne m’a jamais intéressé. J’ai écrit Tazmamort avant tout pour réparer une injustice. Celle faite aux détenus morts et dont on a jamais parlé. Mettre par écrit leurs souffrances était aussi une manière d’aider les familles à faire leur travail de deuil.

Vous avez fait quoi des indemnités versées pour votre calvaire ?
On m’a accordé 3 millions de dirhams. J’ai bâti avec une maison dans un quartier périphérique de Marrakech, voilà vous savez tout.

Vous vous êtes reconstruit une vie très vite après votre libération. Il y a un secret ?
Le secret, c’est l’oubli. J’ai tout effacé de ma mémoire le jour même de ma sortie. Il me fallait tourner la page le plus vite possible pour ne pas rester prisonnier d’une cellule. J’ai d’ailleurs été le premier parmi les survivants à me marier et avoir un enfant. Un fils aujourd’hui âgé de 16 ans.

Votre fils a appris comment pour Tazmamart?
Il avait 7 ans, un camarade d’école lui a jeté à la figure que son père avait fait de la prison. J’ai dû lui expliquer que c’était plus compliqué que ça. Il a compris malgré son jeune âge, l’a accepté avec le temps. Et le vit très bien aujourd’hui.

Vous êtes amoureux en ce moment ?
Oui. Je viens de me remarier.

La mariée a quel âge ?
20 ans.

La différence d'âge ne vous dérange pas trop ?
Non, pas du tout.

C’est l’amour fou alors ?
Non. Juste l’amour.

Votre avez dit à votre frère, le peintre Mahi Binebine : “Je suis sorti de Tazmamart, pas toi”. C'est-à-dire ?
Plus jeune, Mahi avait entendu des échos sur l’endroit où j’étais enfermé. Il n'en savait pas plus, mais il était tout de même troublé. Adulte, il a écouté mon récit. Le tableau, enfin complet pour lui, l’a marqué. ça se voit dans sa peinture : il n’arrive pas à en sortir.

Votre frère est un people des vernissages. Vaines mondanités pour vous ?
Je n’en suis pas friand, mais je n’ai pas à interférer dans sa vie. Après ma libération, j’ai compris une chose : c’est à moi à m’adapter à la vie des autres. Pas à eux de s’adapter à moi.

Votre père, amuseur et intime de Hassan II, n’a jamais rien fait pour mettre fin à votre calvaire. Vous l’avez dédouané en disant qu’il était dans son rôle de courtisan. C’est supérieur au rôle de père ?
Je ne peux pas lui en vouloir. Il a grandi dans un monde de courtisanerie. C’était sa nature profonde et sa culture. Mon père était courtisan avant d’être père. Il a toujours envisagé sa paternité avec une certaine légèreté.

Embarqué malgré vous dans la tentative de coup d'État de Skhirat, vous assistez au massacre des invités de Hassan II. Avez-vous craint pour votre père ?
Bien entendu. Mais c’était la pagaille totale. Impossible de savoir s’il était parmi les morts ou les survivants.

Et Hassan II, vous lui en voulez tout de même un peu ?
Non. A quoi cela m’avancerait ? A rien. Il est mort. C’est à Dieu de le juger, plus à moi.

A propos de Dieu, vous vous dites “musulman convaincu qui aime Jésus”. Vous ne seriez pas un peu chrétien sur les bords ?
Mais le Coran parle de Jésus ! Il est prophète.

Mais c’est lui que vous croyez voir dans votre cellule. Pas Mohamed…
Son image a dû s’inscrire dans mon subconscient. Je n’en avais aucune de Mohamed, l’islam interdisant de le représenter. Une fois dans l’isolement le plus total, c’est la figure de Jésus qui est remontée à la surface. C’est tout.

Vous vouliez être réalisateur ou écrivain. Vous finissez militaire. Pourquoi ?
Par paresse. Des camarades se rendaient à Meknès pour passer le concours de l’Académie militaire. Je les ai suivis. Il se trouve que j’ai réussi le concours. Je me suis dit “pourquoi pas ?” C’était plus facile d’entrer par une porte déjà ouverte qu’en chercher d’autres.

Vous dites que vous auriez pu finir “vieux général ventru, alcoolique et corrompu”. Vous avez une bien piètre image des FAR…
Je parlais de moi-même. C’est comme ça qu’aurait fini le jeune officier que j’étais. J’avais une tendance à l’alcool à l’époque. Pas beaucoup de principes, ni de religion.

Ils sont devenus quoi, vos anciens potes de promo ?
Beaucoup sont blasés. Certains ont déjà pris leur retraite. D’autres poursuivent une carrière tranquille dans un bureau de l’armée. ça va bien pour eux, ils ne se plaignent pas trop.

ça vous manque, l’ambiance des casernes ?
Non. Je refuserais d’être militaire même si on m’offrait le plus haut grade et le plus haut salaire. C’est clair et net, l’armée c’est terminé. Elle m’a tapé dessus pour se dédouaner. Elle m’a renié. ça, je ne l’ai jamais digéré.

 
 
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