N° 376
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

GABON. Entre la vie et la mort
L'ACTU MONDE



Par Khaled A.Nasri

GABON. Entre la vie et la mort
Omar Bongo. (AFP)

Après 42 ans de pouvoir sans partage, Omar Bongo est rattrapé par l’âge et la maladie. Sa retraite va laisser un vide vertigineux, dans lequel pourrait s’engouffrer son fils Ali Bongo, un vieil ami de Mohammed VI.

C’était “lui ou le chaos”. La transition s’annonce périlleuse. Usé par 42 ans d’un règne sans partage, déprimé par la disparition de sa jeune épouse, Edith Lucie, décédée le 14 mars à Rabat, et rongé par la maladie, El Hadj Omar Bongo Ondimba, 74 ans, hospitalisé depuis le 14 mai à Barcelone, livre peut-être son dernier combat. Les communiqués
lénifiants de la présidence gabonaise, assurant que le chef est parti effectuer un simple “bilan de santé”, ne trompent pas grand-monde. Bongo, doyen des chefs d’Etat africains, pilier de la “Françafrique”, et grand ami du royaume chérifien (lire encadré), souffrirait d’un cancer de l’intestin. Il aurait subi une intervention chirurgicale d’urgence et alternerait phases d’éveil et d’inconscience. S’il venait à disparaître, son pays, un Etat pétrolier peuplé d’à peine 1,5 million d’habitants, se retrouverait face à l’abîme. Car les Gabonais n’ont connu que lui.

Président à 32 ans
Albert Bernard Bongo est né en 1935, dans une petite bourgade du Haut-Ogooué, en pays Batéké. Fils d’un cultivateur mort prématurément, il grandit à Brazzaville, capitale du Congo voisin et de l’Afrique Equatoriale Française. Engagé dans l’armée française, il se spécialise dans le renseignement et accède au grade de lieutenant. En octobre 1960, il rentre au Gabon : le pays, gouverné par Léon Mba, manque cruellement de cadres. Dès mars 1961, le jeune Albert Bernard, qui changera son prénom pour Omar, en 1973, après sa conversion à l’islam, entre au cabinet présidentiel. Son ascension est météorique : directeur de cabinet, ministre de la Défense, il est nommé vice-président en mars 1967. Le 28 novembre, Léon Mba disparaît, et Bongo, à 32 ans, devient le plus jeune chef d’Etat d’Afrique.
La mode est au parti unique, considéré comme le meilleur antidote aux démons de l’ethnicité : Bongo l’instaure dès mars 1968 au profit du PDG, le Parti démocratique gabonais. Soutenu et protégé par la France, homme de confiance de Jacques Foccart, le “Monsieur Afrique” des présidents De Gaulle, Pompidou et Chirac, il veille au grain : le sous-sol gabonais est riche en pétrole, mais aussi en manganèse et en uranium. Adossé à ses rentes, le Gabon se transforme en émirat gabegique : les effectifs de l’administration enflent démesurément et l’Etat mène grand train. Une classe de privilégiés émerge. Le chef n’est pas le dernier à se servir. En quatre décennies de pouvoir, il aura amassé une fortune considérable.

Multipartisme et arrangement avec les urnes
Malgré tout, le pays a longtemps bien vécu. Et la manne, à défaut d’être équitablement distribuée, profitait à tous. En 1985, le Gabon est le premier importateur mondial de champagne par tête d’habitant?! Mais il oublie d’investir dans les infrastructures. La fin du rêve précède de peu celle du parti unique. Elle intervient en 1986, quand les prix du pétrole s’effondrent. Les revenus chutent, l’Etat, incapable de réduire son train de vie, emprunte, avant de se résoudre à la cure d’austérité préconisée par le FMI. L’ajustement structurel fait des dégâts. Les “déflatés” se comptent par dizaines de milliers. La rue gronde. De l’autre côté du rideau de fer, l’ours soviétique donne d’inquiétants signes de faiblesse. Gorbatchev vient de décréter la perestroïka… La France, qui avait maintenu ses ex-colonies à bout de bras et fermé les yeux sur les errements de leurs dirigeants, exige de ses protégés un brevet de démocratie. L’injonction est formulée lors du fameux discours de la Baule de juin 1990. Sommé par François Mitterrand, Bongo, comme les autres chefs d’Etat africains, doit lâcher du lest et autoriser le multipartisme.
Son trône vacille. En mai 1990, au lendemain du mystérieux décès d’un leader de l’opposition, Joseph Redjambé, Port Gentil, la capitale économique et pétrolière du Gabon, s’embrase. Au nom de la protection de ses ressortissants (et aussi de la realpolitik), Paris dépêche ses soldats basés à Libreville pour seconder l’armée gabonaise. Le calme est rétabli sans trop de casse heureusement. Aux législatives, le PDG parvient de justesse à sauver sa prééminence, et arrache 63 des 120 sièges. A la présidentielle de 1993, Bongo l’emporte au premier tour avec 51 % des voix. Au prix de petits arrangements avec les urnes, le pouvoir du “Sage du Palais du Bord de Mer” est provisoirement sauvé. Il consacrera les années suivantes à le consolider, et démontrera alors l’étendue de son talent politique.

Gouvernance par la ruse
Omar Bongo a bénéficié de l’aide complaisante de la France et des grandes puissances, mais il faut rendre à César ce qui est à César : sa longévité au pouvoir, il la doit d’abord à lui-même. Le Gabon est un petit pays – ou un grand village. Mais sa carte ethnique est d’une redoutable subtilité. Gros travailleur, toujours à l’écoute, Bongo saura gérer avec un admirable sens des équilibres les susceptibilités régionales, s’efforçant de ne froisser ni favoriser aucun groupe. Son appartenance à l’ethnie téké, très minoritaire, lui a paradoxalement facilité la tâche. Mais le génie de Omar Bongo réside, à n’en pas douter, dans la tactique qu’il aura utilisée pour pulvériser toute opposition.
Il aura eu le loisir d’expérimenter toutes les méthodes : l’intimidation, la violence et la fraude. Mais la plus redoutable d’entre toutes reste celle de la mangeoire. Infaillible, elle ne présente que des avantages. Un opposant qui aura touché une enveloppe et mangé dans la main du patron mettra 20 ans avant de se refaire une virginité politique. Même le plus intègre des détracteurs, exposé à la tentation quotidienne de l’argent pendant 10 ans, finira par craquer. Et croquer l’enveloppe. Enfin, la mangeoire, bien que pratiquée au vu et au su de tous, ne laisse pas de traces, car l’argent circule de main à main, prélevé directement sur la cassette du patron. Contrairement à la matraque, elle fait des bleus à l’âme, mais pas de morts ni de blessés. Résultat : en une grosse quinzaine d’années, le pays a été corrompu jusqu’à la moelle. La mangeoire. Là réside le secret de cet homme, ni le plus brillant, ni le plus sombre, ni le plus violent des chefs d’Etat africains, qui a duré au pouvoir comme aucun autre, et qui en est arrivé à symboliser jusqu’à la caricature le syndicat des chefs d’Etat de la Françafrique. Bongo n’était pas cruel. C’était un psychologue, qui connaissait les hommes et leurs faiblesses. Il a gouverné par la ruse. Mais, s’il venait à disparaître, quel héritage laissera-t-il à son successeur ? Comme l’Ivoirien Houphouët-Boigny avant lui, comme le Tunisien Bourguiba, il n’aura pas su – ou pas voulu – se retirer à temps, et imiter le sage exemple du Sénégalais Senghor en intronisant un dauphin.

Guerre de succession ?
En cas de décès ou d’empêchement, l’intérim doit être assuré par la présidente du Sénat, Rose Francine Rogombé, qui a 45 jours pour organiser des élections. En attendant, le clan Bongo ne semble pas disposer à lâcher le pays. Une sourde lutte d’influence se joue actuellement entre deux des enfants du patron, Ali Bongo, le ministre de la Défense, 50 ans, resté à Libreville, et Pascaline Mferri Bongo, 52 ans, sa fille aînée, directrice de cabinet du président, actuellement à son chevet en Espagne. Même si Pascaline, en raison de sa position stratégique, parce qu’elle contrôle l’argent - le nerf de la guerre -, sera incontournable, la balance semble pencher nettement en faveur de Ali. Cet habitué des loges maçonniques ronge son frein depuis 20 ans. Elevé à Neuilly, diplômé en droit de l’université de Paris I Sorbonne, ce solide gaillard, né d’un premier lit, est le fils de Patience Dabanie, devenue une célèbre chanteuse de variétés après avoir divorcé. Il a pris, à la fin des années 1980, la tête du courant des rénovateurs du PDG. Cultivant une étiquette de technocrates, opposés aux “caciques”, les “rénos” ont essaimé à tous les postes. L’écurie de Ali compte dans ses rangs les chefs d’état-major de l’armée et de la gendarmerie, des ministres en vue comme André Mba Obame, l’ami de toujours. L’ex-ministre de la Défense, Idriss Ngari, chef de file officieux des “caciques”, et l’ex-grand argentier, Paul Toungui, le compagnon de Pascaline Bongo, prendront-ils le risque de lui barrer la route ? Le clan Bongo et la famille pédégiste prendront-ils le risque d’étaler au grand jour leurs divisions ? C’est peu probable, mais il ne faut jurer de rien tant la situation créée par la maladie du chef semble avoir pris de court tous les acteurs du landerneau politique gabonais.

Initiative. L’axe Libreville-Rabat
Ils se connaissent et se fréquentent depuis des lustres, ont un peu le même profil de “fils de”, et leurs parents étaient amis : Ali Bongo est sans doute la personnalité politique africaine avec laquelle Mohammed VI a le plus d’affinités. Avant d’être des alliés, ce sont des amis. Le roi, à chacune de ses tournées sur le continent, n’a jamais manqué de faire escale à Libreville, où il possède une somptueuse résidence, à l’abri des regards, sur la Pointe Denis, dans l’Estuaire. L’axe Libreville – Rabat, dessiné au cours des années 1970, est d’abord et avant tout le résultat de l’amitié qui unissait Omar Bongo Ondimba et Hassan II. Pièces-maîtresses du dispositif occidental en Afrique en ces temps de guerre froide, et grands amis de la France, les deux dirigeants ont su, au fil des rencontres, tisser de vrais liens de camaraderie. Avec le Sénégal, le Gabon est devenu un des plus fervents soutiens du Maroc sur la scène diplomatique africaine. Omar Bongo l’avouait volontiers : le faste chérifien l’impressionnait. Il a baptisé du nom de Hassan II la grande mosquée de la capitale où il aimait à prier les jours de fête musulmane, et s’est fait construire un salon marocain, richement décoré, dans son Palais du Bord de Mer. Et, pour sa protection rapprochée, il a choisi des officiers de sécurité marocains. Une tradition qui pourrait ne pas lui survivre, car Ali Bongo, grand amateur d’arts martiaux, travaille, depuis des années, avec des Sud-Coréens champions de taekwondo…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés