N° 376
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

LITTÉRATURE. Une plume est née
EXPOSITION. Un art de famille
PARCOURS. L’homme des lumières
FESTIVAL. Le tremplin, c'était bien
MUSIQUE. La fusion dans la peau
BANDE DESSINÉE. Thriller aérien
LE MAG CULTURE



Par Zoe Deback

LITTÉRATURE. Une plume est née

(DR)

Najat El Hachmi, jeune écrivaine d’origine marocaine, est la révélation littéraire de l’année en Catalogne. Son roman, Le dernier patriarche, vient d’être traduit en français.


“Mimoun marque la fin brutale de cette lignée. Aucun de ses fils ne s’identifiera à l’autorité qui le précédait, aucun n’essaiera de reproduire les mêmes schémas discriminatoires et dictatoriaux”. Dès les premières phrases du second livre de Najat El Hachmi, Le dernier patriarche (2009, Actes Sud), le ton est donné : Mimoun ne sera pas à la hauteur
de ses ancêtres mâles, il ne deviendra jamais un chef de famille respecté dans son village du Rif. Cette saga familiale drolatique de 368 pages raconte, dans un rythme soutenu, la vie de Mimoun, de la naissance du futur tyran familial à son effondrement, à travers le regard de sa fille. Narratrice principale, cette dernière est née dans le Rif avant de débarquer en Espagne, encore petite fille, comme Najat El Hachmi, Catalane de 29 ans, qui a déjà livrée sa propre histoire dans son premier roman, strictement autobiographique, Moi aussi je suis catalane (2004, Actes Sud). Pour Le dernier patriarche, la jeune femme s’est inspirée d’autres expériences que la sienne, dit-elle, refusant tout parallèle simpliste avec son propre vécu familial, même si “tout ce que nous écrivons nous décrit nous-mêmes”.

Portrait d’un “patriarche médiocre”
Dans la première partie de son roman, située au Maroc, l’auteure retrace l’histoire de Mimoun, incapable de trouver sa place dans le cadre familial traditionnel. Le récit chronologique structure la saga et la langue épurée n’empêche pas une ironie féroce, sur un ton toujours léger. Le point de vue d’un narrateur omniscient alterne avec la voix de la fille de Mimoun, qui tente de reconstituer - bien des années plus tard - les événements qui ont fait de son père un “patriarche médiocre”. Traumatisé par la brutalité des hommes de son entourage (le père, l’oncle, l’instituteur), Mimoun se réfugie au creux de l’adoration que lui portent sa mère et ses sœurs. Il obtient tout ce qu’il veut et finit par penser qu’il est “spécial” - les familles du village disent “malade”. Paresseux, veule, capricieux, Mimoun est loin de remplir le rôle que la tribu attend de lui. Mais, protégé par les femmes de sa famille qui s’obstinent à voir en lui une merveille, l’enfant déguisé en patriarche laisse exploser sa violence envers tout ce qui lui échappe – à commencer par les autres femmes.
A travers un personnage parfois poussé jusqu’à la caricature, la jeune écrivaine explore l’absurdité et l’ambivalence des relations entre hommes et femmes dans la société de son pays natal. Les vraies motivations de Mimoun, pitoyable tyran domestique, apparaissent entre les lignes : il recherche désespérément l’affection des femmes. Pour lui, tous les hommes sont des rivaux, que ce soient ses jeunes frères, qui détournent l’attention de sa mère, ou ses cousins, qui admirent ses sœurs. La jeune femme qu’il choisit d’épouser souffrira toute sa vie de sa jalousie irrationnelle. Dès qu’elle tombe enceinte, Mimoun a une nouvelle obsession : il veut une fille, une femme qui soit toute à lui et qui ne le quittera jamais. A la naissance de son premier fils, “Mimoun interdit les youyous de joie ; pour lui, la joie ça aurait été d’avoir une fille?; si bien que tout le village crut que c’était une fille”. Quand la fille tant désirée arrive enfin, l’amour de son père l’étouffe : “J’étais sa préférée, la prunelle de ses yeux ; il m’aimait plus que tout au monde, plus que maman, plus que mes frères aînés et même plus que les femmes qu’il avait eues avant notre arrivée.” Le pire est à venir : dès qu’elle atteint la puberté, elle devient la cible de la jalousie obsessionnelle du père.

Le catalan, un code secret à déchiffrer
La seconde partie du roman commence quand la femme et les enfants de Mimoun le rejoignent en Espagne. Car, face à la vie ingrate qui l’attend dans le Rif, Mimoun a toujours pensé que “ça ne pouvait pas être ça, son destin”. Il est parti chercher l’aventure en Catalogne. Là, une autre vie démarre pour sa fille, qui assiste impuissante à l’étiolement de la mère déracinée, emprisonnée, beaucoup plus vulnérable qu’avant la folie de son mari. Pour échapper à la réalité du drame familial, la petite fille lit tout le dictionnaire catalan, lettre après lettre. “Moi aussi, j’ai beaucoup lu le dictionnaire même si jamais en entier, confie Najat El Hachmi. Je ne me rappelle pas bien comment j’ai appris le catalan, mais c’était comme si je déchiffrais un code secret. Pour mon personnage, cet apprentissage d’une langue nouvelle est une façon de digérer la réalité, de comprendre le monde”.
Autre moyen de supporter la réalité : la littérature. La fille de Mimoun se compare souvent à des héroïnes de romans, pour la plupart issues de l’imaginaire d’auteurs catalans, comme l’écrivaine Mercè Rodoreda. Pour l’héroïne de Le dernier patriarche, comme pour la petite Najat, la lecture est un refuge pour lutter contre “le grand silence” qui a suivi l’arrachement au cocon familial du Rif. “Je m’identifiais aux personnages féminins des romans et à mes écrivaines préférées, explique la jeune Catalane. L’univers des romans de Mercè Rodoreda est essentiellement domestique lui aussi, me comparer à elle m’a aidée, quelque part, à résoudre mon problème identitaire.”
Pour la jeune écrivaine, la question de la langue est au cœur de son apprentissage du monde. Pendant son enfance, elle s’exprime exclusivement en berbère rifain. Puis, sa première expérience scolaire la place en immersion dans le catalan, qui deviendra sa langue d’écriture. Presque simultanément, elle apprend le castillan dans la cour de l’école et dans la rue. Après le bac, elle s’inscrit en linguistique arabe, “parce que j’avais le sentiment qu’il me manquait quelque chose dans mes études, qui me parlerait de mes origines”, explique-t-elle. Une expérience décevante : “Pendant cinq ans, j’ai appris à traduire de l’arabe médiéval.” Finalement, c’est en tant que travailleuse sociale (elle apporte un soutien aux familles immigrées, notamment pour la scolarisation des enfants) qu’elle apprendra l’arabe dialectal, qu’elle n’a jamais parlé.

Sentiment de non-appartenance
En 2008, son roman a conquis à l’unanimité les jurés de la distinction littéraire la plus prestigieuse en Catalogne : le prix Ramon Llull. Un des membres du jury avait alors évoqué “une œuvre clairement supérieure au reste des manuscrits présentés, tant pour son aspect sociologique que littéraire”. Depuis cette récompense, Najat El Hachmi a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture, “la plus grande liberté qui existe”, selon elle. Elle écrit une chronique hebdomadaire dans un quotidien catalan, El Periodico, et prépare un nouveau roman. Le dernier patriarche, lui, publié en catalan et en castillan, est un succès de librairie en Espagne. Une version portugaise est prévue pour le mois de mai, des traductions en anglais et en italien sont en cours, et les droits ont été achetés par des éditions roumaines, turques et égyptiennes. “Avec ces traductions, en français et bientôt en arabe, je suis heureuse que le livre soit accessible aux lecteurs marocains, estime l’écrivaine. Même si j’essaie d’écrire sans penser au public. Ce qu’on va percevoir au Maroc sera très différent de ce que l’on comprend du roman en Espagne.” Mais l’auteure avoue volontiers que dans sa vraie vie, la place occupée par le Maroc s’amenuise. Ces dernières années, Najat n’a fait que des voyages ponctuels vers son pays natal. “Quand je suis là-bas, j’ai une impression étrange, confie-t-elle. Comme si j’étais attirée et repoussée en même temps. Bref, un sentiment de non-appartenance. Et puis, il y a des personnes qui me donnaient envie de retourner là-bas et qui ont disparu, comme mon grand-père”. C’est en Catalogne que Najat se sent chez elle, plus précisément à Granollers, où, avec son fils Rida, elle parle catalan.

Najat El Hachmi en accéléré
1979. Voit le jour à Nador.
1987. Arrive à Vic (Catalogne) avec sa famille.
2004. Publie un premier roman (autobiographique) : Moi aussi je suis catalane.
Janvier 2008. Obtient le prestigieux pris Ramon Llull pour son roman Le dernier patriarche.
Mars 2008. Publication du roman en catalan et traduction en castillan (éditions Planeta).
Janvier 2009. Publication du roman traduit en français (éditions Actes Sud).

 
 
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