N° 377
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

De Karim Boukhari

“Laissez Hassan II tranquille, svp !”

mohamed maradji
photographe (MHI)

Antécédents

1939. Voit le jour à Casablanca, un 25 décembre
1959. Effectue un stage à Paris à l’agence photo de renommée mondiale Keystone
1961. Crée sa première agence photo
1962. Couvre, à Alger, la constitution du premier gouvernement de l’Algérie indépendante d’Ahmed Ben Bella
1973. Accompagne les Forces armées royales au Sinaï (Egypte) pendant la guerre contre Israël
1993. édite un nouveau livre sur la Mosquée Hassan II
2006. Mohammed VI le décore Grand commandeur du trône

Le PV
Maradji aurait pu être acteur. Mais il ne joue pas. Emotif, affectif, il tape régulièrement du pied quand il veut appuyer une phrase, une idée. Et les larmes lui montent aux yeux quand vous abordez un sujet sensible : sa mère, les trois rois, sa vie, son art. Maradji marche à l’émotion, il est sincère au point de vous supplier d’arrêter de fumer parce que vous auriez pu être son fils, parce que vous êtes un type bien, et parce que le tabac tue… L’interrogatoire étant un genre spécial, parfois difficile, l’artiste, que tout le monde connaît mais qui parle si peu, s’y est plié avec autant de soin que de perspicacité. Un peu comme il s’emploie, depuis plus d’un demi-siècle, à écrire notre histoire. Mais à sa manière : en saisissant sur pellicule les instantanés qui font notre quotidien. Merci, chef.

Smyet bak ?
Mustapha Lahrizi

Lahrizi, comme la rue ?
Oui, oui, mais cela n’a rien à voir.

Smyet mok ?
Rkia Marrakchi

Nimirou d’la carte s’il vous plaît ?
B.44832

En 1956, vous étiez un photographe de rue qui faisait poser les gens pour un dirham. Aujourd’hui , vous êtes le photographe des trois rois. Quel est votre secret ?
Il n’y a pas de secret. Je suis un pur produit de l’école de la rue, de la vie, du travail et du sérieux. C’est mon université.

En janvier 2009, vous avez publié un livre de souvenirs en images. A bientôt 70 ans, vous envisagez de partir à la retraite ?
Pas du tout. Ce livre (“50 ans de photographies, Maradji témoin de son époque”) est simplement un témoignage, le mien. C’est un document d’histoire. Je suis content que le livre marche bien, puisque le premier tirage est déjà épuisé.

On vous a conseillé de faire l’impasse sur certains événements, au moment d’écrire votre livre ?
Il n’y a jamais eu de “on” dans cette histoire. Je suis un reporter photographe indépendant et j’ai toujours exercé dans une petite entreprise, la mienne. Jamais personne ne m’a dicté quoi que se soit. Quand il m’arrive de livrer des photos à la presse marocaine ou internationale, je le fais d’une manière responsable, toujours, sans jamais porter atteinte ni à mon pays ni à ses institutions.

Etant donné vos bons rapports avec le Palais, vous auriez pu être tenté “d’oublier” certains détails de l’histoire officielle...
Non, pas du tout. Dans ce livre de 750 photographies, il y a tout. En plus de mes trois rois, j’ai retenu aussi les clichés d’opposants, de sportifs, d’artistes, de leaders politiques. Sans parler des événements de Skhirat en 1971, du procès du complot de 1963, etc. Je le répète, ce livre est avant tout un document d’histoire. Sans impasse, ni censure.

Vous ne citez jamais le Polisario, qui fait pourtant partie de cette histoire. Pourquoi ?
Parce qu’il n’existe pas. Moi, je l’appelle simplement l’Algesario, si vous voyez ce que je veux dire.

Racontez-nous votre première rencontre directe avec Mohammed V.
C’était en janvier 1960, feu Mohammed V s’apprêtait à partir en pèlerinage à la Mecque. Il a dit à Mehdi Bennouna, l’un de ses conseillers?: “Mon photographe est français, comment je vais faire pour me faire prendre en photo dans les lieux saints ?”. Mehdi Bennouna a répondu : “J’ai la solution, Maradji”. C’était parti. Et cela dure encore…

Il y avait une recette pour se faire apprécier et garder la cote auprès de quelqu’un comme Hassan II ?
Ecoutez, à l’intérieur du palais royal, pour durer, il faut être loyal, fidèle et surtout discret. C’est en fonction de ces qualités que j’ai toujours été apprécié…

Quelque chose à ajouter, peut-être ?
Oui. Hassan II me faisait confiance et me traitait avec beaucoup d’affection parce qu’il m’a vu travailler tout jeune, à l’époque de feu Mohammed V. Il savait bien d’où j’étais parti, avec mon appareil photo : des rues de Casablanca.

On dit que vous avez eu, une fois, des ennuis avec le Palais. Vous pouvez nous en parler ?
Non, je n’ai jamais eu d’ennuis. On a simplement essayé de me glisser des peaux de banane que j’ai réussi, Dieu merci, à soigneusement éviter. Depuis toujours d’ailleurs. Mais le plus dur, c’est d’être tout le temps efficace, vous savez…

Nous le savons… On dit que vous êtes très attaché à votre mère, un Ould mou en quelque sorte
Oui, oui, vous pouvez l’écrire. Mon père est décédé sept mois avant ma naissance. C’est ma mère qui m’a élevé, elle est restée mon étoile et mon ange-gardien jusqu’à sa mort, en 2002. Elle me disait?: “Tu as de la chance, tu es né le jour de Papa Noël, un 25 décembre.”

Comment le capricorne que vous êtes a fini par se faire prendre en photo par Hassan II lui-même ? Il voulait vous montrer que même dans ce domaine, il était le meilleur ?
Mais non. C’était à la veille de l’annonce officielle de la Marche Verte, Sidna m’a pris à part et m’a dit : “Il faut que l’on te prenne en photo.” Et il l’a fait lui-même. Si vous voulez en savoir plus, et voir de près la photo en question, je vous invite à acheter donc mon livre.

Evidemment, la photo ne pouvait être que magnifique. Non ?
Ecoutez, s’il vous plaît, a oulidati (mes enfants) laissez cet homme tranquille. C’était un grand et un géant de la géopolitique (il n’y a qu’à voir comment ses funérailles, grandioses, ont drainé tous les grands du monde, venus spontanément lui rendre hommage), il mérite de reposer en paix.

Mais le roi défunt occupe toujours les esprits. Chez le citoyen lambda comme parmi ceux qui le côtoyaient : les anciens ministres, les conseillers…
Comme vous dites. Mais, vous savez, j’ai aujourd’hui 70 ans et je suis simplement écœuré de constater parfois dans les publications des écrits inexacts, ou injustes, envers toute cette période de notre histoire. Une histoire qui doit être écrite par les historiens, les gens qui ont vécu cette époque.

Mais à travers vos témoignages, vos photos, vos confidences, vous participez à écrire cette histoire, disons, collective. Non ?
Bien sûr. Ce que je voulais dire, c’est que Hassan II est mort, il n’est plus ici pour répondre ou démentir. Beaucoup lui doivent leur fortune, leur carrière, ce sont ceux-là qui l’attaquent aujourd’hui effrontément. Tout cela n’empêche pas d’écrire ou de parler de cette période intense, très spéciale. Mais il faudrait le faire avec précision et sérénité. Enfin, si on veut vraiment rendre service à l’histoire de notre pays. Et à son avenir.

Une dernière question : comment avez-vous vécu les attaques contre Hassan II, à Skhirat et dans le Boeing royal, en 1971 et en 1972 ?
Je le répète : il faut laisser tranquille ce grand roi, mais aussi ses compagnons, c’est-à-dire ceux qui l’ont combattu politiquement, pacifiquement, intellectuellement. Eux, et lui, ont évité un naufrage certain à ce pays. Oufkir et d’autres gradés ont mis au point un programme diabolique pour tenter d’assassiner le roi et prendre le pouvoir, mais Dieu aussi avait son propre programme : rendons grâce à Dieu.

Monsieur Maradji, nous n’avons plus aucune question à vous poser.
Tant mieux. Alors au revoir et merci, mes enfants.

 
 
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